‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 79 sur 144 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

» vassaux dans sa terre servait de contre-poids à la tyrannie » des fiefs. Loin de dévorer tout ce qui l'entourait, le seigneur » principal faisait des démembrements de ses terres pour se » faire des vassaux, et les familles se multipliaient sous sa » protection. »

Je le demande à tout homme sensé et impartial, si le régime qui multiplie les hommes, protège les familles, les appelle à la propriété, et préserve les campagnes de la dévastation, est contraire à la fin de la société, quelle est donc la fin de la société, et quel est le régime qui lui convient? Si c'est là de l'anarchie ou de la tyrannie, quel nom donnerons-nous à l'anarchie et à la tyrannie dont nous avons été les témoins et les victimes? A des seigneurs guerroyants ont succédé des gens d'affaires avides, des procès ruineux à des incursions passagères, et des impôts excessifs à des redevances ridicules. Les campagnes n'y ont pas gagné, et à part celles que vivifie, en les corrompant, le voisinage des villes, les autres se sont appauvries et dépeuplées.

Il faut le dire, puisque la force de la vérité en arrache l'aveu à l'inconséquent écrivain que nous venons de citer, le régime féodal a peuplé les campagnes; le régime fiscal, commercial, philosophique, a agrandi les villes : l'un appelle le peuple à la propriété par des démembrements et des inféodations de terres; l'autre le fait subsister par des fabriques, en attendant de l'enrichir par des pillages. Celui-ci procure à l'homme une subsistance précaire et variable, comme les chances du commerce, et qu'il reçoit tous les jours, sous la forme d'une aumône, du fabricant qui l'occupe; celui-là donne à la famille un établissement indépendant de l'homme, et fixe comme la nature : l'un, en un mot, donne des citoyens à l'État, l'autre élève des prolétaires pour les révolutions; et quelle que soit la manie de la déclamation, comme il faut toujours en revenir aux faits, il est à remarquer que rétablissement des manoirs champêtres date presque toujours des temps de la féodalité, et que la destruction des nombreux hameaux dont

on retrouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les chartes, a concouru avec les progrès du commerce et l'accroissement des cités.

Il paraît que dans les premiers âges des monarchies de l'Europe, il régnait plus d'égalité dans la fortune des diverses familles de l'ordre politique, puisque chaque terre avait son seigneur particulier, et que l'étendue respective des fiefs était moins inégale qu'elle ne l'est devenue depuis par leur agglomération, surtout depuis leur érection en titres d'honneur. Alors peut-être si chaque famille n'avait pas une fortune considérable, toutes avaient une fortune suffisante, et cela devrait être ainsi; car l'indigence et l'extrême opulence aboutissent également à la corruption.

Le moyen par lequel cette égalité s'était introduite avait été lent, mais sûr, comme tous les moyens que la nature emploie pour former et pour maintenir son ouvrage. Il consistait dans des substitutions en faveur des aînés, et par conséquent dans l'inaliénabilité perpétuelle des propriétés féodales. Cette loi existait encore en France, et plus ou moins dans toute l'Europe, quoique très-affaiblie par des administrations imprudentes, qui se réjouissaient de voir grossir le fisc par la fréquence des mutations de propriété, lorsqu'elles auraient du gémir sur les causes de ce déplacement. Sans doute, si les moyens d'administration eussent été aussi connus dans ces temps reculés qu'ils le sont de nos jours, les formes de la comptabilité aussi perfectionnées, et les hommes même aussi assouplis1 au joug des lois politiques, l'ordre politique aurait établi, comme celui du clergé, une administration centrale de contributions communes, pour fournir à l'éducation des enfants, à l'acquit des charges communes, à l'amélioration même des biens. C'eût été un moyen puissant, et le plus puissant de

1 L'homme alors était plus docile aux lois religieuses qu'aux lois politiques; aujourd'hui il a perdu de sa Oerté politique, à mesure qu'il a perdu de sa docilité religieuse, et moins soumis à DL>u, il est plus dépendant de l'homme.

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