‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 85 sur 144 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

dans son vaste empire. Peu à peu on s'accoutuma à assembler les cours suprêmes de justice dans le même lieu, et pendant un plus long temps, et elles devinrent sédentaires. Avec les tribunaux sédentaires commença la profession de la plaidoirie, qui ne devait être qu'un accident, et comme une maladie du corps social. Nos anciens jurisconsultes attribuent l'introduction de la chicane en France au séjour des étrangers à Avignon. Un autre abus naquit de la résidence des tribunaux dans les mêmes lieux; la présence continuelle de ces grands corps qui réunirent à perpétuité dans un même lieu un grand nombre de citoyens aisés, et qui en déplacèrent annuellement beaucoup d'autres, attirés par leurs affaires, produisit la plupart de nos grandes villes, et une grande ville est un grand désordre.

Il ne faut pas croire que l'institution de la justice fût défectueuse, précisément parce qu'elle était ambulante. La société, comme l'homme, voyage sans cesse sur la terre : si elle s'y repose, ce doit être sous la tente; et si la justice n'est pas toujours en marche, elle doit être toujours debout. La justice est comme ambulante en Angleterre, et il se tient annuellement, dans les divers comtés, des assises pour le criminel. Mais cette action suprême de la justice, qui devrait être entourée de recueillement et de respect, comme le sacrifice de la religion auquel elle ressemble, est une occasion de plaisirs et de fêtes, qui font un contraste fâcheux pour les mœurs publiques avec les rigueurs que nécessite l'exercice de la justice.

C'était autrefois une belle et salutaire institution que celle qui réglait la hiérarchie politique des fonctions publiques sur la hiérarchie domestique de l'âge. Seniores, dit Hincmar, ad consilium ordinandum, minores ad idem consilium suscipiendum; les plus anciens jugent, les plus jeunes exécutent ou combattent. De là vient que les expressions, majores nalu, proceres, principes, duces, magnâtes, primores, leudes, fidèles, seniores, dont nous avons fait monseigneur, et, par abréviation, monsieur, sont synonymes, et expriment à la fois, dans lesca-

pitulaires et les anciennes Chartres, la supériorité de lage et celle de la dignité, comme les expressions àejuniores, minores, vicarii, vice comités, vice domini, castaldii (châtelains), ministérielles (ministres), aussi synonymes entres elles, désignent à la fois l'infériorité de l'âge et celle du grade.

Non-seulement l'ordre chargé du ministère public combattait l'ennemi intérieur par le glaive de la loi, mais il était encore le bouclier de l'État contre l'ennemi étranger, et il s'était, dans tous les temps, acquitté avec zèle et ûdélité de cette honorable et périlleuse fonction. Le service militaire qui lui convenait le mieux était le service à cheval, parce qu'il est plus défensif qu'offensif, et qu'il est toujours plus nécessaire pour une société de conserver ce qu'elle a acquis que de l'étendre. Les Romains, avec leur infanterie invincible, envahirent toutes les nations qui n'eurent à leur opposer que de l'infanterie, et ils trouvèrent une barrière insurmontable à leurs progrès dans la nombreuse cavalerie des Parthes. Cette vérité historique acquiert un nouveau degré de certitude, lorsqu'on l'applique a une nation qui, comme la France actuelle, placée dans des limites naturelles, a fini son accroissement continental, et ne peut s'occuper, au moins pour elle, que de défensive. C'est pour cette raison que J.-J. Rousseau conseille à la Pologne d'entretenir une cavalerie nombreuse, si elle veut empêcher l'envahissement de son territoire par les armées russes. Notre langue offre, dans ses nombreuses locutions, la preuve de la considération dont le service de la cavalerie jouissait autrefois en France, et même de nos jours, la propriété des compagnies de cavalerie, supprimée il y a trente ou quarante ans, conservait quelque chose de l'ancien usage où était le ministère politique d'aller au combat avec les hommes de ses terres. On peut môme assurer que le seul moyen d'avoir en France beaucoup de chevaux, et de beaux chevaux, première richesse mobiliaire d'une nation militaire, comme les bestiaux sont la première richesse mobiliaire d'une nation agricole, est la résidence des propriétaires sur leurs terres, et

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