CHAPITRE I
Quelle éducation faut-il donner à l'homme, c'est-à-dire, à quelles connaissances faut-il appliquer sa capacité de connaître, ou son esprit, et à quelle action faut-il appliquer sa force d'agir, ou son corps? A la connaissance et à la pratique de tout ce qui est bon, c'est-à-dire nécessaire à la conservation des êtres, qui comprend aussi leur perfection ; conservation conforme par conséquent à la volonté de l'être qui les a créés, puisque la conservation des êtres n'est que la continuation de son ouvrage, et l'accomplissement de ses desseins.
Le moyen général de cette conservation est la société, ou l'ensemble des rapports qui unissent entre eux les êtres intelligents et physiques capables de connaître et d'agir.
Les rapports connus et exprimés s'appellent des lois. Les lois sont des volontés, d'où suivent des actions qui s'appellent des devoirs. Il faut, pour vivre en société, connaître les lois et pratiquer les devoirs.
Ainsi nous commençons à découvrir les connaissances que l'éducation doit donner à notre faculté de penser, et à quelles actions elle doit nous apprendre à appliquer notre faculté d'agir.
L'homme appartient, par son esprit et par son corps, sous le rapport religieux comme sous le rapport politique, à une société domestique et à une société publique. L'éducation, qui doit former l'homme pour la société en lui apprenant à connaître des lois et à pratiquer des devoirs, doit donc être domestique et publique, religieuse et politique.
Ainsi l'on peut distinguer deux systèmes d'éducation : éducation domestique, éducation publique, qui doivent toutes les deux former l'homme pour la société avec Dieu, et pour la société avec les hommes. L'éducation domestique est celle que l'enfant, dans la maison paternelle, reçoit des parents ou des personnes préposées par eux, et qui a pour but de former l'homme pour la famille, et de l'instruire des éléments de la religion. L'éducation publique est celle que les enfants reçoi-
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vent de l'État dans des établissements publics, c'est-à-dire, perpétuels quant au temps, généraux quant aux lieux, uniformes quant à la discipline et à l'instruction, dépendants par conséquent de l'autorité publique, et dont le but est de former l'homme pour la société publique, et les devoirs religieux et politiques qu'elle commande.
Ainsi il ne suffit pas que l'éducation soit commune pour être publique, puisqu'un pensionnat, tenu à volonté par un particulier, n'est pas un établissement public d'éducation, et ne fait que remplacer, pour plusieurs enfants à la fois, l'éducation domestique; et de même un enfant élevé par un homme seul peut ne pas recevoir une éducation purement domestique, s'il est instruit dans les connaissances qui forment l'homme public : mais il faut, pour que l'éducation soit publique, réunir la perpétuité de l'établissement, l'indépendance des maîtres, la communauté d'enseignement, le genre des connaissances.
Ainsi des écoles communes, ouvertes par le gouvernement pour enseigner des arts mécaniques, ou môme la peinture, l'architecture, la musique, ne seraient point un établissement d'éducation publique, puisque l'enfant n'y apprendrait que des professions purement domestiques.
Ainsi une raison sensible d'analogie nous conduit déjà à penser que l'éducation domestique doit former l'homme privé, et que l'éducation publique doit former l'homme public, parce que la société publique, qui a besoin de ses services, doit veiller à ce qu'il reçoive une éducation analogue à ses devoirs, et qu'elle ne peut étendre sa surveillance sur l'intérieur de la famille.
L'éducation privée ou politique doit donner la connaissance des lois qui règlent l'une ou l'autre société; mais la pratique des devoirs est elle une suite nécessaire de la connaissance des lois? Oui, dit une fausse philosophie, qui ne parle jamais que d'éclairer la raison de l'homme; non, dit la religion, qui veut