‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 83 sur 144 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dans toute société naissante, et qui travaille à s'étendre, comme pour l'homme enfant, le corps domine l'esprit, et les exercices de l'un sont plus estimés que les connaissances de l'autre; dans la société perfectionnée, ainsi que dans l'homme fait, l'esprit doit prendre le pas sur le corps, et l'instruction régler la force et la guider. Cependant, dans ces derniers temps, on négligeait peut-être trop les exercices du corps pour les arts frivoles et sédentaires.

Les études qui conviennent à des hommes publics devraient être sévères comme leurs fonctions, et graves comme leurs devoirs; tout devrait s'y rapporter au bien de la société, peu à la satisfaction personnelle de l'individu. Il faut laisser à l'homme la science qui enfle; c'est assez pour le ministre de celle qui édifie. Ainsi l'homme dévoué au ministère politique devrait être instruit dans l'art de l'agriculture, le premier et le plus noble des arts domestiques, dans la science de la guerre et dans celle de la paix; il doit connaître l'histoire, la politique, la jurisprudence, la littérature même, instrument universel des sciences morales. Au reste, les opinions des Romains sur la culture des arts frivoles, qu'ils abandonnaient aux esclaves et aux affranchis, ne nous étaient pas totalement étrangères, et peut-être ne s'étaient-elles que trop affaiblies chez nous. La culture de certains arts n'est qu'un plaisir : elle est un ridicule, si elle devient passion; et quoique les arts agréables soient un délassement honnête ou même une parure utile, qui ajoute la perfection des manières à celle des mœurs, il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a de noble que les devoirs. Je ne crains pas de dire que la jeunesse aujourd'hui cultive jusqu'à l'excès certaines sciences qui dessèchent le cœur, rendent le corps inhabile à l'exercice, et l'esprit à la méditation des vérités morales. Bossuet estimait peu ces sciences exactes, « vaine pâture des esprits curieux et faibles,... qui croient » savoir quelque chose, parce qu'ils savent les propriétés des » grandeurs et des petitesses. » Fénélon redoutait la satisfaction attachée à l'évidence de leurs propositions, et Descartes

lui-même en faisait assez peu de cas. Elles ne redressent pas un esprit faux, et n'apprennent pas à raisonner en morale à un esprit naturellement droit; et pour quelques génies qu'elles n'étendent que parce qu'eux-mêmes en reculent les bornes, elles étouffent un grand nombre de bons esprits qui se forcent, et peut-être qui s'épuisent dans ces pénibles et ingrates contemplations. Au reste, il est à remarquer qu'on n'a jamais débité plus d'erreurs sur les principes de la société, ni fait plus de fautes dans la conduite des affaires publiques, que depuis qu'on a découvert plus de vérités dans les sciences physiques, et qu'on en a fait des applications plus heureuses; ce qui prouve qu'on peut savoir tout ce que Newton et Lavoisier savaient en géométrie et chimie, sans conuaître un mot de ce que savait Bossuet sur la politique, et Sully sur l'administration.

Quoi qu'il en soit, les ministres de la société politique ne doivent pas laisser à d'autres la supériorité des connaissances nécessaires à la société, qui peuvent donner de la considération à leurs personnes, et une direction plus juste et plus certaine à leur action. La noblesse, en France, ne s'était pas, même sous ce rapport, trop écartée de sa destination. Les discussions éloquentes et lumineuses qui ont lieu aux Étals-gétitrauXy dans cette assemblée, la première du monde pour les talents, et à jamais fameuse par l'usage qu'elle en fait, ont prouvé qu'il y avait dans la noblesse, malgré le progrès des fausses doctrines, une instruction politique aussi étendue que solide. Mais cette instruction n'était pas assez généralement répandue, parce que, depuis l'abolition de l'ordre des Jésuites, il n'y avait plus en France d'établissement national d'éducation, et que tous ces collèges dispersés çà et là, sans uniformité de régime, d'enseignement, quelquefois même de principes, ne formaient pas une institution publique. Partout la religion présidait à l'éducation. Les gouvernements, en laissant périr la religion, ont succédé à ses charges; succession onéreuse, et dont ils ne rempliront jamais sans elle toutes les conditions.

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