I. lo
La pensée se manifeste donc à l'homme, ou se révèle avec l'expression et par l'expression, comme le soleil se montre à nous par la lumière et avec la lumière. Mais si je ne puis connaître ma pensée sans une expression qui la rende sensible, je ne puis entendre une expression qu'autant qu'elle sert à revêtir une pensée, et une expression qui n'a pas de sens ou de pensée est un son, un bruit aux oreilles '. La solution du problème de l'intelligence peut donc être présentée sous cette formule : « Il est nécessaire que l'homme pense sa parole avani de parler » sa pensée. » Ce qui veut dire qu'il est nécessaire que l'homme sache la parole avant de parler; proposition évidente, et qui exclut toute idée d'invention de la parole par l'homme. Cette impossibilité physique et morale que l'homme ait inventé sa parole, peut être rigoureusement démontrée par la considération des opérations de notre esprit, combinée avec le jeu de nos organes ^ et le mystère même de celte parole intérieure, dont la parole extérieure n'est que la répétition, et, pour ainsi dire, Vécho, certain aux yeux de la raison, se montre dans la doctrine religieuse, et l'on y lit ces paroles qui le prouvent : Si orem linguâ, spiritus meus orat ' : « Mon esprit parle quand » ma langue prononce. »
Il faut donc des paroles pour penser ses idées, comme il
' Un enfant qui a l'esprit plutôt développé que l'organe vocal, ce qui se voit fréquemment, entend le sens des paroles qu'il ne peut répéter, et donne des signes non équivoques d'intelligence. Le perroquet, en qui l'organe vocal est développé et qui n'a pas d'intelligence, répète dos paroles dont il nentciid pas le sens, et ne donne aucune marque qu'il les comprenne : l'enfant a la parole intérieure ou l'intelligence; la brute a la parole extérieure ou l'articulation; l'un rend des pensées, l'autre rend des sons qui expriment nos pensées et non pas les siennes.
^ Les uns ont traité de l'àme, les autres des organes; il nous manque les ouvrages où l'on traite de l'àme relativement aux organes, et des organes relativement à l'àme. Ainsi, dans la science de la société, les uns ont traité de la religion, les autres de la politique : il faut, pour bien faire, traiter de la poliliquç dans la religion, et de la religion dans la politique.
^ I. Épîl. aux Corinth. Chap. XIV.
faut des idées pour parler et être entendu '. La faculté de penser est native en nous, puisqu'elle est nous-mêmes, et qu'on ne peut concevoir un homme sans facullé de penser; mais l'art de parler est acquis, et nous vient des autres, puisqu'on voit des hommes qui ne parlent pas, parce qu'ils n'entendent pas parler, et qu'on voit parler tous les hommes qui entendent parler les autres. L'un et l'autre sont inséparahles dans leur opération mutuelle, et s'exercent simultanément. On ne peut donc penser sans se parler à soi-même, au moins pour les idées dont l'objet ne peut être ligure par le dessin : de là cette expression de l'Ecriture, en parlant de la sagesse : « Dites-moi son nom, si vous » le savez; » car l'esprit ne cherche jamais que des noms ; de là ces passages de J.-J. Rousseau : '< L'esprit ne marche qu'à » l'aide du discours .... et la parole me paraît avoir été fort » nécessaire pour inventer la parole. » Preuve de l'opinion où était cet écrivain, que la parole est venue à l'homme par transmission, et que les langues sont un don. De là enfin ce mot de Condillac lui-même, qui de temps en temps tombe dans la vérité, comme un homme qui va à tâtons trouve quelquefois une porte pour sortir : « Une méthode de science n'est » qu'une langue bien faite, w Ce qui veut dire qu'on a toutes les pensées d'une science quand on en a tous les mots.
L'homme, à quelque instant qu'on suppose de la durée, a donc reçu la parole, et n'a pu l'inventer comme il la reçoit aujourd'hui, et ne l'invente pas *. Et admirez la fécondité, et.
' Les muets parlent par gestes, parce qu'ils pensent par images, et le geste est l'expression de l'image, comme la i>arole l'est de l'idée. Justice est une î(/e'e ; arbre est une /maure. Celte distinction londamentale sera expliquée. Au rcite, les sourds-muets peuveut recevoir la parole par l'écriture; ils la voient et ne Vouissent pas, et c'est là l'objet de l'éducation qu'on leur donne. Cette Jiote a paru nécessaire pour éclaircir l'objection tirée des sourds-muets, qui aurait pu arrêter le lecteur.
- Un enfant sourd ne reçoit pas la parole et ne l'invente pas; mais un enfant >louéde l'organe de l'ouïe, devant lequel, s'il était possible, on dirait toujours des paroles forgées, sans liaison et sans aucun sens, n'inventerait pas plus que lo sourd il parler raisonnablement et de manière à être entendu.
J76 Dî?corRS
pour ainsi parler, le bon sens naturel de ce principe. Soit que l'Être suprême ait créé l'homme parlant, soit que, par des moyens qui nous sont inconnus, et qu'il nous est inutile de connaître, il lui ait donné la parole après l'avoir créé '. il est certain, c'est-à-dire, conforme à toutes les notions de la raison, que cet être infiniment sage, puisqu'il est infiniment puissant, n'a pu mettre dans les organes de l'homme que des paroles de raison, comme il n'a rais dans son intelligence que des idées de vérité. Il lui a donc donné avec la parole des maximes de crovance et des règles de conduite, des lois pour ses pensées et des lois pour ses actions; et, sur ce point, la raison s'accorde avec la doctrine des Hébreux, qui nous montre l'Être suprême conversant avec le premier homme, et donnant des lois écrites au premier peuple, parole qui se retrouve avec mille modifications différentes dans les familles les plus barbares; lois qui, à travers mille altérations, s'aperçoivent chez les peuples les plus sauvages; et la mythologie païenne nous montre aussi les dieux conversant avec les mortels, et les législateurs païens font aussi venir du ciel les lois qu'ils donnent à la terre.
Les théologiens, partisans des idées innées, entendues dans le sens absolu, insistaient sur le fait historiquement certain de la révélation écrite de la doctrine; mais ils ne connuient pas le fait physiquement nécessaire de la révélation ^;a/7e£; qui avait précédé. La vérité historique peut toujours être combattue, parce que, quoique certaine pour tous les iioumios, tous les temps et tous les lieux, elle n'est évidente que pour le lieu qui en a été le théâtre, le temps qui en a été l'époque, les hopames qui en ont été les témoins, et même cette certitude paraît satfaiblir à mesure que les faits s'enfoncent davantage dans la nuit des â^cs, et dans ces temps où l'Histoire est contemporaine de la Fable; mais la nécessité physique est vraie, est évidente
' La Version des Septantrs, chap. XXXVIH, verset 14, porte : « Ejt-ie » vous, dit Dieu à Job, qui avez pris de !a terre d argile, et qui, en ayant » formé l'être animé, hn avez donné la parole, et l'avez mis sur la terre? »
PRHLIMINAIKE. î"77
toujours, partout et pour tous : si l'homme aujourd'hui ne peut recevoir la parole que par transmission, il n'a jamais pu l'acquérir par invention; parce que, si l'on peut supposer un affaiblissement dans ses forces, on ne peut supposer une révolution dans sa nature.
Ainsi la preuve de l'existence d'un être supérieur à l'homme, et d'une loi antérieure à sa raison, est toujours également forte, si l'on démontre que, posé les opérations de l'intelligence humaine, et le concours nécessaire de ses organes, il est irapossible à l'homme de découvrir la parole et d'en faire un langage, et que, loin d'avoir inventé la parole, l'homme n'aurait pu, sans la parole, avoir la pensée même de l'invention '.
La distinction de religion naturelle et de religion révélée ne contribuait pas peu à éloigner les esprits de ces recherches. On regardait la religion naturelle comme une religion innée, et cette opinion se liait à celle des idées innées; car ce n'est pas pour laisser son Emile dans l'ignorance de toute religion, mais afin qu'il ne suive que la religion naturelle, que J.-J. Rousseau ne veut pas qu'on l'instruise dans la religion, parce qu'il suppose que l'enfant peut connaître sans instruction la religion naturelle. Mais la religion même naturelle, la connaissance de Dieu, de notre âme et de ses rapporl» avec Dieu, veut être apprise ou révélée, comme la religion appelée révélée, fides ex auditu : et la religion révélée est aussi naturelle que la religion dite naturelle; mais l'une a été révélée par la parole, et elle est
' Tous ceux qui supposent que l'homme a inventé la parole font mouvoir à leur gré leurs personnages, et leur prêtent leurs propres opérations. Ces enfants (supposés nés et élevés dans les bois, et hors de tout commerce avec les hommes), disent-ils, pensèrent,... réfléchirent,.., comprirent,... jugèrent,... ils se dirent à eux-mêmes,... et tout cela avant la parole, moyen de pensée, de réflexion, de compréhension, de jugement, expression du discours même intérieur... Cependant on ne voit pas autre chose dans Condillac et ses disciples, et ils font raisonner l'homme sans voix articulée; et par conséquent au dernier état de brutalité, précisément comme raisonnait en lui-même Leibnitz, qui, avec les connaissances de toutes les langues de l'Europe ancienne et moderne, cherchait à inventer une hngue universelle.
naturelle aux hommes en société de famille primitive, isolée de toute autre société ; et l'autre est révélée par rÉcriture, et elle est naturelle aux hommes réunis en corps de nation. Sans doute la religion nafarelle est un rayon que Dieu fait luire dans nos âmes; mais la parole est la lumière distincte du soleil, et sans laquelle il ne pourrait frapper mes regards. La parole est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, et qui luit dans le lieu obscur de notre intelligence, pour nous y faire voir nos propres pensées, comme la lumière physique, pénétrant dans un lieu obscur, me fait voir même mon propre corps. Les chrétiens disaient, comme Gicéron en parlant de la loi naturelle, nata lex guam non didicimus, cette loi inne'e que nous n'avons pas apprise; et comme Lucain, ils disaient de la Divinité : Nec vocibus ullis niimen eget, la Divinité n'emploie aucun langage pour instruire l'homme. 11 semble qu'on crut plus digne de la grandeur de Dieu, de supposer qu'il nous donne des pensées immédiatement, et sans l'intermédiaire d'aucun moyen ou milieu qui les réalise et les rende sensibles, Sans doute l'intelligence absolument incorporelle peut avoir des idées de celle sorte; mais l'intelligence organisée n'a un esprit qu'à la charge de se servir d'un corps : si elle est pensée, elle en a ou en acquiert l'expression, et Dieu, soumis lui-même, et plus que l'homme, aux lois générales qu'il a établies, a donné la pensée à condition de la parole, comme il a donné la vision à condition de la vue, et l'audition à condition de l'ouïe '.
'Parole, vision, audition, sont l'aetion de l'ànie; articulation, vue, ouïe, sont le jeu des organes. Ainsi l'âme entend, quand l'oreille ouït; elle regarde ce que l'œil voit; elle dit ce que la langue articule. Si orem linguâ, spiritus orat. Ainsi on peut articuler sans rien dire, ouir sans entendre, voir sans regarder, comme on regarde sans voir: on entend sans ouïr, on s'exprime même sans parler, sans gesticuler, et même par le silence. Rien ne prouve mieux la distinction de l'esprit et des organes : et ce qu'on appelle la physionomie, dont les yeux dans la figure humaine sont le trait le plus marqué, n'est autre chose que ce regard de l'âme et cette expression générale de nos sentiments habituels, qui se manifeste môme dans le repos de nos organes.
PRÉLI3I1NAIRE. 179
Les sophistes, plus éclairés sur leurs intérêts, s'emparèrent du poste que leur laissait la négligence de leurs adversaires, et pour ruiner la certitude de la révélation écrite, ils cherchèrent à établir l'inutilité de la révélation orale, en supposant possible que l'homme eût lui-même inventé la parole. Ils commencèrent par séparer l'une de l'autre, et reléguer chacune aux deux pôles du monde moral la révélation et la raison; comme si la révélation ne devait pas être raisonnable, ou que la raison ne fut pas acquise par une instruction, qui n'est autre chose qu'une révélation divine ou humaine. Ils furent aidés en cela par beaucoup de chrétiens, qui, à force de vouloir déprimer l'orgueil de la raison pour relever le bienfait de la révélation, faisaient presque douter si l'homme fait à l'image de Dieu avait une raison suffisante pour recevoir la révélation; et qui, d'un autre côté, faibles théologiens, pour parler avec Bossuet, croyaient, ce semble, la raison assez pénétrante pour ruiner par ses recherches, ou du moins affaiblir la certitude de la révélation, et qui ignoraient que la foi n'est jamais plus simple que lorsque la raison est plus éclairée.
Quoi qu'il en soit, les sophistes, débarrassés de la révélation, et quelquefois avec des protestations de respect, comme de jeunes libertins se débarrassent de la présence d'un vieillard incommode, et restés seuls avec leur raison qu'ils appelaient naturelle, cherchèrent au plus étonnant de (ous les phénomènes, celui de la parole, une explication naturelle, et voici ce qu'ils imaginèrent de plus naturel.
Les uns, sans être retenus par ce respect qu'un écrivain doit toujours conserver pour ses lecteurs, doutèrent si l'homme n'avait pas pu naître sans père ni mère de son espèce, ou sans l'intervention d'un être supérieur à lui, et par la seule énergie de la matière. Les autres se contentèrent de supposer qu'il avait été, dès sa naissance, séparé de ses parents, et que cet être faible, indéfendu par la nature, avait pu, seul et sans art, se défendre contre les accidents extérieurs, et contre ses pro-
près besoins. Celle dernière hypothèse, tout aussi injpossibfe que l'autre, niais un peu moins absurde, fui celle sur laquelle Condillac éleva, à grands Irais d'imagination, l'édilice de son roman sur l'invention de la parole. Il avait supposé l'homme une statue, pour nous apprendre comment il pensait; il en fit une brute, pour nous apprendre comment il avait inventé de parler. Pour mieux prouver que des enfants abandonnés avaient pu inventer la parole, il s'appuya très-à propos de l'exemple de quelques êtres à figure humaine, trouvés dans it'S bois, même deux ensemble, dont aucun ne faisait entendre un mot, un seul mot articulé, et dont quelques-uns poussaient des cris semblables à ceux des animaux au milieu desquels ils vivaient : nouvelle preuve que l'homme apprend plutôt l'accent de la brute, qu'il ne peut se faire à lui-même sa parole.
Jamais plus de rêves extravagants, de suppositions gratuites, de prodiges en un mot, ou plutôt de monstruosités pour donner une explication naturelle, et jamais on ne s'éleva avec plus d'impudence contre l'expérience, aussi ancienne et aussi universelle que le genre humain, de la transmission nécessaire de la parole, que l'homme reçoit, si elle lui est transmise, ignore, si elle ne l'est pas ou ne peut pas l'être, reçoit telle qu'on la lui transmet, moditiée dans ses lois suivant les nations, dans ses accenls suivant les contrées, souvent dans ses habitudes suivant les familles. Aussi J.-J. Rousseau, frappé de la contradiction qu'il y a à supposer que les hommes soient convenus, sans se parler, de tel ou tel langage, et de ses règles générales, partout les mêmes, après avoir discuté cet amas de rêves incohérents, hnit par dire : « Pour moi, convaincu de » l'impossibilité, presque démontrée, que les langues aient pu » naître et se former par des moyens purement humains, je » laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile » problème. »
Et remarquez quelles conséquences importantes et opposées naissent en foule de ces opinions contradictoires. Si le genre
PRELIMIXAIUE. 181
humain a primitivement reçu la parole, comme nous l'avons dit plus haut, il est de toute nécessité qu'il ait reçu, avec la parole, la connaissance de la vérité morale. Il y a donc une loi primitive, fondamentale, souveraine, une loi-principe, hxprinceps, comme l'appelle Cicéron, une loi que l'homme n'a pas faite, et qu'il ne peut abroger. Il y a donc une société nécessaire, un ordre nécessaire de vérités et de devoirs. Mais si l'homme, au contraire, a fait lui-même sa parole, il a fait sa pensée, il a fait sa loi, il a fait la société, il a tout fait, il peut tout détruire; et c'est avec raison que dans le même parti qui soutient que la parole est d'institution humaine, on regarde la société comme une convention arbitraire, et qu'on a dit : « Un peuple a toujours le droit de changer ses lois, même les » meilleures; car, s'il veut se faire mal à lui-même, qui est-ce )) qui a le droit de l'en empêcher? » et que Jurieu, allant plus loin encore, et déchirant le voile officieux qui couvre la souveraineté du peuple, a osé dire : « Le peuple est la seule » autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison. » Et effectivement la raison et l'autorité populaire ne se trouvent que bien rarement ensemble.
Si le langage est d'institution humaine, comme l'imprimerie et la boussole, la parole n'est pas nécessaire à l'homme en société '; car rien de ce que l'homme invente n'est nécessaire à la société, puisque la société existait avant l'invention. La société, môme domestique, n'est plus nécessaire à l'homme; lar l'accord libre du père et de la mère pour la conservation de l'enfant suppose volonté, pensée, expression par conséquent, et si l'homme a inventé la parole, l'homme a inventé, je ne dis pas le mariage, mais la famille. Et quand je dis la parole, il
' On veut que l'homme sans parole soit un animal. Il n'est rien, parce que l'animal muet est dans sa nature, et que l'homme sans expression n'est plus dans la sienne, et qu'un être qui est hors de sa nature n'est pas. Ce qui prouve que l'homme n'est point un pur animal, même sons le rapport de la roproduc- !ion, c'est que l'animal est plus ardent à mesure qu'il est plus sauvage, et l'homme plus froid à mesure qu'il est moins civilisé
faut entendre l'expression de la pensée, même par gestes, parole de ceux qui n'en ont pas d'autre, des sourds et muets, mais parole transmise, comme l'autre, par le commerce des hommes; car les animaux n'ont point de gestes, quoiqu'ils aient des mouvements, et des aveugles n'ont point de gestes, quoiqu'ils aient la parole. Des enfants abandonnés, hors de toute communication avec des hommes parlants, ne feraient point de gestes imitatifs, quoiqu'ils eussent des mouvements animaux, et qu'ils donnassent des signes involontaires de plaisir, de douleur, ou de besoin. Mais pour faire des gestes imitatifs, délibérés et avec intention, il faut avoir vu des actions à imiter, avoir observé que tel geste correspond à telle action, et avoir vécu par conséquent en société avec des êtres qui pensent et qui s'expriment.
Si la parole est d'invention humaine, il n'y a plus de vérités nécessaires, puisque toutes les vérités nécessaires ou générales ne nous sont connues que par la parole, et que nos sensations ne nous transmettent que des vérités relatives et particulières. 11 n'y a plus de vérités géométriques, car comment sais-je autrement que parla parole et le raisonnement qu'il y a des lignes absolument et nécessairement droites, des cercles absolument ronds, des triangles absolument rectangles, lorsque mes sens ne me rapportent jamais que des lignes relativement droites, et des cercles relativement ronds, etc. ? Il n'y a plus de vérités arithmétiques, car mes sens ne voient qnun, un, un, et c'est ma parole qui compte trois, quatre, cent, mille, etc., et qui combine des valeurs qui ne sont jamais tombées et qui ne tomberont jamais sous mes sens. Il n'y a plus de vérités morales, car toutes ces vérités ne nous sont connues que par des formes de langage que l'inventeur, libre dans ses inventions, a pu ne pas inventer, ou inventer toutes différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ou différentes encore chez les différents peuples; car pourquoi n'y aurait-il eu qu'un inventeur? Il n'y a plus de vérités historiques, et l'homme ne sait que ce qu'il voit et ce qu'il touche, et encore, s'il saisit les êtres, ne peut-il
combiner leurs rapports, puisqu'ils ne les combine qu'à l'aide fie la pensée exprimée par la parole '.
Et remarquez que presque toutes ces conclusions ont été tirées par les sophistes modernes, parce qu'à cause de la liaison nécessaire de nos idées, l'esprit de l'homme est conséquent dans l'erreur comme dans la vérité. La même école qui a soutenu l'invention arbitraire de la parole, a ruiné le fondement de toutes les vérités morales et historiques, et n'a fait grâce qu'aux vérités physiques et géométriques, « vainc pâture des ); esprits curieux et faibles, » dit Bossuet, parce qu'elles nourrissent l'orgueil à peu de frais pour l'esprit, et qu'elles ne demandent aux passions aucun sacrilice.
Qu'on cesse donc de s'étonner si nous avons mis une si haute importance à la question de la révélation de la parole. Toute la dispute entre les deux partis qui divisent l'Europe savante, les théistes et les athées, les chrétiens et les sophistes, se réduit à ce fait, à ce seul fait : là est la preuve de l'existence de Dieu, le motif des devoirs de l'homme, la nécessité des lois et de la société; là est la raison du pouvoir religieux, du pouvoir civil, du pouvoir domestique, en un mot la raison du monde moral ou social, que l'art de la parole a tiré du néant de l'ignorance et du chaos de l'erreur. Je le dis aux amis et aux ennemis : cette question est, dans le grand combat de la vérité morale contre l'erreur, comme ces postes importants dont la possession décide le succès d'une campagne, et que deux armées se disputent avec opiniâtreté. Les esprits observateurs qui voient poindre le jour de la vérité dans les der-
' L'uniformité des langages, dans le sens qu'ils se traduisent tous les uns les autres, et font entendre la même pensée cliez les divers peuples, dépose contre l'invention attribuée à l'homme. Il y a un instituteur général qui a donné une langue générale, qui s'est modifiée suivant les lieux, les temps et les hommes; comme un même maître à écrire donne à cent élèves une écriture dilTérenle, selon la constrUL'tion de l'organe et la vivacité de l'esprit, et comme cent idiomes ditR-rents rendent une même pensée, cent écritures dilTérenleb lendent une même parole.
nières ombres de l'erreur, peuvent déjà s'apercevoir que l'idéologie moderne, occupée depuis longtemps des signes et de leur influence sur la pensée, provoque elle-même, sans le vouloir, la décision de la question du langage inventé ou reçu, et sous ce rapport on peut assurer que Xidéologie tuera la philosophie moderne.
Avant de traiter de Vidéologie, qui a remplacé dans le langage et dans les études la métaphysique, parce que la philosophie moderne ne voit dans l'univers d'autres idées que celle de l'homme, nous nous arrêterons un moment pour faire remarquer au lecteur une conséquence bien vaste des principes que nous venons d'exposer. Nous sommes au haut d'une montagne d'où l'on peut découvrir un immense horizon. Si nos I)ensées sont exprimées par nos paroles, si nos paroles sont l'expression naturelle de nos pensées, une révolution dans le langage sera ou fera une révolution dans les pensées, et remarquez aussi que l'Écriture, ce livre oii tout se trouve, assigne la confusion des langues pour date et pour cause à la révolution que produisit dans la doctrine morale la dispersion des peuples, d'où suivit l'oubli des traditions primitives. Le plus profond de nos grammairiens, l'abbé Girard, pense, et, je crois, avec raison, que la révolution qui s'opéra dans le langage, et que rien n'oblige à croire instantanée, pas plus que la création, fut la division en langage analogue, ou conforme à l'ordre naturel des êtres, langage vrai, conservé, dans l'antiquité, chez le peuple où se conserva le dépôt de toutes les vérités ', et en langage transpositif, ou contraire à l'ordre naturel des êtres : langage faux, et par cela plus propre aux passions, comme le remarque Diderot, et que l'on retrouve chez toutes
' Les dou\ langues les plus vraies ou les plus analogues du monde sont l'hébraïque et la française; ce qui rend peut-èlre celle-ci extrêmement propre à traduire l'autre, et qui fait que les plus beaux morceaux de notre poésie sont traduits ou imités de l'hébreu. Si la France n'avait pas en Europe le dépôt des vérités, il semble qu'elle en eut la garde; puissc-t-elle ne pas perdre cette noble prérogative !
les nations païennes. On peut faire une observation semblable sur les peuples chrétiens en général, beaucoup plus vrais ou plus analogues dans leur langage que les Grecs et les Latins, mais plus ou moins analogues entre eux. dans leur idiome particulier, selon qu'ils obéissent à des lois plus ou moins naturelles de société politique; et pour en citer un seul exemple, Leibnilz remarque que la langue allemande, la plus transpositive des langues modernes, a suivi toutes les phases de la constitution germanique, la plus irrégulière des constitutions chrétiennes, malgré le laborieux arrangement de ses parties; et l'on peut assurer que dans ce moment où il se prépare des changements importants à cette constitution, les beaux esprits du Nord essaient d'introduire dans leur langue une construction plus naturelle. Ces considérations, vraies en général, demanderaient un traité particulier qui paraîtra peut-être un jour : il suffit aujourd'hui à l'objet qui nous occupe, de les avoir indiquées à la sagacilé du lecteur.
Au reste, les anciens se rapprochaient beaucoup plus que les philosophes modernes des traditions hébraïques sur l'origine du langage. Leur mythologie attribuait à des dieux descendus au milieu des hommes, et conversant avec eux, l'invention des arts même mécaniques. Cicéron dit que l'écriture' n'a pu être inventée par un simple mortel, et effectivement Mercure-Trismégiste ou Hermès, à qui les Egyptiens en faisaient honneur, sont des noms do divinités. Il semble même que les anciens connussent cette vérité, que toutes nos pensées <f>nt dans nos paroles, lorsqu'ils comprenaient presque toutes les sciences sous le nom de grammaire, qui est proprement l'art de parler, et lorsque les Grecs appelaient du même nom logos la parole et la peiTsée.
Nous terminerons l'histoire de la philosophie par quelques î)bservations sur Vidéologie.
Chez le peuple le plus éclairé de l'Europe dans ses pensées, le plus naturel dans son langage, et le mieux ordonné dans ses h)is religieuses, politiques et civiles. Descartes, Malebranche
et leurs nombreux disciples avaient spirilualisé la question de l'origine des idées, au point (Malebranche surtout) de n'y faire entrer que le pur intellect, presque sans mélange de sensations, Locke, sous l'influence d'une autre religion, d'un autre gouvernement, d'une autre langue, chez un peuple exclusivement livré aux soins terrestres; Locke, esprit patient et subtil, propre à suivre une roule tracée ', voulut s'en frayer une nouvelle, et matérialisa la question des idées, dont il vit l'origine uniquement dans nos sensations, regardant même comme incertain si l'on ne pouvait pas l'attribuer à la pure matière \
Condillac, qui a été à Locke ce que Malebranche fut à Descartes, enchérit sur la doctrine de son maître, porta à l'excès la manière aride et glacée qui caractérise l'école de métaphysique matérialiste, fit de Ihomme tantôt une statue, tantôt un animal sauvage, ôta à l'être infini les idées générales comme indignes de lui, et les attribua à la brute; toute forme humaine, tout esprit de vie, tout caractère d'intelligence disparurent sous le scalpel de cette dissection idéologique, et résumant en deux mots son triste système, Condillac appela nos pensées à^?, sensations transformées.
Ce système a prévalu dans les écoles modernes, où l'on sest imaginé le comprendre : on y jure par Condillac, comme on jurait jadis par Arislote; et sa doctrine des sensations y est si bien établie, que dans le dernier ouvrage sorti de cette école qui ait paru sur ces matières, intitulé : Des Signes, et de leur influence sur l art dépenser*, l'auteur, membre de l'Institut ne
' Il a donne aussi dans l'erreur du pouvoir conditionnelua du contrat entre le souverain el les sujets.
^ Bayie demandes! une répubjique d'alliées peut subsister; Lociie, si la matière est susceptible de la faculté de penser ? Les hommes superficiels prennent ces questions pour un doute savant; elles ne sont que l'irrésolution de l'ignorance; Descartes ou Leibnitz ne font pas des questions pareilles, qui ruinent par leurs fondements l'homme et la société.
* i' Peut-on appeler du même nom de signes le rire et les larmes, accents de la joie ou de la douleur que je puis contrefaire quoique je ne les éprouve pas, el q?ie ceux qui me voient n'éprouvent pas comme moi ; et la parole et le yeste,
craint pas de dire : « Je pars ici du principe reconnu aujour- » d'hui par tous les philosophes, que l'origine de toutes nos » connaissances est dans nos sensations, et c'est par l'analyse » de la sensation que je commence. » Cette opinion cependant a été combattue par les plus grands philosophes des siècles passés, Platon, saint Augustin, Descartes, Malebranche, Fcnelon et Leibnitz, et elle est encore formellement combattue par liant, le philosophe le plus accrédité de notre temps.
Le croirait-on? c'est une malheureuse équivoque qui a plus qu'on ne pense contribué à décréditer le génie éminent des philosophes de l'autre siècle, et entre autres de Malebranche. L'école de Port-Royal, supérieure en littérature, outrée en morale, aigre et orgueilleuse dans la dispute, commença le combat (car alors on mettait à la vérité assez d'intérêt pour la combattre par le raisonnement) contre la philosophie de Malebranche contraire à ces opinions étrangères, séduisantes d'austérité, qui se sont naturalisées parmi nous, et y ont fait tant de bruit et tant de maux. Elle opposa sa morale chagrine et son style froidement correct, à celle doctrine vivifiante et généreuse, qui s'énonce ou plutôt qui se colore dans un style animé, plein de force et de grâces, comme une lumière brillante à travers un cristal.
Dans un siècle qui sortait à peine des vaines et barbares arguties d'Aristote, on fît à Malebranche un crime, ou peu s'en faut, de parler un langage conforme à de hautes pensées, et lie donner à la vérité une expression digne de sa beauté; il semblait qu'on ne pût enchanler le lecteur par le style sans faire illusion à son esprit. Fontenelle, esprit brillant, mais sans
expression toujours vraie d'une pensée actuelle, qui réveille dans l'esprit des autres une pensée toute semblable ? 2° Peut-on dire, l'art de penser, et penser est-il un art ? Bien penser sur telle ou telle chose, est un art, et toute science n'est que l'art de bien penser sur un objet : mais penser, pris d'une manière absolue, n'est pas plus un art que se mouvoir. On ne dit pas, l'art du mouvement, et l'on dit, l'art de la dartse, qui est une suite des mouvements ordonnés pour une fin.
chaleur, qui écrivait avec grâce des dissertations mathématiques, et avec froideur des pastorales, Fontenelle décida qu'il y avait beaucoup d'imagination dans la philosophie de Maiebranche, parce qu'il trouvait beaucoup d'images dans son st\le, et il lit sur cette imagination, dont Malebrauche servait en se cachant d'elle, cette jolie phrase que tout le monde connaît. Le plus sévère méditatif qu'il > ait jamais eu, qui ne met d images que dans son style, qui pense le plus rationnellement, et s'élève par la seule intelligence aux vérités les plus générales, passa pour un homme à imagination, tandis que Locke et Condillac, qui, dans un style continuellement abstrait et sans ligures, ne; pensent qu'images de corps, organes dans l'homme, sensations et sens dans ses pensées, passèrent pour des hommes à conceptions. La vérité est précisément dans les assertions contraires. Descartes et Malebrauche sont des hommes à conceptions, Locke et Condillac des hommes à imaginations, parce que limagination sist en nous la faculté qui image on imagine, et que l'on ne peut imaginer que des choses solides, des corps des sens, des organes, et de là vient que l'imagination domine chez les artistes occupés de rimilalion des choses physiques. Au contraire. Descartes et Malebrauche ne se sont trompés que lorsqu'ils ont voulu imaginer, l'un ses tourbillons, l'autre son étendue intelligible; encore cette dernière opinion, qui met en Dieu le type des vérités générales de l'ordre physique, manquet-elle plus de développement que de vérité. Si l'on voulait com parer ces quatre esprits, oti pourrait dire que Descartes et Malebrauche avaient le génie qui généralise, et qui souvent se trompe dans les particularités, et que Locke et Condillac avaient l'esprit qui particularise, et qui se trompe toujours quand il veut généraliser; et l'on peut assurer que, même en métaphysique, un style continuellement sec et diffus, sans couleur et sans chaleur, où l'abstraction des mots est mise à la place de la généralité des idées, est l'expression infaillible d'un esprit indigent, et la preuve certaine d'un système mal conçu. Mais si la solution de la question sur l'origine des idées ne
se trouve pas dans le système trop purement spirilualiste des idées innées, ni dans le système purement matérialiste des sensations transformées, ne pourrait-elle pas se trouver dans les deux systèmes à la fois? L'erreur sépare et la vérité réunit; elle est rapport entre les objets, et si la vertu consiste à éviter tous les extrêmes, la vérité consiste à embrasser tous les rapports. C'est ce qui paraîtra éviilent à tout bon esprit qui jugera qu'il y a dans les idées quelque chose de fondamental qui ne vient pas des sens, puisque nous avons tous sur beaucoup d'objets une pensée uniforme avec des sens extrêmement variés en force et en perfection ; que nous pensons à ce que nous n'avons jamais perçu par les sens, comme lorsque nous pensons à la couleur en général, quoiqu'il n'y ait de sensible que des couleurs particulières; que nous pensons le contraire de ce que nos sens nous rapportent, puisque nous redressons même par la pensée les erreurs de nos sens ; enlin, parce que nous pensons le général, et que nos sens ne nous rapportent que le particulier : mais aussi il y a dans la pensée son expression, parole ou image, qui vient par les sens, qui nous rend sensible notre pensée, et sans laquelle nous ne pourrions connaître nous-mêmes, ni faire connaître aux autres notre pensée; expression qui nous est transmise par le sens de la vue, si elle est la figure d'un objet (igurable ou une image, et par le sens de l'ouïe, si elle est parole ou l'expression d'un objet intellectuel, fides "X auditu. Ainsi, ce qu'il y a de général, de fondamental dans l'idée, et qui ne vient point des sens, est le môme chez tous les peuples ; ce qu'il y a de particulier, et qui vient des sens, varie chez tous les peuples : c'est l'expression au moyen de laquelle mille idiomes diiïérenls rendent une même pensée. Ainsi l'idée n'est point une sensa/ton transformée, comm^ l'appelle Condillac ; mais l'expression nécessaire et naturelle de notre idée est une sensation de la vue ou de l'ouïe transformée en image ou en parole, parce que l'homme, forcé de se servir du moyen ou du ministère de ses organes pour les opérations de son intelligence, pense par le ministère du cerveau, parle par le ministère
de l'organe vocal, voit par le moyen de ses yeux, saisit par le ministère de ses mains, etc. Et c'est cet assujettissement à des organes, dont l'imperfection retarde et entrave l'intelligence, qui fait le désespoir des hommes qui aiment la vérité et soupirent après sa possession.
La parole est donc, dans le commerce des pensées, ce que l'argent est dans le commerce des marchandises, expression réelle de valeurs, parce qu'elle est valeur elle-même. Et nos sophistes veulent en faire un signe de convention, à peu près comme le papier-monnaie, signe sans valeur, qui désigne tout ce qu'on veut, et qui n'exprime rien, qu'autant qu'il peut être à volonté échangé contre l'argent, expression réelle de toutes les valeurs.
Cependant il est extrêmement remarquable que les mêmes philosophes qui, plaçant l'homme tout entier hors de lui même, et dans ses sensations extérieures et ses organes matériels, devraient se borner à en étudier l'anatomie et en disséquer le tissu, aient introduit cette doctrine idéologique qui ne s'occupe que de Ventendement, et qui le décompose comme une substance chimique. La métaphysique ancienne étudiait Dieu et l'homme en eux-mêmes, et sans s'occuper assez de leurs rapports. L'idéologie moderne ne voit que l'homme et son pur intellect, qu'elle place dans ses sensations : science incomplète dans son objet, et fausse dans sa méthode, qui conduit au matérialisme en doctrine, à l'égoïsme en morale, à l'isolement en politique; ne s'occupe que d'abstractions sans réalité et sans application, et dans laquelle l'homme, étudiant son intelligence avec son intelligence, et pensant en quelque sorte sa pensée, ressemble à celui qui voudrait s'enlever sans prendre au dehors aucun point d'appui, ou qui s'efforcerait de voir sou œil sans miroir, et de connaître son tact en lui-même, et sans l'appliquer à un corps.
Il faut diviser sans doute lorsqu'on étudie le corps humain, substance complexe composée d'un nombre infini de parties et d'éléments; il faut réunir, généraliser, voir des rapports.
PRÉLIMINAIRE. lî)l
lorsqu'on traite de l'être simple : el j'avoue que cette dissection de la faculté pensante, à laquelle on attache tant d'importance dans l'école de Locke et de Gondillac ', cette décomposition en pensée, perception, attention, compréhension, réflexion, etc., etc., etc., ces distinctions minutieuses entre des opérations indivisibles et instantanées, me paraissent aussi peu propres à apprendre l'art de "penser, si penser est un art, que l'analyse pédantesque des sons par le maître de langues de Molière est propre à apprendre l'art de parler. Le principe de la liaison des idées, donc Gondillac fait tant de bruit, peut-il même être regardé comme une découverte, et recommandé comme un précepte? Penser est-il autre chose que lier des idées? N'y a-t-il pas une liaison dans nos idées même les plus involontaires, et jusque dans les rêves les plus fantastiques? Ce principe n'esl-il pas puéril à force d'être vrai, et n'est-il pas aussi inutile pour former et diriger la pensée, qu'il le serait de poser en principe, lorsqu'on veut apprendre à un enfant à marcher, que la marche est la liaison des mouvements?
11 est temps de le dire, le but de la philosophie morale est moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils ignorent, que de les faire convenir de ce qu'ils savent, et surtout de le leur faire pratiquer. Elle ne consiste pas à entretenir l'homme de luimême, et des mystères impénétrables de sa propre intelligence, pour en faire un idéologue arrêté à la contemplation de soimême, et qui s'évanouit dans ses propres pensées; mais elle consiste à le rappeler sans cesse à la connaissance de ses rapports avec les êtres semblables, et à en faire un être moral ou social, une personne, une -personne dans la famille, une personne dans l'Etat, wua personne dans la religion, une personne pensante et parlante, dont il faut étudier la pensée dans la pa-
* Un physiologiste allemand a récemment trouvé dans le cerveau la loge du courage, la loge de la sensibilité, la loge de la mémoire, la loge du jugement, etc.... Cette fois, nos physiologistes français ont trouvé qu'il allait trojp UÀxï, et l'ont sérieusement réfuté.
rolc, et la volonté dans les actions. C'est, j'ose le dire, ce qu'on n'a pas encore fait, et sur quoi je ne me flatte pas moi-même d'avoir rempli toutes mes pensées.
Descartes prouva Dieu, et expliqua l'homme et ses passions; Malebranche fit un pas de plus sur la même route : il étudia leurs rapports, mais des rapports trop purement intellectuels, et les communications ineflahles de la raison humaine avec l'éternelle raison. Leibnitz entrevit au-delà, et connut la nécessité de la société extérieure de Dieu et des hommes, société qu'il appelle « l'Etat le plus parfait sous le plus parfait des » monarques. » Ces systèmes, où tout est vérité, honorent l'intelligence humaine; mais parce qu'il n'y a pas toute la vérité, ils sont incomplets, et ne peuvent être appliqués dans le détail à la société, et ils montrent plutôt comment la société humaine est en Dieu, qu'ils ne montrent comment Dieu est présent à la société humaine, et la gouverne par les lois de l'ordre social.
En voilà assez sur la philosophie. Nous l'avons toute comprise sur trois systèmes généraux, auxquels toutes les opinions particulières se rapportent : système de la cause, doctrine de Dieu qui fut celle des Hébreux; système des effets, doctrine toute humaine qui fut l'objet de la philosophie païenne, et qui est encore l'objet exclusif de la philosophie moderne; doctrine du moyen ou médiateur, doctrine de Dieu et de l'homme, de la cause et de l'effet par la connaissance qu'elle donne du rapport qui les unit, et qui, mettant la rectitude dans les pensées de l'homme, a dirigé son intelligence dans la recherche de tout ce qui est fait pour lui, et qui est mieux connu depuis le christianisme.
Nous allons nous occuper de la société, à laquelle toute philosophie, toute connaissance, toute doctrine se rapportent, et où les êtres se trouvent dans leurs rapports mutuels : société correspondante chez les divers peuples aux divers systèmes de leurs connaissances... société judaïque où l'on ne voit que Dieu et son empire souverain; société païenne où l'on ne voit que
l'homme et sa corruption; société chrétienne où l'on voit ensemble et en rapport Dieu et l'homme, et la faiblesse relevée et mise sur le chemin de la perfection; société chrétienne meilleure que la société judaïque, parce que l'homme y est plu.^ libre; meilleure surtout que la société païenne, parce que l'homme y est mieux réglé: doctrine des Hébreux, éducation de l'enfance; doctrine des chrétiens, institution de ïàîia mûr; philosophie du commencement des temps, philosophie de la lin, et qui, considérées l'une et l'autre dans leur origine semblable, leur dépendance mutuelle et leur destination différente, sont véritablement la législation primitive, considérée dans tous les états de la société, et dans ses institutions fondamentales '.
' Il n'y a d'institutions publiques que le ministère public, et l'éducation (i:ii
y prépare. Les hôpitaux, institution à la fois religieuse et politique, n'ont poi::
objet que de soulager les maux personnels. Aujourd'hui l'on regarde Topér.!,
les messageries, une fabrique, une école de musique ou de peinture, conim *
des institutions publiques. Ce sont des établissements purement particulier^,
même quand l'autorité les sanctionne et les protège, dont les uns sont utiUs
aux particuliers, les autres funestes à la société, ot dont aucun nest h> cessaire.
La législation a pris, chez tous les peuples, un caractère différent, et relatif à la diversité des doctrines.
Les Juifs, qui ne voyaient dans l'univers que la cause suprême, la placèrent à la tcte de la société, ou plutôt elle s'y plaça elle-même. « C'est par moi, dit-elle dans les livres hé- » breux, que les rois régnent, et les législateurs ne publient » des lois justes qu'en se conformant à mes volontés. » Nonseulement les Juifs virent en Dieu le souverain de leur société, mais ils virent en lui leur chef immédiat; et en même temps que l'État fut constitué par ses lois, la nation se crut gouvernée par ses ordres.
Chez les païens, la législation fut de l'homme : non que leurs plus anciens législateurs n'eussent retenu et même placé en tête de leurs codes le dogme fondamental de l'existence de la Divinité, et de l'honneur qui lui est dû ; il fallait des milliers d'années et de grands progrès dans la philosophie humaine pour en venir à disputer à l'Etre suprême une place dans le code constitutionnel d'un grand peuple, et à regarder comme une conquête d'avoir pu en sécuraliser la législation. Mais chez les Juifs, Dieu parlait de lui-même à l'homme et lui donnait des lois : « Je suis le Seigneur ton Dieu.... » Chez les païens, l'homme parla à l'homme de la Divinité, et lui imposa le culte des dieux comme une loi. Et certes, tout était de l'homme, et de l'homme seul, dans ces législations religieuses ou politiques, dont les philosophes grecs tentèrent la patience des peuples, ou amusèrent leur crédulité.
La souveraineté de l'homme fut donc le dogme au moins pratique de la législation païenne. Si Numa supposa comme
venues du ciel quelques pratiques du culte, la législation politique de Rome fut toute entière l'ouvrage discordant et compliqué de l'homme, et Cicéron en développe le principe dans ces paroles : Populus î'omanus pênes quem est potestas omnium rerum; au peuple romain appartient le souverain pouvoir sur toutes cht)ses.
Les chrétiens héritèrent des croyances politiques des Juifs, comme de leurs dogmes religieux. « Le pouvoir est de Dieu; » obéissez à ce qui est juste, non-seulement par crainte, mais » encore par principe de conscience. » Telles furent les premières maximes politiques que publia le plus profond interprète du christianisme, qui posa alors comme le fondement du droit public des nations chrétiennes, Vobéissance active pour le bien, et la résistance passive au mal.
Eu même temps que le christianisme éclaira les hommes sur la constitution du pouvoir et les devoirs des sujets, il leur apprit la nature et les fonctions du ministère social dans ces paroles, qui n'avaient pas encore été entendues : « Que celui » qui veut être le plus grand entre les hommes ne soit que » leur serviteur, » Mot sublime devenu usuel dans les langues chrétiennes, oii il a été appliqué au ministère politique comme au ministère religieux, puisque les fonctions les plus élevées s'y nomment un service, et que juger et combattre s'appellent servir.
La société vécut^ pour ainsi dire, sur cette doctrine jusqu'au quinzième siècle, où les opinions de Wiclef et de Jean Hus. commentées par Luther, étendues par Calvin, et poussées aux plus extrêmes conséquences par nos philosophes, vinrent commencer en Europe celle sanglante tragédie qui dure encore, et dont la révolution présente est une catastrophe, et peut-être sera le dénouement.
Jusqu'à cette époque, les chrétiens avaient professé que le pouvoir est de Dieu, toujours respectable par conséquent, quelle que soit la bonté particulière de l'homme qui l'exerce, auquel on doit se soumettre quand il n'est que fâcheux, et opposer,
s'il est injuste, un refus insurmontable d'obéir : pouvoir légitime, non dans ce sens que l'homme qui l'exerce y soit nommé par un ordre visiblement émané de la Divinité, mais parce qu'il est constitué sur les lois naturelles et fondamentales de l'ordre social, dont Dieu est l'auteur; lois contre lesquelles « tout ce qu'on fait, dit Bossuet, est nul de soi, » et auxquelles, en cas d'infraction, l'homme est ramené par la force irrésistible des événements.
Wiclef, dans le pouvoir, ne vit que l'homme; il soutint que le pouvoir môme politique n'est bon que lorsque l'homme qui l'exerce est bon lui-même, et qu'une femmelette m état de grâce a plus de droit à gouverner qu'un prince déréglé : dès-lors il attribuait aux sujets le droit de censurer l'autorité publique, de la juger, et de s'élever contre elle par les armes. De là suivirent, comme des conséquences forcées, les doctrines du pouvoir conventionnel et conditionnel de T. Hobbes et de Locke, le Contrat social da J.-J. Rousseau, \a Souveraineté populaii'e de Jurieu, etc., etc. Le pouvoir ne fut que de l'homme; il dut, pour être légitime, être constitué, et s'exercer suivant certaines conditions imposées par l'homme, ou certaines conventions faites entre les hommes, auxquelles il pût, en cas d'infraction, être ramené par la force de l'homme; car c'est là le fond de toutes les opinions des publicistes du seizième siècle et des siècles suivants, développées alors et depuis, quelquefois modiiiées, dans de nombreux écrits, et appuyées même de nos jours par de grands et terribles exemples.
Tel est cependant le désordre des idées que la sagesse n ordonne pas, que de la même école qui professait la légitimité de la résistance active aux volontés arbitraires de l'homme revêtu d'un pouvoir légitime, sortit la doctrine illimitée de Vobéissance passive. Celte doctrine, célèbre chez les anglicans, fut non-seulement soutenue dans les écrits, mais mise en pratique avec une patience sans exemple chez les peuples chrétiens, à l'égard du tyran le plus cruel et le plus oppresseur qui ait déshonoré le pouvoir dans les temps modernes, de cet Henri VIII, « qui
PRÉLIMIXAIHE. 197
>) jamais ne refusa le sang d'un homme à sa haine, ni Thon- » neur d'une femme à ses désirs; » qui ne put maîtriser aucune de ses passions, el à qui les Anglais permirent de réformer leur foi.
C'était un étrange démenti donné à la doctrine Je Wiclef, qui enseignait que le pouvoir n'est respectable que lorsqu'il est entre les mains d'un homme verlueux, que de voir un peuple entier en souffrir de la part d'un monstre de cruauté et d'impudicité, l'abus le plus révoltant.
Encore aujourd'hui, dans l'ouvrage de politique le plus récemment sorti de l'école anglicane, les Traités de Législation de 31. Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais, publiés en français cette année par M. Et. Dumont, de Genève, on lit « qu'il faut toujours reconnaître en {lolilique une autorité » supérieure à toutes les autreSj qui ne reçoit pas la loi, mais » qui la donne, et qui demeure maîtresse des règles mêmes » qu'elle s'impose dans sa manière d'agir. » 3ïaxime fausse et servile qu'une philosophie éclairée ne pourrait appliquer à Dieu lui-même, dont la volonté est réglée par les lois immuables de l'éternelle raison; mais maxime, après tout, qui n'est, à l'examiner de près, que celle de Jurieu, présentée d'une manière plus générale : que « le peuple est la seule au- » torité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes » politiques '. » Combien ces doctrines abjectes sont éloignées de la doctrine généreuse de Bossuet, lorsqu'il dit que « le » pouvoir le plus absolu est réglé par des lois fondamentales « qui réclament sans cesse, et contre lesquelles tout ce qu'on » fait est nul de soi... » Et ailleurs : « On peut dire que Dieu » lui-même « besoin d'avoir raison. »
' Les Éiats d'Europe, où le pouvoir du prince est le moins réglé par des lois fondamentales, smiU les États rélurmés ; ce sont les princes protestants d'Allemagne qui donnent l'exemple de l'usage le plus étendu de l'autorité, pour ne pasdire le plus excessif, l'usage de tranfiquer de leurs sujets avec des puissances clrangéres; elmème en Frarvce, combien de partisans de la /fôer^e ont professé l'obéissance passive a tout ce qui portait le nom de Zoe.'
Ainsi, et c'est le résultat de tout ce qu'on vient de lire, la doctrine de TÈglise chrétienne sur le pouvoir enseigne l'obéissance active et la résistance passive; et les doctrines philosophiques enseignent l'obéissance passive et la résistance active, et elles placent l'homme perpétuellement entre la servitude et l'insurrection.
L'étude du droit public et des constitutions des Etats commença en Europe avec les nouvelles doctrines sur la société. Ce fut sous le règne de Sigismond de Luxembourg, empereur d'Allemagne, et sous ses auspices, qu'on vit paraître les premières lueurs de la politique '. Mais parmi les écrivains qui voulurent s'opposer à ce torrent d'érudites erreurs, les uns, par ignorance indifférents sur la politique, se contentèrent de combattre en faveur de l'autorité religieuse que les novateurs attaquaient plus directement ; les autres s'attachèrent à défendre les gouvernements, quels qu'ils fussent, et par la seule raison de la possession, et ils repoussèrent les atteintes portées à l'autorité des chefs, plutôt que les coups dirigés contre la constitution naturelle des Etats. Bossuet lui-même, dans ses Avertissements, s'éleva avec force contre la souveraineté populaire et le pouvoir conditionnel , dont il démontra l'absurdité; mais il n'entra pas dans la discussion des lois constitutives de la société, qu'il supposa bonnes, ou du moins suffisantes, lorsqu'elles sont reconnues. Il soutint que Vunité de pouvoir est une loi bonne et sage ; mais il ne fut pas jusqu'à dire qu'elle est la seule bonne loi, c'est-à-dire la loi naturelle des sociétés, et content de repousser l'ennemi, il ne le poursuivit pas sur son propre terrain, et il respecta le gouvernement populaire partout oij le peuple était ou plutôt se croyait en possession du pouvoir. L'heure de discuter les titres du peuple n'était pas encore venue. La vérité ne se développe jamais qu'au besoin ;
' vriclef était mort en 13S4. J. Huss commença à dogmatiser en li07< Sigismond fut élu empereur en l'»10. Luther naquit cent ans après la niorl de \Yiclef.
c'est le temps, et non l'homme qui la découvre, et il n'est devenu indispensable de prouver que l'unité de pouvoir est la loi naturelle des sociétés, que lorsqu'on a avancé que la démocratie en est la condition essentielle et primitive, et que toute autre constitution est un attentat à la liberté de l'homme, et une offense à sa dignité.
Cependant Bossuet, le meilleur esprit dans la science de la société qui eût paru jusqu'alors, sentait le faux et le faible des institutions populaires. Dans son éloquent Discours sur l'histoire universelle, après avoir parlé avec quelque détail des institutions politiques des Grecs, il ajoute : « Il n'est pas » question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spé- » cieuses; enfin, la Grèce en était charmée. » Ce qui prouve que ces idées ne charmaient pas l'excellent jugement de ce grand homme, et qu'il les trouvait plus spécieuses que solides.
Leibnitz lui-même, la lumière du Nord et le Platon de l'Allemagne, quoique né dans le sein de la réforme, ne partageait pas plus ses opinions politiques qu'il n'approuvait au fond ses opinions religieuses '. 11 n'avait pas une haute estime pour le volumineux Pufendorff, et ce publiciste, dont on a fait, faute de mieux, un auteur classique, ne remplissait pas l'idée que Leibnitz, dans ses vastes éludes et ses profondes méditations, s'était formée de la science de la société et des lois qui la gouvernent. « J'ai remarqué, » dit-il dans une lettre anonyme, publiée à la fin de l'ouvrage de Pufendorfl sur les devoirs de l'homme et du citoxjen; « j'ai remarqué de » grands défauts dans les principes de Samuel Pufendorff..... » Cet auteur pénètre rarement jusqu'au fond de la matière, » et ce qu'il dit sur l'origine des vérités morales, qu'il soutient
)j arbitraires, est très-faux Il paraît, continue-t-il, par ce
» que nous avons dit, combien il importe à la jeunesse, et
' Les ministres luthériens lui reprochaient un défaut d'assiduité à leurs iirédicalions; et rimant avec son nom Leibnitz, ils disaient en Allemand : Er (jlanb nkhts, il ne croit rien. On sait qu'il a voulu réunir les luthériens aux catholiques, et qu'il y a travaillé avec Bossuet.
» même à l'Etat, d'établir de meilleurs principes de la science » du droit que ceux que donne cet auteur. » Et il va jusqu")! » dire : Il est Irès-étonnant qu'un sujet aussi commun que la )) nature de la souveraineté n'ait presque été touché par per- )> sonne; mais la raison en est (ces paroles sont remarquables) )) que la plupart des écrivains sont travaillés d'une maladie )) qui, leur ôtant tout goût pow le moderne, fait qu'ils ne sont » curieux que de l'antiquité. Aussi, quand ils parlent du droit » public et du droit des gens, ils disent quelquefois des choses » pilovabies.... On apprendra plus dans un recueil de gazettes » de dix années, que dans cent auteurs classiques. »
Les connaissances politiques n'avaient pas pris dans notre siècle une meilleure direction, et nos philosophes, héritiers immédiats de toutes les erreurs qui avaient précédé, s'étaient empressés d'accueillir et de propaiïor des maximes favorables à la licence de tout penser, de tout dire et de tout faire. Deux hommes, que leurs contemporains ont nommés des hommes de génie, parce qu'ils ont jugé leurs écrits sur leur style, et leur doctrine sur le bruit qu'elle a fait, mais que la postérité, qui juge les écrits par leurs résultats et les opinions par les événements, appellera des hommes de beaucoup d'esprit (car on erre avec esprit, et non avec génie) ', Montesquieu et Jean- Jacques Rousseau écrivirent tous deux sur la politique avec un succès égal, parce que les talents étaient semblables, et que les intentions n'étaient par très-différentes. Tous deux admirent comme base de la science de la société, ou du moins établirent dès l'entrée la honlé native de l'homme, et un prétendu élat humain de pure nature ^ antérieur à la société, et meilleur que la so^
' J'entends dans les sciences morales, car ce n'est propren^.enl que ià qu'est ia vérité par excellence, parce qu'il n'y a ni bit-n ni mal dans ics systèmes pliysiijues, et qu'un siècle détruit trop souvent les opinions d'un autre siècle. La société marche avec les tourbillons de Descaries, comme avec l'atiraciion de son rival. Mais en morale, et dans ia science de la société, ià où cesse la vérité naît le désordre.
- C'est le paradis terrestre des philosophes.
PSÉLDlîXAlUE. . 201
ciété. « L'homme est né bon, dit J.-J. Rousseau, et la société
» le déprave Tout ce qui n'est pas dans la nature a des in-
» convénients, et la société civile plus que tout le reste. » « Dans » l'état dépure nature, dit 3Ionlesquieu, les hommes ne cher- » obéraient pas à s'attaquer, et la pais serait leur première loi » naturelle '. » Montesquieu, partisan de l'unité de pouvoir par état et par préjugé, et du gouvernement populaire par affection philosophique; favorable aux sociétés unitaires par ses aveux, et aux sociétés opposées par ses principes, sans plan et sans système, écrivit VEsprit des Lois avec le même esprit, et, dans quelques endroits, avec la même manière qu'il avait écrit les Lettres Persannes; et cherchant sans cesse l'esprit de ce qui est, et jamais la règle de ce qui doit être, il trouva la raison des lois les plus contradictoires, et même des lois qui sont contre toute raison. L'auteur du Contrat social dans la société ne vit que l'individu, et dans l'Europe ne vit que Genève; il confondit dans Ihumnie la domination avec la liberté, dans la société la turbulence avec la force, l'agitation avec le mouvement, l'inquiétude avec l'indépendance, et il voulut réduire en théorie le gouvernement populaire, c'est-à-diro, fixer l'inconstance et ordonner le désordre. L'instruction politique de la génération présente fut toute renfermée dans ces deux ouvrages : l'un, conséquent à ses principes, appelant tout le monde à la domination, est fait pour séduire des hommes orcrncilleux et avides de pouvoir; l'autre, heureusement iraonsoquent, rachetant l'erreur des principes par de grandes vérités dans les détails, est fait pour en imposer à des esprits inattentifs et à des cœurs honnêtes; l'un et l'autre soutenus par un style qui éblouit par son éclat, ou qui étonne par sa précision, accrédités par des noms fameux, et, ce qui est plus décisif, appuyés par un parti puissant. VEsprit des Lois fut l'oracle de^ philosophes du grand monde, le Contrat social îat l'évangile desphilosophes de collège ou de comptoir; et comme les écoles tiennent toujours quelque
' La paix est un étal, et non une loi.
chose du tour d'esprit du caractère de leurs fondateurs, les adeptes de J.-J. Rousseau, tranchants comme leur maître, attaquèrent à force ouverte les principes de l'ordre social, que les partisans de Montesquieu ne défendirent qu'avec la faiblesse et l'irrésolution que donnent une doctrine équivoque et un maître timide et indécis.
C'était assez, c'était même trop de théories; il était temps que l'Europe fit un cours pratique de gouvernement populaire, et la France, destinée à être un exemple pour les autres nations, quand elle renonce à en être le modèle, fut choisie pour celte terrible expérience.
Elle n'a pas été favorable aux partisans des principes populaires, et leurs assertions précipitées et fastueuses sur la force et la durée des États populaires, surtout des États fédératifs, sur la liberté dont on y jouit, sur les vertus qui en sont le principe et qui s'y développent, ont été cruellement démenties par des événements trop publics et trop récents, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'ineffaçable souvenir '.
L'erreur de ces écrivains politiques vient de la même cause que celle qui a égaré les inventeurs de tant de systèmes physiques. Ils se sont hâtés de faire des théories, avant que le temps leur eût révélé un assez grand nombre de faits, et des faits assez décisifs. Il a surtout manqué à leur instruction le plus décisif de tous les événements, la révolution française, réservée, ce semble, pour la dernière instruction de l'univers.
' Les {ivénemenls oui cclairc même les philosophes sur le vice des théories populaires; et dans l'ouvrage de M. Benlham, que nous avons cité tout à l'heure, la doctrine du pouvoir conventionnel et conditionnel de Hobbes et de Locke et le Contrat social de J.-J. Rousseau, sont appelés « de pures fictions )> qui n'exibtent que dans l'imagination de leurs auteurs, des jouets qu'il faui )) laisser à des enfants. » Il ôle même à l'homme sa bonté native que J.-J. Rousseau lui attribue,- et il avance que l'homme, antérieurement à la sorAété, serait sans lois, sans obligations, sans délits, sans droits, etc.... L'auteur va plus loin encore : il nie toute autre loi naturelle que celle du plaisir et de la douleur, et en général il est moins heureux à édiQer qu'à détruire.
PRÉLLMIXAIRE. 203
Mais aujourd'hui, que nous avons vu la nalion la plus forte cl !a plus éclairée du globe tomber, dans sa constitution politique, de l'unité de pouvoir le plus concentré dans la démagogie la plus effrénée et la plus abjecte, et, dans sa constitution religieuse, du théisme le plus parfait à l'idolâtrie la plus infâme; aujourd'hui, que nous avons vu cette même nation revenir, dans son état politique, de cette étonnante dissipation de pouvoir à un usage plus sombre et mieux réglé de l'autorité, et, dans son état religieux, passer de l'absence de tout culte au respect, et bientôt à la pratique de son ancienne religion, tous les accidents de la société sont connus, le tour du monde social est fait; nous avons voyagé sous les deux, pôles : il ne reste plus de terres à découvrir, et le moment est venu d'offrir à l'homme la carte de l'univers moral, et la théorie de la société.
Mais qu'est-ce que la société? La société, dans un sens général ou métaphysique, est la réunion des êtres semblables pour la fin de leur reproduction et de leur conservation, et cette définition, qui ne paraît d'abord convenir qu'à la société des corps, s'applique également à la société morale ou des esprits, parce que leur production est l'instruction, est leur conservation la connaissance de la vérité ou la raison. 3Iais la société, dans un sens plus restreint et mieux approprié au sujet particulier que nous traitons, est le rapport des personnes sociales entre elles, c'est-à-dire, le rapport du pouvoir et du ministre, pour le bien et l'avantage des sujets.
Cette définition est vraie de la société domestique, où l'union du père et de la mère se rapporte à la reproduction et à la conservation des enfants. Cette définition est vraie de la société religieuse, où les rapports de la Divinité et de ses ministres ont pour objet la perfection et le salut des hommes. Cette définition est vraie de la société politique, où le service public que les officiers civils et militaires doivent au chef de l'État a pour unique objet l'ordre public, fondement du bonheur des peuples et de la prospérité des empires.
Il y a donc (rois pejsonnes dans toute société : le chef ou (e pouvoir, !os ojfœiers ou ministère, et les sujets ou le peuple; la réunion de ces trois personnes s'appelle la société , et ces personnes sont domestiques ou publiques, religieuses ou politiques, comme la société. Le lecteur qui lira avec quelque attention la première partie de cet ouvrage, remarquera que ces trois modes d'existence dos êtres dans la société se lient, d'un côté, à l'ordre le plus général de l'univers, où nous retrouvons tous les êtres et leurs rapports compris sous ces trois idées générales, et les plus générales possibles, de cause, de moyen et (ïeffet, qui ont entre elles les mêmes relations que pouvoir, ministre cl sujet; et de l'autre, qu'ils se lient au systèm« particulier, intellectuel et corporel de l'homme, qui est une intelUgence ou volonté servie par des organes pour agir sur un objet: intelligence, organes, objet, qui ont entre eux les mêmes rapports que pouvoir, ministre et sujet dans la société, que cause, moyen, effet dans l'univers.
Ces trois personnes sont séixirables l'une de l'autre, c'està-dire amovibles, ou elles sont fixes et indissolubles : elles sout amovibles dans la famille par la faculté du divorce, amovibles dans la religion par le presbytérianisme, qui n'imprime aucun caractère de consécration à ses ministres; amovibles dans l'État par les institutions populaires, qui font du pouvoir et du ministère des fonctions perpétuellement révocables et éligibles. Elles sont, au contraire, fixes et inamovibles dans la famille par l'indissolubilité du lien conjugal, dans la religion par la consécration qui lie irrévocablement le ministre à la Divinité et au fidèle, et par conséquent les lie entre eux; dans l'État par la fixité ou l'hérédité du ministère politique. Là seulement est la raison de tous les phénomènes que présentent les sociétés anciennes et modernes. Plus il y a d'amovibilité dans les rapports des personnes entre elles, plus il y a d'instabilité, de désordre, de faiblesse dans la société; plus il y a de fixité dans les rapports, plus il y a de force, de raison et de durée. Ainsi les sociétés les plus fortes de l'antiquité ont été la société
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égyptienne, la société hébraïque et la société romaine, où le ministère politique, patriciat chez les Romains, ministère lévilique chez les Juifs, guerriers chez les Égyptiens, était fixe, héréditaire et propriétaire. Ainsi les sociétés les plus faibles, les plusdésordonnéesde l'antiquité, ont été les empires despotiques de l'Asie, et les Etats populaires de la Grèce, où il régnait une perpétuelle mobilité dans le pouvoir et ses fonctions ; et remar- (juez qu'il n'y a eu en Grèce de force réelle que chez les Spartiates et les Macédoniens, où il y avait plus de fixité dans les fonctions, et même quelque hérédité dans les personnes.
Ainsi les sociétés les plus fortes des temps modernes sont celles où se trouve la fixité des personnes, comme dans les monarchies chrétiennes et chez le ïartare, société à son second âge, et qui a son Khan et ses Mirzas, comme le Germain de Tacite, auquel il ressemble, avait, sous d'autres noms, ses chefs et leurs compagnons. Ainsi les sociétés les plus faibles des temps modernes sont celles où l'on retrouve l'amovibilité dans les personnes, la Pologne, la Turquie, la Chine, et les États populaires de Suisse et de Hollande, etc.
Rien ne prouve la vérité de ces principes, comme de voir la Pologne, où le pouvoir était électif et le ministère héréditaire, et la Tur(juie, où, comme à la Chine, le pouvoir est héréditaire et le ministère électif, tombées l'une et l'autre dans la même faiblesse et les mêmes désordres, par une cause en apparence opposée, et malgré la prodigieuse différence de leurs institutions domestiques, civiles et religieuses.
Lorsque le ministère ou la magistrature s'empare du pouvoir et l'exerce en corps, comme en Pologne, à Berne, en Suède, à Venise, ce ministère ne sert pas, il gouverne; il n'est plus ministère, il cs{ pouvoir; cl sous cette forme, il se nomme patriciat, et l'État, toujours populaire, reçoit différents noms, selon les différentes formes du pouvoir : aristocratique, si les patriciens sont héréditaires, et oligarchique, s'ils sont en petit nombre; démocratique, si les patriciens sont électifs, et démagogique, si tous ou la plus grande partie des citoyens sont
appelés au pouvoir; car même dans la démocratie la plus illimitée, il y a des conditions d'âge, de sexe, d'état et de propriété, qui restreignent la capacité du pouvoir. Ainsi le patriciat existe partout où plusieurs citoyens, quels que soient leur nombre, leur naissance, leur fortune, leur profession habituelle, ont, par les institutions politiques, le pouvoir le plus éminent de tous, le pouvoir par excellence, celui de faire la loi, soit qu'ils l'exercent temporairement, viagèrement ou héréditairement. C'est ce que J.-J. Rousseau observe avec beaucoup de sagacité. « Il est certain qu'ôtanl l'extrême disparité des » deux républiques, la bourgeoisie de Genève représente ex- » actement le patriciat vénitien; abstraction faite de la gran- » deur, son gouvernement n'est pas plus aristocratique que le » nôtre.» Il y a donc aujourd'hui en France un véritable patriciat électif; mais il n'y a pas de noblesse, parce qu'à la place d'une classe destinée exclusivement à servir, il y a une classe exclusivement destinée à régir ou à faire des lois.
Comme les sociétés sont semblables dans leur constitution, elles sont semblables dans leurs accidents; et l'on peut regarder comme un axiome de la science de la société, axiome dont l'histoire offre une continuelle application, que les États populaires, les religions presbytériennes, et les familles dissolubles par le divorce, se retrouvent généralement chez les mêmes peuples, et quelquefois malgré des apparences contraires; comme le lien indissoluble, ou l'inamovibilité des personnes dans l'État, dans la religion, dans la famille, s'aperçoit généralement dans les mêmes sociétés.
Mais les effets de ces lois générales des sociétés ne peuvent être aperçus que dans les États dont aucune force extérieure ne comprime l'action intérieure, qui ont en eux-mêmes le principe de leur indépendance, et qui ne demandent pas à leurs voisins la garantie de leurs propres lois. Ainsi Ion ne |)eut apercevoir l'effet des lois morales que chez un homme qui a son franc arbitre.
Ce serait une autre erreur de vouloir assigner avec la pré-
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cision d'un chronologiste un commencement à certaines lois, même fondamentales, que l'on voit en usage dans la société. Les mauvaises lois commencent; mais les bonnes, émanées du bien suprême, sont éternelles comme lui. A quelque instant que les hommes les écrivent, elles viennent toujours de plus loin, et comme l'homme lui-même, elles étaient avant de naître.
Ainsi en France, le ministère, d'abord électif, ou amovible comme le pouvoir, sous la première race, ou même la seconde, est devenu héréditaire, et propriétaire sous la dernière race et avec le pouvoir lui-même. Mais cette observation n'est vraie que généralement, et les exceptions qu'on peut y trouver, et que certains esprits saisissent toujours beaucoup mieux que les vérités générales, ne sauraient en affaiblir la force. Il est vrai que généralement le pouvoir n'a été définitivement héréditaire, et le ministère généralement fixe et propriétaire, que depuis la fin de la seconde race, quoiqu'avant cette époque il y eût des familles distinguées par leurs richesses et la considération dont elles jouissaient, et des princes qui avaient succédé à leurs pères. C'est ici le lieu d'appliquer ce passage remarquable du président Hénault : « On veut, dit-il, que l'on )) vous dise que telle année, à tel jour, il y eut un édit pour » rendre, par exemple, vénales les charges qui étaient élec- » tives. Or, il n'en va pas ainsi de tous les changements qui » sont arrivés par rapport aux mœurs, aux usages, à la disci- » pline; des circonstances ont précédé, les faits particuliers se » sont multipliés, et ont donné, par succession de temps, » naissance à la loi générale sous laquelle on a vécu. »
Mais la nature ou l'ensemble des lois générales de la reproduction et de la conservation des êtres, tend nécessairement à les placer dans l'État le plus fort, c'est-à-dire le plus fixe et le plus durable, celui où les êtres font effort pour arriver ou pour revenir. L'état d'amovibilité ou d'instabilité est donc pour les êtres un état de passage. Il est par conséquent un état de faiblesse, d'inquiétude et de trouble : c'est pour la société,
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comme pour l'homme, l'enfance qui prépare et conduit à la virilité. Les sociétés où il n'y aura que peu ou point de fixité dans les personnes seront donc dans un état de faiblesse tant qu elles ne seront pas encore parvenues h l'état fixe, ou dans un état de désordre si elles s'en sont écartées, et qu'elles travaillent à y revenir. De là la faiblesse et le désordre de certains gouvernements et de certaines religions anciennes ou modernes, de là la force toujours croissante et la durée indestructible de quelques autres; de là enfin des principes sûrs pour juger l'état passé et présent des sociétés, et conjecturer leur état futur.
Ce fut avec ces principes et avec ces données, que l'auteur de cet écrit entreprit de traiter de la théorie dwpou voir politique et religieux dans la société civile. Cet ouvrage se ressentit moins peut-être des tâtonnements inséparables de toute théorie nouvelle, que des circonstances pénibles au milieu desquelles il fut composé. Les événements politiques ne tardèrent pas à justifier les conjectures de l'auteur. Il y annonçait (dès 1794) les malheurs dont la politique évasive de quelques cantons ne garantirait pas la Suisse, et la faiblesse réelle de cette société, malgré la réputation de force que quelques antiques faits d'armes et les philosophes modernes lui avaient faite; le peu de fonds que les Provinces-Unies devaient faire sur leur puissance, môme fédérative; l'inconsidération où Venise était tombée, et le danger qui pouvait la suivre; les changements prochains et inévitables dans la constitution germanique; les embarras intérieurs de l'Angleterre, que la paix ne fera peut-être qu'accroître; la chute dont la Turquie est menacée ; le principe de discorde que les États-Unis portent dans leur sein, et dont les symptômes se sont déjà manifestés; la séparation des Pays-Bas de la maison d'Autriche, et jusqu'à l'accroissement probable de la puissance qui se trouve à l'entrée de l'Italie, et qu'on appelait alors le roi de Sardaigne. L'auteur, en 1794, osait ne pas désespérer de la France; il découvrait dans son antique constitution un principe de restauration, et
dans les circonstances de sa position une raison d'accroissement, même dans le nouveau continent, et déjà il a été question de lui rendre la Louisiane. Ces mêmes principes, appliqués aux sociétés religieuses, donnaient lieu à des conjectures semblables sur la force indestructible des croyances religieuses qu'on a voulu détruire et la faiblesse des opinions soi-disant religieuses qu'on a voulu établir. Cet ouvrage, qui traite nonseulement de la constitution des sociétés, mais de l'administration des États, obtint des suffrages honorables, malgré ses nombreuses imperfections; mais il fut proscrit par l'inquisition directoriale, et très-peu d'exemplaires échappèrent à ses recherches.
Ces mêmes principes ont été reproduits sous une forme abrégée, et trop abrégée peut-être, et dégagés de toute application historique dans un Essai analytique sur les lois naturelles de l'ordre social, et plus récemment encore, quoique plus brièvement, dans l'application que l'auteur en a faite à la question la plus fondamentale de la société, la question du divorce, dans l'ouvrage qui a pour litre : Le Dirorce, considéré au dix-neuvième siècle relativement à l'état domestique et à l'état public de société '.
Après avoir fait la Théorie du pouvoir, il était dans l'ordre des idées et des vérités de traiter des lois et du ministère public considérés en général, et c'est l'objet spécial de la première et de la seconde partie de cet ouvrage ; la troisième a un rapport immédiat aux deux premières, et la quatrième est relative à toutes les autres.
Le pouvoir est l'être qui veut et qrfi agit pour la conservation de la société. Sa volonté s'appelle loi, et son action gouvernement. Il veut par lui-même, il agit par ses ministres, qui servent iministrant) à éclairer la volonté du pouvoir, à exécuter son action envers le sujet pour l'avantage général, qui doit
'Chez Adiien Le Clere, iinpriincui -libraire, quai des Augustiiis, n' 33, à Paris.
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êlre le terme de la volonté du pouvoir, et du service du ministère.
Ainsi le ministère, dans la société, est le coopérateur subordonné, mais naturel et nécessaire du pouvoir, et c'est dans l'état politique dont il est ici question plus particulièrement, ce qu'on a appelé de nos jours fonctionnaires publics, civils ou militaires.
Ces ministres sont les exécuteurs de Yaction du pouvoir, et de là vient que, sous les premières races, les commissions qui conféraient des offices publics portaient : Tibi actionem ad agendum regendumque commitlimus.
L'action suprême du pouvoir consiste à porter la loi et à la faire exécuter, parce que le pouvoir suprême est essentiellement justice et force. L'action subordonnée du ministre consiste a juger et à combattre, à connaître la loi, et à la faire observer par ceux qui, au dedans et au dehors de la société, voudraient troubler l'ordre social *.
Ainsi juger et combattre sont les fonctions naturelles et essentielles du ministère public, politique, et même religieux; car le ministère religieux, milice spirituelle, juge et combat, et le ministère politique, milice séculière, est aussi institué pour juger et pour combattre.
On voit tout de suite la raison pour laquelle il était défendu en France, au moins par l'opinion, à certaines personnes, de se livrer à des professions mercantiles, ou de contracter des engagements pécuniaires qui les soumissent à la contrainte personnelle : des personnes engagées, âme et corps, au service exclusif de la société, ne pouvaient disposer de leurs facultés intellectuelles pour leur utilité personnelle, de leur corps pour des engagements particuliers, ni même quelquefois de leurs biens, que des substitutions domestiques ou la loi générale
'Le pouvoir est plus consiiléic à mesure qu'il a plus de ministres ou de pouvoirs subordonnés. Ainsi le colonel est supérieur à tous les officiers d'un régiment, le capitaine à tous ceux d'une compagnie, etc., etc.
(le l'inaliénabilité conservaient dans les familles et dans les corps.
En voilà assez sur cet ouvrage. Il ne me reste plus que (juelques réflexions à faire sur la seconde partie.
1" L'institution du ministère public, qu'on appelait noblesse, n'est en elle-même, ni une décoration pour l'état, ni un lustre pour l'individu. Ces figures oratoires peuvent embellir une harangue, mais elles ne rendent pas raison de cette institution. La décoration de l'État est sa force, et le lustre de l'homme, sa vertu. Il n'y aurait jamais eu de noblesse dans aucun Etat chrétien ou civilisé, les seuls où l'homme ait des idées justes du pouvoir et des devoirs, si elle n'eût été qu'une décoration; et elle n'aurait pas été, parce qu'elle n'aurait rien été. La noblesse est une fonction générale, et le séminaire des fonctions spéciales. Elle est un devoir, et loin qu'elle fut, même en France, le patrimoine exclusif de quelques familles, elle était l'objet et le terme des efforts de toutes les familles, qui toutes devaient tendre à s'anoblir, c'est-à-dire, à passer de l'état privé à l'état public, parce qu'il est raisonnable et même chrétien de passer d'un état où l'on n'est occupé qu'à travailler pour soi, à un état où, débarrassé du soin d'acquérir une forlune, puisqu'on la suppose faite, l'homme est destiné à servir les autres en servant l'État. Une famille, en France, sortie de l'état d'enfance, et de ce temps où elle dépend des autres i'amillcs pour ses premiers besoins, se proposait l'anoblissement pour but ultérieur à ses progrès. Une fois qu'elle y était parvenue, elle s'y fixait. L'individu, sans doute, poavait avancer en grade, de lieutenant devenir maréchal de France, et de conseiller devenir chancelier : mais ces grades, s'ils n'étaient pas égaux, étaient semblables; les fonctions, pour être plus étendues, n'étaient pas différentes; la famille ne pouvait en recevoir un autre caractère, et une fois reçu, elle ne pouvait le perdre que par forfaiture. Dans les gouvernemeats populaires, une famille ne peut aspirer qu'à s'enrichir, et à s'enrichir davantage, même lorsqu'elle est opulente.
Jamais elle ne reçoit de caractère qui la dévoue spécialemeni au service de l'État, et même les fonctions publiques auxquelles le citoven riche est passagèrement élevé, ne sont souvent qu'un moyen pour la famille de spéculer avec plus d'avantage pour sa fortune. On n'est pas capable de rapprocher deux idées, lorsqu'on ne sent pas Textréme différence qui doit résulter pour le caractère d'un peuple et les sentiments qui sont la force ou la faiblesse des nations, de cette disparité totale dans leurs institutions.
Un commerçant peut faire un excellent juge, et un artisan un très-bon soldat ; mais la profession du commerce n'en est pas moins incompatible avec la profession de la magistrature, et la pratique des arts mécaniques avec le métier de soldat.
2° On ne règle un peuple que par l'exemple de quelques-uns, qui sont dans la société ce que les corps d'élite sont dans une armée. Or, on ne peut régler quelques citoyens, les soumettre, et beaucoup plus aisément qu'on ne pense, à des lois particulières. Nous en avons la preuve sous nos yeux dans les corps militaires, où tout est réglé, jusqu'aux plus petits détails, avec une précision rigoureuse; et Von doit tout régler chez les hommes qui doivent être la règle de tous.
3" Rien n'est impossible de ce qui a été pratiqué; tout est possible, lorsque tout est à faire, et lorsqu'il s'agit d'institutions nécessaires à la société, ce que les hommes ne veulent pas, et souvent ne peuvent pas faire avec des règlements, le conservateur suprême de la société le fait avec des événements dont l'irrésistible ascendant courbe les hommes et leurs passions sous la loi de fer de la nécessité.
Nous avons cherché à connaître les principes et les lois de l'ordre qui constitue les sociétés; nous allons examiner la cause et la marche du désordre qui les renverse.
Lorsqu'une société religieuse ou politique, détournée de la constitution naturelle des sociétés, a comblé la mesure de l'erreur et delà licence, les fonctions naturelles du corps social se iroublenî et cessent, les rapports naturels des personnes entre
files font place à des rapports arbitraires; \c pouvoir conservateur de la société se change en une tyrannie faible ou violente, la subordination et le service du ministre en une servitude aveugle ou intéressée, l'obéissance du sujet en un esclavage vil ou séditieux '.
Cet état, appelé désordre, est toujours passager, quelque prolongé d'ailleurs qu'il puisse être, parce qu'il est contre la nature des êtres, et que l'ordre est la loi inmolable (ou plutôt essentielle ) des êtres intelligents ^
Une société tombée dans cet état fait donc nécessairement effort pour en sortir : l'action (si elle mérite ce nom) qui l'a écartée de Tordre a été lente et presque insensible; l'action qui l'y ramène, ou qui la dispose à y revenir tôt ou tard, est pressée et violente, et ressemble à une îenipête.
Une société trop faiblement constituée pour se tirer par ses propres forces du désordre où elle est tombée, finit confondue avec d'autres sociétés, et rentre ainsi dans un état de société qui n'est pas le sien. Le paganisme, à Rome, péril en vain par le christianisme, qui ne put sauver l'empire de sa ruine; l'empire romain lui-même périt démembré par les peuples du Nord, et cette société à jamais fameuse, qui avait triomphé de la puissance des monarques de l'Orient, ne put résister à la constitution que les Germains tenaient de la nature; quijipê, dit lacite, regno Ârsacis acrior est Germanorum libertas. Dans la société religieuse, les sectes ou sociétés particulières séparées 'le la société générale, après avoir vécu dans le trouble et la guerre ont fini par disparaître et se confondre dans la grande société; et la société politique de Pologne longtemps agitée a lini, partagée antre les États voisins.
' Les hommps ne peu\ cnl exister ensemble dans la même société, sans être entre eux dans des rapports quelconques. Ces rapports, vrais ou faux, sont extérieurement les mêmes, toujours les uns commandent et les autres oLéissent; mais leur résultat est inverse : ce sont exactement les quantités positives et négatives de l'analyse.
- Makbra'-iche.
Mais il esl d'autres sociétés dont l'administration peut être troublée passagèrement par le désordre que les passions y ont introduit, sans que leur constitution soit pour toujours renversée, parce qu'elle repose sur la base indestructible des lois naturelles de la société, « de ces lois, dit Bossuet, contre les- » quelles tout ce qu'on fait est nul de soi; » c'est la maison bâtie sur la roche, que le vent et les flots battent en vain, tandis qu'ils emportent jusqu'à la dernière pierre de rédifico bàli sur le sable.
Ces sociétés ne peuvent périr, mais elles deviennent le théâtre d'une guerre intestine entre l'ordre et le désordre : guerre d'autant plusauiméc,quc les désordres sont plus graves, et les lois fondamentales plus naturelles et mieux connues; en sorte que les crises seront au plus haut point de violence, lorsque les passions, toujours les mêmes, mais mises ea œuvre par des esprits parvenus au plus haut degré de connaissances et de pénétration, auront à combattre les principes de l'ordre portés par le temps et les lumières au terme extrême de leur développement, et par conséquent de leur stabilité.
La société en général, considérée sous ce double aspect, peut être comparée à l'homme d'un tempérament faible qu'une maladie de langueur jette dans le dépérissement et conduit lentcraenl au tombeau, ou à l'homme d'une constitution robuste qui résiste aux accès d'une maladie aiguë, et qui, débarrassé des mauvais levains qu'un régime vicieux avait introduits dans ies organes de la vie, puise dans son rétablissement de nouvelles forces, et parvient à l'âge le plus avancé.
On pourrait faire l'application de ces propositions à toute constitution de société, religieuse ou politique, considérée en général, et comparée à une autre constitution, comme, par exemple, au catholicisme comparé au presbytérianisme, et au monarchisme comparé au popularismc; mais pour nous arrêter à une application locale et particulière, et par là même plus sensible, nous ne sortirons pas de la France, l'aînée et In plus constituée des sociétés religieuses et politiques de l'-Europo.
11 est impossible d'assigner une époque précise à certains changements qui arrivent dans les Etats, soit en bien, soit en mal, parce que les erreurs des hommes sont de la même date que leurs passions, ou leur raison, aussi ancienne que la vérité; mais depuis un temps déjà loin de nous, il s'était introduit des désordres dans l'administration religieuse et politique de la France, et telle est la similitude des deux sociétés et le nœud mystérieux qui les unit, que des désordres exactement corres- }>ondants et pour ainsi dire parallèles s'étaient manifestés à la fois dans l'une et dans l'autre société '.
Ainsi, pour en donner un exemple, lorsque les fiefs militaires avaient passé dans les propriétés de l'église, les dîmes ecclésiastiques avaient passé, par l'inféodation, dans les propriétés séculières; et lorsqu'il s'était introduit dans l'ordre du clergé des titres sans fonctions, et souvent sans propriétés, il s'était introduit dans l'ordre politique ou la noblesse des décorations sans devoirs et des titres sans fonctions, en sorte que l'un et l'autre ordre étaient, si l'on peut le dire, tombés à la fois en commende. La révolution, qui n'est que l'effort que fait une société pour revenir a l'ordre, était donc commencée depuis longtemps : la maladie avait eu ses crises, et la génération encore vivante a vu les déplorables querelles religieuses et politiques sur les affaires du temps et des parlements, qui annonçaient l'explosion générale dont nous avons été les témoins, comme une épaisse fumée annonce l'éruption prochaine d'un grand incendie.
L'explosion se fit en 1789. La plupart crurent que la révolution commençait alors seulement, parce qu'ils aperçurent des hommes nouveaux à la tète des affaires, et des formes nouvelles d'administration. La révolution, sans doute, vint au monde à cette époque; mais elle était bien auparavant conçue dans le sein de la société, et depuis longtemps elle y était
' Voyez la ssc-ontlo iiartie.
210 DISCOUUS
prévue et annoncée '. Le grand nombre en allribua la cause à fies fautes qui n'en furent que l'occasion. Telle est en effet la nécessité des lois générales qui règlent les événements de ce monde, que, lorsque certains effets préparés par des causes éloignées sont devenus inévitables par de nouvelles opinions introduites dans les esprits et de nouveaux arrangements dans les choses, les démarches même les plus indifférentes et quelquefois les plus louables, donnent aux événements la dernière et fatale impulsion.
Ainsi, lorsque le temps a miné dans un antique édifice le principe de la durée, le plus faible moteur, l'air, un son, peutêtre les travaux souterrains d'un faible animal, déterminent l'instant de son entière ruine. « 11 n'arrive jamais de révolu- » tion subite, dit Mably, parce que nous ne changeons point » en un jour notre manière de voir, de penser et de sentir... » Si un peuple paraît changer brusquement de mœurs, de
' Voyez les Sermons du P. Neuville et les dernières Remontrances du Cler-jé; mais voici ce qu'on lit dans un ouvrage intitulé : Variétés d'un Philosophe provincial, par M. Ch. Lejeune; à Bruxelles, chez la veuve Vasse ; et à Paris, chez H. C. Dehansy, rue Saint-Jacques ; 17G7 :
« Toules les idées sont si renversées aujourd'iiui, on est si loin des notione » les plus claires; les vérités qu'on a toujours regardées comme le rudiment » des mœurs et la source de l'honnêteté publique, ont tellement dégénère en » problème et en para^loxes; on a tellement oublié les maximes fondamentales )) du patriotisnse même et de la saine philosipliie, qu'avant trente ans, suppose » que cela coiitenue, on n'entendra raison sur rien. Le brouillard gagne cl n s'étend sur toute l'Europe, au point qu'on n'y verra plus en plein midi.
» Je coîiseJllerais à Cous ceux qui espèrent vivre, et à qui le délire épidé- » mique n'a pab encore fait tourner la tète, de recueillir bien précisément les u lumières de leur bon sens, et d'écrire, comme quelque chose de fort rare, c( » que du premier coup d'œil leur esprit décidera juste et convenable. Surtout > qu'ils prennent garde de se rebuter par la raison que cela leur paraîtrait '> trop évident. En 1797 ou i)8 au plus tard, il sera temps de faire imprimer le » recueil : alors on trouvera neuf ce qu'il y a de plus simple; et je craindrais » même, vu le progrès de la déraison, que ce livre ne parût encore trop n extraordinaire. Cependant je pense que peu à peu on s'y accoutumera. Ainsi » un malheureux tout à coup sorti du noir cachot où il languissait depuis » bien des années, soull're de la première vue du soleil: mais il ne tarde pas r> » s'y faire. » Page 237.
PRFLDILVAIRE. '2 il
» génie el de lois, soyez sûr que cette révolution a été précédée » par une longue suite d'événements et par une longue fer-
>j menlation des passions. »
Rien ne prouve mieux à l'homme attentif l'existence de cette intelligence suprême, législative souveraine de Tordre mora! comme de l'ordre phvsique, que l'exécution infailiihla de celttloi générale qui veut qu'une cause, même contingente, étant posée, il s'ensuive un effet nécessaire; car elle ne serait pas cause, si elle ne produisait un effet; et s'il n'y avait ni cause ni effet, il n'y aurait rien, rien ne serait.
Cette intelligence, suprême législatrice de l'ordre éternel, les philosophes anciens ne la connaissaient pas, et les philosophes modernes la méconnaissent. Ceux-là ne voyaient que le destin, et la main de for d'une aveugle et inflexible nécessité; ceux-ci ne voient que leur nature, qu'ils font aussi rigide quc !e fatum, sans la supposer plus intelligente; les chrétiens seuls f)iit la clef de la science, et le secret de la nature et de la nécessité, ils savent que la création libre des êtres est naturelle à l'être nécessaire et nécessairement tout-puissant; que de cette création libre et naturelle des êtres, il suit entre eux des ' rapports nécessaires exprimés dans les lois naturelles, et que c'est par l'observation de ces lois naturelles que le Créateur conduit les êtres à leur fin nécessaire.
La France, à laquelle je reviens, considérée dans le long cours de sa vie sociale et dans ses relations avec les autres États, semble être, dans la société générale de l'Europe civilisée ou de la chrétienté, ce qu'est un premier ministre dans le gouvernement d'un Etat. Née de la nature même, mais élevée par Charlemagne, elle a agi ou concouru dans tout ce qui s'est fait
' Un potier fait librement des vases: mais par cela seul qu'ils sout failp et qu'ils existent ensemble, ils se trouvent nécessairement en rapport entre euï lie forme, de capacité, de distance; je me sers d'autant plus volontiers de la comparaison du potier, que l'Écriiure l'emploie souvent , el elle sert a faire comprendre comment la création libre des êtres produit entre eux des rapport» "vce^ sains.
d'important en Europe depuis cet homme prodigieux; et il semble môme, qu'à considérer l'Europe chrétienne comme une grande famille, la prééminence dont la France jouissait entre ses enfants fût exprimée dans le titre de Fils aîné de VÉglisi cl de très-chrétien, depuis longtemps attaché au pouvoir suprême de cette société.
La France, forte de seize siècles de constitution religieuse et politique, tombée depuis longtemps dans des désordres d'administration qui s'étaient successivement accrus, el qui avaient, comme il arrive toujours, altéré les mœurs avant de renverser les lois, ne pouvait être ramenée à l'ordre que par des efforts proportionnés à la force de sa constitution, à la gravité du mal, et à l'importance des fonctions, et, pour ainsi dire, de la magistrature qu'elle exerçait sur l'Europe.
Aussi la révolution française présenta, dès les premiers instants, des caractères particuliers et extraordinaires aperçus depuis longtemps par l'auteur des célèbres Considérations sur la France, mais aujourd'hui plus développés, et par là mémo plus remarquables.
Aussitôt que la révolution éclata en France, tout pouvoir civil, c'est-à-dire, conservateur des hommes et des propriétés, cessa dans l'État; ce qui n'est jamais arrivé au même degré dans aucune autre société, pas même en Angleterre, oii il y eut autant de violences individuelles, et peut-être mémo plus de désordres particuliers, mais où il n'y eut pas cette constitution inverse et négative, si j'ose le dire, qui contrefit l'ordre public et distribua l'injustice, comme un gouvernement régulier distribue la justice entre les citoyens; et il s'éleva sur toute la France un pouvoir essentiellement destructeur, sous le nom de gouvernement révolutionnaire, qui soumit le désordre à àç.& règles, constitua l'oppression, ctdétruisitlégalementles hommes et les choses.
Alors la France passa toute entière de l'état civilisé ou de conservation à l'élat sauvage ou de destruction, comme dans la société le méchant qui trouble Tordre public est rais hors
des lois civiles, et tombe sous l'action des lois criminelles. « li » peut en être de quelques nations, dit le célèbre Bacon, » comme de ces hommes que nous appelons hors les lois, ex » leges, parce qu'ils sont proscrits par les lois civiles de tous » les pays '. »
Dans cette mémorable catastrophe, les hommes furent instruments plutôt que ministres d'un pouvoir irrésistible, qui, se jouant de leurs volontés et de leurs passions, se servit d'eus, et ne voulut pas qu'ils le servissent, encore moins qu'ils se servissent de lui pour leurs fins personnelles; et qui repoussa également, et souvent punit exemplairement l'homme fort qui voulut combattre la révolution et l'homme faible qui voulut la tromper, l'ambitieux qui crut la diriger, et le scélérat qui osa la dépasser et en quelque sorte la dérégler.
Dès lors la France fut à l'égard des puissances étrangères comme un homme condamné à une peine afïlictive, et qui, sous la main de la justice, n'a plus rien à craindre de la vengeance; ou comme ces célèbres coupables dont l'antiquité fabuleuse nous a transmis le crime et les châtiments, et que les païens regardaient avec une religieuse terreur, tels que des victimes dévouées aux dieux, dus sacer. Aussi la France ne triompha pas au commencement des puissances coalisées contre elle, par la supériorité de sa tactique, l'habileté de ses généraux ou la sagesse de ses conseils; mais elle répandit en Europe la terreur qui a toujours précédé ses armées, par l'indiscipline même ci redoutable de ses soldats, la fougueuse témérité de ses généraux, le délire surnaturel de ses administrateurs. Comme la France n'avait reçu la force que pour sa conservation, elle fit toujours la guerre près de ses frontières, non avec plus de gloire, mais avec plus de fruit que la guerre au loin, et elle est la seule de tous les États populaires, anciens
' Çuemadmoditm enim fiomines quidam sunt quos ex leges appellamus, proscripti scilicei per kg".'; civiles divsrsanim regionum , ila etiam nationes qnœdam repcriuntur.
Bac, (ieBeîlo saoro.
220 Discouus
el modernes, qui ait fait avec un désavantage constant la guerre maritime toujours offensive de la part d'une puissance continenlale : différence totale entre la république française et la république romaine, qu'on veut toujours comparer ensemble. Car les Romains faisaient la guerre au loin beaucoup plus heureusement qu'à leurs portes, et, quoique sans expérience dans la marine, ils triomphèrent de la puissance navale de Garlhage, comme des armées de Pyrrus, de Persée et de Wi- Iridale.
Cependant ceux qui avaient fait des lois de la société et des leçons de l'histoire l'objet de leurs méditations, jugeaient l'importance de la cause par la gravité des effets, et calculaient la durée de la maladie sur la violence des accès; ils cherchaient à estimer jusqu'à quel point un siècle entier d'erreur dans les leçons et de licence dans les exemples, depuis la régence jusqu'à nos jours, à ne pas remonter plus haut, avait affaibli la croyance des vérités fondamentales de l'ordre social et accru la fougue des passions ; et ce que dix siècles d'instructions et de discipline, depuis Charlemagne jusqu'à Bossuet, pouvait avoir mis de force dans la raison et de solidité dans les vertus. Dès-lors ils purent tout craindre des Français, et ils durent tout en espérer; et il fut raisonnable de conjecturer que cet enfant prodigue, après avoir dissipé dans la débauche son antique et brillant patrimoine, tomberait dans les dernières extrémités du malheur et de l'opprobre, mais que, rentré en luimême, il jeterait enfin les yeux sur l'abjection de son état, et voudrait remonter au ranar dont il était déchu.
La révolution française a passé, et de bien loin, toutes les craintes et toutes les espérances. Assemblage inouï de faiblesse et de force, d'opprobre et de grandeur, de délire et de raison, de crimes et même de vertus, la têle dans les cicux et les pieds dans les enfers, elle a atteint les deux points extrêmes de la ligne qu'il a été donné à l'homme de parcourir, et elle a offert à l'Europe, dans tous les genres, des scandales ou des modèles qui ne seront jamais surpassés.
Aujourd'hui que la France cherche à rentrer dans le sentier étroit de la sagesse, et qu'après avoir dicté des lois à l'Europe, elle veut s'en donner à elle-même, le moment est venu d'offrir à sa raison incertaine ces principes qui jadis Brent sa force, et hors desquels elle chercherait en vain le bonheur. C'est la tâche que j'ai entreprise. Ancien habitant de cette contrée dévastée, j'indique à ceux qui sont nés après les jours de désolation les antiques limites de notre commun héritage.
Déjà des codes de lois civiles et criminelles, médités par des hommes versés dans l'étude de la jurisprudence, ont été ou seront bientôt l'objet d'une discussion solennelle devant nos nombreux législateurs '. L'intention de ceux qui gouvernent, de s'entourer de toutes les observations, et de ne repousser aucunes lumières, permet à tous les citoyens, impose même à quelques uns le devoir d'offrir à leur patrie le tribut de leurs connaissances, au hasard qu'il n'en soit pas favorablement accueilli.
L'auteur de ces principes de législation a déjà fait entendre sa réclamation sur la plus fondamentale de toutes les questions civiles, sur la question du divorce * et de l'indissolubilité du lien conjugal; sa voix, favorablement écoutée du public, partie dans ce grand procès, n'a pas encore pu fléchir l'opinion des juges; et, jusqu'à présent, des motifs du moment l'ont emporté sur des raisons d'éternelle vérité. Cependant tous seront-ils dépravés, parce que quelques-uns sont corrompus? tous serontils malheureux, parce que quelques-uns ont été coupables? et la France, riche autrefois de tant de lois de raison et de vertu, recevra-t-elle, au quinzième siècle de son âge, une loi faible et fause qu'elle a rejetée dans son enfance?
11 est vrai que, dans la discussion sur le mode de divorcer, la raison s'est vengée du mépris que les novateurs avaient fait
' Depuis que ceci est écrit, ce code a été retiré de la discussion par le gouvernement.
"^ Du Divorce considéré au dix-neuvième siècle. Chez Le Clere, quai des Augustins, n° 33, à Paris.
d'elle dans la .îéclaration du principe. On voit dans les discussions sur le divorce qui ont eu lieu aux diverses époques, les opinants, péniblement occupés à régler le désordre, chercher une route entre deux écueils : d'un côté, craindre que le divorce soit trop facile, si l'on divorce sans motifs jugés; de l'autre, craindre qu'il soit trop public, si l'on divorce avec des motifs jugés; et, comme dit l'Évangile, rejetant le moucheron lorsqu'ils avalent le chameau, se décider pour une législation hypocrite qui redoute le scandale, et non pas le désordre, comme si dans la société il pouvait y avoir un plus grand scandale que celui du désordre permis par la loi.
Quoi qu'il en soit, ce n'est plus sur un article isolé du Code civil, mais sur le Code civil lui-même et tout entier, que l'auteur de cet essai vient proposer quelques réflexions, non assurément pour en nier l'utilité, ou même en contester la sagesse, mais pour en faire sentir l'insuffisance, et établir la nécessité de faire précéder le code des facultés par le code des devoirs, et les règlements variables d'une discipline humaine, par les lois immuables de l'éternelle raison.
Je dois, pour expliquer toute ma pensée, jeter un coup d'oeil général sur notre législation depuis 1789.
La législation que la France reçut à celte époque mémorable commença par la Déclaration solennelle des droits de l'homme ' et du citoyen. C'est une série, non de maximes générales, mais, ce qui est bien différent, de maximes indéter-
' Droit , au singulier, veut dire règle, de dirigere, directum. Droit civil ou règle du citoyen sont la même chose; mais droits , au pluriel , a pris une tout autre acception. Ce mot, employé pour exprimer indistinctement tous les rapports, et même les plus opposés, n'en désigne aucun avec précision . Ainsi, l'on dit également les droits du père et les droits du fils, les droits du mari et les droits de la femme , les droits du maître et les droits du serviteur , les droits de l'homme et les droits de Dieu. Quelquefois il désigne propriété, et c'est dans ce sens qu'on dit : J'ai des droits sur celte terre, sur cet héritage... Cette expression à plusieurs sens est commode dans la conversation familière, comme ces meubles à plusieurs usages quand on voyage; mais en politique elle n'esprime rien de juste, et elle a été funeste.
minées \ placées en tête de la constitution, comme dans Virgile les ombres vaines et les songes légers à l'entrée des enfers : propositions vagues, oii la logique des passions trouve seule un sens clair et précis, et que les gens simples prirent pour [es principes de la science, uniquement parce qu'elles étaient le commencement du livre; préambule digne de cette capitulation entre les opinions, de cette composition entre toutes les passions et tous les intérêts, qu'on décora du nom de constitution de 89, et dont les auteurs, en finissant, recommandèrent le maintien aux pères, aux mères, aux instituteurs, aux sujets enfin, parce qu'ils sentaient trop bien qu'ils avaient ôté au pouvoir public tous les moyens de la maintenir.
A peine ces oracles à double sens, comme ceux des sibylles, et comme eux proférés au milieu des convulsions et des frayeurs, eurent été entendus, que la France entière se réveilla comme d'un long sommeil, éblouie par le jour nouveau qui luisait sur elle. Ce fut à celte lueur trompeuse que tous examinèrent leur position dans la société, et que chacun fut mécontent de soi ou des autres. L'homme en place fut honteux d'avoir usurpé l'autorité, et l'inférieur d'avoir prostitué son obéissance. La richesse parut un tort, même au propriétaire; la pauvreté une injustice, même à l'homme oisif ou dissipateur. Il n'y eut pas jusqu'à la médiocrité qui ne méconnût son bonheur, et les deux parties de la société, et de toute société, les forts et les faibles, ou plutôt les aînés et les plus jeunes, qui avaient marché jusque-là entre la religion et le gouvernement,
' H n'y a pas d'effet sans cause e.st une maxime absolue, et d'une vérité nécessaire à jamais. Honore ton père ni ta mère est une maxime générale, parce que père signifie le pouvoir en général, et qu'honore exprime tout ce qui lui est dû. Fais l'aumàne à Paul est une maxime particulière, parce qu'elle particularise l'homme; elle est d'une vérité locale et conditionnelle. La maxime. les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, n'est rien de tout i:e\a ; c'est du vague et de l'indéterminé, que le voluptueux explique de la liberié des jouissances, l'ambitieux de la supériorité de domination, l'avare de l'acquisition des ricliesses. On a accusé de métaphysique les auteurs de cette Déclaration. Si c'est là un reproche, il n'y en eut jamais de moins mérité.
224 DiscouBS
sur la ligne commune où les plaçaient des services réciproques (car les premiers servaient, et étaient même faits pour servir), se séparèrent avec éclat, ûrent front l'un à l'autre comme deux armées en présence, et commencèrent cette lutte insensée, impie, où le succès ne pouvait être qu'une calamité, et qui n'a pas fait un seul homme heureux, même du malheur de tous les autres.
La victoire ne fut pas longtemps indécise. Le pouvoir avait < douté, il fut vaincu. Les vainqueurs, à leur tour, se divisèrent. Le nouvel ordre de choses avait ses premiers et ses seconds comme l'ancien, comme tout ordre quelconque; car l'ordre entre les hommes n'est autre chose que l'art de faire passer les uns avant les autres, afin que tous puissent arriver à temps. Les plus diligents ou les plus heureux, comblés d'honneurs et de hiens, ne manquaient pas de proclamer à haute voix pour la conservation de leurs avantages, ou même d'écrire jusque sur les murs l'article dernier des droits de l'homme : « La propriété est » un droit inviolable et sacré; » mais les derniers venus à la distribution leur répondaient par l'article premier : « Les » hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Si la propriété était un droit selon le dernier article, l'égalité de droit, consacrée dans le premier, emportait l'égalité de propriété. Ce n'est pas qu'on ne pût répondre avec des distinctions ; mais les passions raisonnent à moins de frais, et emploient d'autres arguments. La révolution eut ses promotions; elle eut aussi ses disgrâces, et la tribune aux harangues fut souvent le marche-pied de l'échafaud.
Cependant raffreux commentaire que les passions firent bientôt de la Déclaration des droits de Thomme, ne tarda pas à en décrier le texte, et si cette Déclaration fut compromise pour avoir été placée h la tête de la constitution de 1789, mise pour préliminaire à la constitution de 1793, elle fut à jamais déshonorée.
Enfin, après de longues et sanglantes erreurs, on comprit qu'il fallait parler à l'homme un peu moins de ses droits, un
peu plus de ses devoirs. Les droits de l'homme tombèrent en désuétude, et furent abandonnés aux démagogues de provinces; ce ne fut que de loin en loin, et à la veille des crises révolutionnaires, qu'on entendit retentir dans l'arène législative ces mots effrayants, les droits de l'homme, signal de désolation et de mort, tels que ces coups de canon qui partent à longs intervalles d'un vaisseau en perdition.
Cependant l'invention de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen n'était, comme tout ce que les hommes appellent erreur, qu'une vérité incomplète, et elle avait sa raison dans une grande pensée.
Dans l'ordre des vérités morales, le général ou le simple ' renferme le particulier et le composé, comme dans l'ordre physique le germe contient le corps organisé qui doit en sortir.
Le développement tout entier d'une partie des connaissances humaines, qu'on appelle art ou science, commence par un petit nombre de principes ou d'axiomes où sont implicitement comprises, et d'où sortent l'une de l'autre, et chacune à son rang, toutes les conséquences, jusqu'aux plus éloignées, comme les plus petites feuilles du dernier rameau de la plus haute branche de l'arbre sortent de proche en proche de la graine qui le produit. C'est ce qui fait sans doute qu'on dit une branche des connaissances humaines, et que l'on représente quelquefois, sous la forme d'un arbre généalogique, un système entier de connaissances, ou même un système de générations humaines, nées les unes des autres, et que l'on appelle une famille. C'était donc raisonner conséquemment, que de penser que la première de toutes les sciences, la science de la législation, avait comme une autre, et même plus qu'une autre, ses principes qui précèdent, ses conséquences qui suivent, et sa
' Le général ou le plus simple est très-différent du colleclif, qui est le plus composé. Condillac et J.-J. Rousseau les ont confondus : c'est là leur grande erreur en idéologie et en politique.
partie générale ou simple, d'oii doit sortir la partie composée et particulière; et que ces axiomes doivent renfermer le sens le plus étendu, mais en même temps le mieux déterminé, sous lexpression la plus abrégée et la plus précise, comme la graine contient un arbre entier sous le plus petit volume.
Ceux qui raisonnaient ainsi formellement, ou par quelque sentiment confus de la vérité, avaient sous les yeux le texte du code le plus ancien qui nous soit connu, et que nous présente le livre qui le contient, et mieux encore le peuple qui l'a reçu, « ce peuple, dit J.-J. Rousseau, que cinq mille ans n'ont » pu détruire, ni même altérer, et qui est à l'épreuve du » temps, de la fortune et des conquérants. » A la tête de la législation mosaïque, incontestablement la plus forte de toutes les législations, puisqu'elle a produit le plus stable de tous les peuples, ils lisaient une exposition solennelle de maximes simples, claires, et en petit nombre; législation primitive, déclaration de principes de toute législation, qui précède tous les codes, et particulièrement le Lévitique, code civil, c'est-à-^ dire particulier et local des Juifs, qui contient leurs lois rituelles, cérémonielles et de polies.
Les auteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen retrouvaient ce même Décalogue mis en rimes, et, pour ainsi dire, en proverbes, dans toutes les langues de l'Europe civilisée, sous le nom de commandements de Dieu; mais quelque éclairés qu'ils fussent d'ailleurs, il paraît qu'ils n'étaient pas assez persuadés que ces dix axiomes de législation sont le germe unique de tout ce qu'il y a jamais eu de législation au monde et de civilisation en Europe, et ils ne se doutaient pas que le cbrislianisrae met plus de vérités distinctes dans l'esprit de l'enfant qui sait et comprend ces dix préceptes, que toute la secte académique ne mettait de doutes dans la tête de ses philosophes. Enfin ils voyaient la législation particulière et de discipline du christianisme, et en quelque sorte le code civil de la société chrétienne, réduite aussi à un petit nombre de lois rimées, sous le nom de commandements de l'Église, et
ils conçurent la pensée de publier à peu près sous cette forme les maximes de la législation civile, et d'en faire en quelque sorte les commandenunts de l'État ' : idée vaste et profonde, mais dont l'exécution fut conGée à l'ignorance présomptueuse, à qui, sous le nom de philosophie, il avait été donné détromper les peuples, après s'être trompée elle-même, et de prévaloir contre toute autorité, sans pouvoir afTermir la sienne.
Cependant les désordres qui étaient résultés dans les opinions, et par une conséquence nécessaire dans les actions, de la Déclaration des droits de Thomme, éloignèrent toute idée d'une déclaration semblable des différentes législations, par lesquelles on sortit insensiblement de la législation révolutionnaire. Les uns crurent avec une étonnante simplicité, et peut-être croient encore, que la Déclaration des droits de l'homme renfermait les vrais principes de toute législation, mais quil fallait les cacher soigneusement aux hommes qui n'étaient pas capables de les recevoir. Ils ne savaient pas qu'une vérité n'est dangereuse, ou même funeste (car une ■■ vérité n'est jamais indifférente), que lorsqu'elle apparaît aux | hommes sans que sa venue ait été préparée, et comme an- j noncée par tout le cortège des vérités antécédentes et inter-'\ médiaires entre cette vérité nouvelle et les vérités anciennes i dont les hommes sont déjà en possession. Celte vérité ainsi isolée, qui vient au milieu des siens *, c'est-à-dire au milieu des hommes qui sont faits pour elle, et rju'ils ne reçoivent pas, parce qu'ils la voient sans la connaître, est comme ces hommes sans aveu qui se présentent dans la société, et que tout le monde suspecte par cela seul qu'ils ne peuvent se réclamer de qui que ce soit, et qu'ils n'ont de liaisons avec aucune personne connue. Mais cette connaissance préparatoire ne peut être nécessaire que pour les vérités subséquentes qui naissent de quelque autre vérité, et non pour les vérités primordiales ou
' Je crois même que la Déclaralion des droits del'/iomme a été mise en rimes. ^ Évangile de saint Jean.
absolues, qui, forraaut le premier anneau de la chaîne, et ne découlant d'aucune autre vérité, sont elles-mêmes la source d'où découlent les autres vérités, et peuvent être considérées comme la raison divine, en tant qu'elle éclaire immédiatement la raison humaine. D'autres s'imaginèrent qu'il n'existe aucun ordre, aucun principe, pas plus pour la société que pour l'homme; que l'homme marche en aveugle au gré de ses passions, et le monde au hasard par l'arbitraire de sa force, parce qu'eux-mêmes, vils esclaves de leurs passions et des passions des autres, ne connaissaient d'autre principe que l'ambition, la volupté, l'intérêt ou la crainte : d'autres enfin pensèrent qu'il y avait des principes de législation qui n'étaient pas ceux de la Déclaration des droits de l'homme, mais qu'il fallait renoncer même à les chercher, puisque d'aussi grands philosophes ne les avaient pas trouvés ; et ils se persuadèrent peut-être que le père des humains, dont ils ne niaient pas d'ailleurs l'existence, avait mis les hommes sur la terre pour penser et pour agir, sans placer dans la société ni une lumière pour leurs pensées, ni une règle pour leurs actions.
Quoi qu'il en soit, ces différents motifs, agissant simultanément sur divers esprits, ont contribué à faire disparaître des codes constitutionnels et civils toute déclaration préliminaire de principe de législation, et dans un temps où l'on a révélé au peuple qu'il n'y a point de Dieu, on lui a donné une législation où il ne peut apercevoir que l'homme.
Il est vrai que le Code civil, discuté au conseil d'Etat avant de l'être au corps législatif, commence par cette maxime :
Art. P"" « Il existe un droit universel et immuable, source » de toutes les lois positives. Il n'est que la raison naturelle, » en tant qu'elle gouverne tous les hommes. »
Mais cette proposition abstraite et indéterminée, il existe un droit ou une règle, donnée comme fondement de toute la législation à un peuple à qui l'on apprend depuis cinquante ans qu'il n'existe point de régulateur, ne peut lui présenter aucun sens, ou ne lui présente qu'un sens incomplet. Lorsqu'on
commence par dire aux hommes qu't7 existe une règle, source de toutes les règles qu'on impose à leurs passions, ils doivent, quand ils sont éclairés, demander où est cette règle, d'oii elle vient, et qu'on la leur montre, pour comparer les règles que le législateur humain leur donne , à la règle donnée au législateur lui-même; voir si elles sont conformes, et si! y a pour lui une raison suffisante de prescrire, et pour eux une raison suffisante d'obéir. Après une révolution de législateurs et de lois, où l'on a vu paraître et disparaître tant de lois trcs-positives, qu'il est assurémentdifficile d'attribuer SLudroit immuable universel, n'est-on pas fondé à conclure qu'il existe un droit contradictoire, variable et local, et par conséquent qu'il n'en existe aucun? Mais si ce droit immuable est la raison naturelle, et si cette raison n'est naturelle chaulant ou en tant qu'elle gouverne tous les hommes (car ici il y a équivoque dans l'expression, parce qu'il y a obscurité dans l'idée), les hommes qui ne peuvent entendre par ces mots, raison naturelle, que leur propre raison, ne sont-ils pas en droit de conclure qu'il n'existe point dans ce sens de raison naturelle ', puisque certainement elle ne gouverne pas tous les hommes, et par conséquent point
' Dans un ouvrage récent de législation d'un jurisconsulte anglais, M. Bentham, rédigé et publié par M. Dumont, citoyen de Genève, l'auteur rejette le principe de la règle immuable et éternelle de droit; le premier de tous les publicistes depuis Hobbes, il s'élève contre la multitude des processeur*, des juristes, des magistrats, des philosophes , qui font retentir à vos oreilles la loi de nature,... droitnaturel, équité naturelle , droits de l'homme, et il va chercher la raison de toutes les lois dans les sensations de plaisir et de peine. Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce système; mais l'auteur prouve la nécessité d'un fondement plus solide que ceux sur lesquels on a bâti l'édifice de la société. « Voyez, » dit-il, dans quel cercle on se jette... Je dois tenir ma promesse. Pourquoi? » parce que ma conscience me le prescrit. Pourquoi devez-vous obéir à votre » conscience? Parce que Dieu est l'auteur de ma nature, et qu'obéir à ma con- » science, c'est obéir à Dieu. Pourquoi devez-vous obéir à Dieu? Parce que c'est » mon premier devoir. Copiment le savez-vous? Parce que ma conscience me » te prescrit, etc. Voilà, dit-il, le cercle éternel d'où l'on ne sort jamais. » On en sort cependant, ou l'on peut en sortir, en s'appuyant sur une révélation positive, et en en démontrant la nécessité physique et morale, et c'est l'objet de cet essai.
de droit immuable et universel? Et comment peut-on donner aux hommes, comme fondement unique de toute législation, celte raison naturelle qui nous prescrit à nous de recueillir l'enfance, même abandonnée, et qui permettait aux Romains, à CCS Romains si raisonnables, d'exposer à leur naissance même leurs*propres enfants; qui nous défend de laisser périr sans le défendre un homme exposé aux coups d'un assassin, et qui permettait aux Romains d'élever, de former des hommes à s'entretuer sur l'arène pour l'amusement des citoyens; qui nous prescrit de veiller sur les mœurs de nos enfants, et qui permettait aux Grecs, à ces Grecs si polis et si ingénieux, de prostituer leurs filles dans les temples; en un mot, qui ne nous permet à nous que des plaisirs légitimes, et qui permettait à ces peuples si vantés des amours abominables?
Mais sans fouloir ici justifier en détail les principes de la législation dont je présente une esquisse, je prie le lecteur de réfléchir à cet axiome qui la commence, et qu'on peut regarder comme !e fondement de l'ordre social : « La souveraineté est
» en Dieu Le pouvoir est de Dieu » Il trouvera à la fois
dans celte proposition le principe de la souveraineté, la source du pouvoir, l'origine des lois. Elle donne à l'homme une haute idée de sa dignité, en lui rappelant qu'il est par sa nature indépendant de l'homme et sujet de Dieu seul ; elle donne au pouvoir une idée sévère de ses devoirs, en lui apprenant qu'il tient son autorité de Dieu même et qu'il lui doit compte de l'usage qu'il en fait; elle lui dit que, s'il néglige de légitimer sa puissance, en l'employant à faire régner les lois naturelles ou divines des sociétés, il cesse d'être le ministre de la bonté de Dieu sur les hommes, et il n'est plus que l'instrument de sa justice.
Cette proposition, « la loi est la volonté de Dieu et la règle M des hommes, pour le maintien de la société, » accompagnée de la déclaration textuelle des lois fondamentales de toute législation subséquente et locale, porte sur des êtres connus, Dieu, l'homme, la société; non-seulement connus, mais même
sensibles : Dieu, dans les lois générales et primitives, qui sont, dit Ch. Bonnet, l'expression même physique de sa volonté; rhomme et la société directement et en eux-mêmes. Elle présente également trois idées distinctes, volonté, règle et conservation : ces êtres et ces idées se rapportent un à un avec une parfaite justesse, volonté à Dieu, règle Ji l'homme, conservation à la société, qui est le rapport de Dieu et de l'homme, et la dépositaire de toutes les volontés de Dieu, et de toutes les règles nécessaires à l'homme. Ces définitions, par conséquent, parlent au cœur et à l'esprit, en donnant au cœur des êtres à aimer, à l'esprit des idées qui l'éclairent; elles montrent à la fois le principe, l'objet et la fin des lois, par qui, pour qui et pourquoi elles sont faites; elles disent au plus grand nombre des hommes tout ce qu'ils peuvent apprendre et tout ce qu'ils doivent savoir sur les lois, car il n'y en a aucun qui ne comprenne parfaitement qu'une loi qui dérègle l'homme et trouble la société ne saurait être la volonté de Dieu. Si l'on juge important à l'éducation de l'enfant de lui donner des idées justes sur les différents objets de ses études, croit-on qu'il soit indifférent à la raison du peuple de lui donner des idées justes sur ces grands objets qui forment sa première, et même sa seule éducation morale? Et quelle différence, par exemple, entre les sentiments de dépendance noble et fière qu'inspire aux hommes la pensée qu'ils n'ont de souverain que Dieu, et que leurs chefs ne sont que ses ministres, et cet assujettissement à l'homme, séditieux à la fois et servile, qui résulte de l'opinion que la souveraineté réside en eux-mêmes, et qu'ils peuvent en disposer à leur volonté?
C'est cette doctrine vraiment divine que le célèbre Bacon développe, lorsqu'il dit que « le pouvoir que l'homme exerce » n'est fondé que sur ce qu'il est fait à l'image de Dieu. » Faisons rhomme à notre image, dit Dieu dans la Genèse, et » qu'il commande. C'est là le titre et la charte primordiale de » la donation de tout pouvoir, et le pouvoir cesse, si l'image » s'efface, >; c'est-à-dire, si le pouvoir n'agit pas conformé-
ment à la raison divine. « Et c'est ce que dit, parlant de » Dieu, le prophète Osée : Ils ont régné, mais je ne les ai » pas envoyés; ils ont établi des princes, et je ne les ai pas » connus '. »
Quoi qu'il en soit de cette maxime abstraite, et même suspecte de naturalisme, placée en tête du Code civil, et qui peut en être regardée comme le texte, si je passe au commentaire qui la suit, et que j'ouvre au hasard le code pour y chercher ces lois, qui, selon l'article r% ont leur source dans le droit immuable et universel, qui nest lui-même que la raison naturelle; ces lois, est-il dit, article 7, « qui ne statuent point sur des » faits individuels, et qui sont présumées disposer, non sur » des cas rares et singuliers, mais sur ce qui se passe dans le » cours ordinaire des choses, » j'y trouve, époux mécontent et volage, et même dans le plus grand détail, comment je dois m'y prendre pour me séparer de ma femme et épouser celle de mon ami; enfant irrespectueux ou dénaturé, que je peux disposer de moi sans le consentement de ceux qui m'ont donné le jour, et former contre leur gré des liens indissolubles, et même que je ne dois à mes parents des aliments qu'à proportion de leurs besoins. Voisin inquiet et usurpateur, je trouve dans ce code comment on commence des procès et comment on les prolonge, comment on se défend de ses semblables et comment on les attaque, et dans combien de temps on prescrit contre celui qu'on a dépouillé. Mais si j'y cherche les rapports des hommes avec l'auteur de l'ordre général de l'univers, d'où suivent leurs rapports entre eux dans l'ordre particulier
' Non fundatur dominium nisi in imagine Dei. (Faciamus hominem ad imaginein nostram, et dominetur.) Verissimum et plané divinum aphorismum hïc habemus chartam donationis omnis dominii. Imaginera si deleas, jus anà (".essat, L'ndè Osea propheta : Ipsi regnaverunt, et non ex me; principes constituerunt, et non cognovi. (De Bello sacro.j
Si l'image s'efface, le pouvoir cesse, est une proposition vraie dans ce sens que le pouvoir ne doit pas être obéi, quand il commande des. choses manifestement contraires aux lois divines; mais on sait l'extension erronée que Wiclef a donnée à cette maxime, qu'il a entendue dans un sens absolu.
de la société domestique et de la société publique; si je cherche les rapports des hommes entre eux dans la famille, des familles entre elles dans l'État, des Etats entre eux dans le monde, en un mot les rapports et les lois des êtres intelligents, connaissance qu'une société avancée peut recevoir, et qu'il est nécessaire de rendre ou de donner à une socitété déréglée, je ne trouve rien, absolument rien, sur ces grands objets. Je me rappelle, au contraire, d'avoir lu dans la Déclaration des droits de l'homme cette maxime sous-entendue dans tous les codes qu'on nous a donnés depuis : « Tout ce qui n'est pas défendu » par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint » à faire ce qu'elle n'ordonne pas. » Maxime d'esclaves, qui soustrait l'homme aux liens de sa conscience pour le jeter dans les chaînes des lois pénales, qui dispense l'homme des vertus héroïques, ou oblige le législateur à régler jusqu'aux actions individuelles. Ainsi j'apprends dans ce code, que je peux briser les nœuds les plus sacrés, me soustraire aux devoirs les plus respectables, me permettre envers mes semblables les procédés les plus fâcheux, sans avoir appris de la même loi que je dois respecter ces nœuds, pratiquer ces devoirs, aimer et servir mes semblables. Que dis-je? lorsque j'ai appris dans les écrits les plus artificieux et par les exemples les plus accrédités, que je ne dois aimer ni servir que moimême, ou ne servir les autres que par rapport à moi et sans aucun motif pris hors de moi et supérieur à moi, à mes motifs comme à ma raison, et pour me former aux bonnes actions, le législateur me place entre deux codes, le Code civil et le Code criminel, dont l'un m'apprend ce qu'il faut que je fasse pour n'être pas trompé, et l'autre, ce qu'il faut que j'évite pour n'être pas puni.
Le Code civil est donc un code de facultés, souvent tristes et fâcheuses, et non un code de devoirs sacrés et indispensables. Il peut former des juges, des avocats et des plaideurs, servir aux époux mécontents, aux fils rebelles, aux voisins inquiets ; mais il ne saurait faire des hommes vertueux et des citoyens
estimables : il donne les règles du combat entre les hommes, et non les moyens de la paix; et le législateur qui le promulgue comme l'unique règle de l'homme, et sans parler d'aucune autre, ressemble à un médecin qui, consulté sur le régime propre à conserver la santé, au lieu de donner les grands préceptes de la tempérance, de la sobriété, du travail, prescrirait des remèdes propres à arrêter la fièvre ou à apaiser les douleurs.
Ces lois, ou plutôt ces ordonnances, sont malheureusement nécessaires, mais elles ne le sont que subsidiairement, et à défaut d'autres qu'elles supposent. Avant d'apprendre aux hommes les formes arbitraires de la législation civile, il faut leur inculquer les principes éternels, naturels, nécessaires de toute législation sociale; il faut leur tracer les règles de ce qu'ils se doivent les uns aux autres, avant de leur donner la mesure de ce qu'ils peuvent les uns contre les autres.
Et qu'on ne dise pas que les anciennes ordonnances civiles n'étaient en France, et ne sont encore chez les autres peuples que les ordonnances de formes, et ne prescrivent rien de plus que les nouvelles sur les rapports des hommes entre eux, et sur leurs devoirs dans la société ; car il y a une extrême différence dans les temps et dans les hommes, La législation civile reposait autrefois toute entière sur le fondement inébranlable ( on le croyait du moins) des lois morales, de la loi naturelle, de la loi divine, car ces expressions sont synonymes; et le Décalogue se trouvait à la première page de tous les codes civils et criminels des peuples chrétiens, comme il formait la première instruction de tous les hommes.
L'empereur Justinien, dont les lois se ressentent encore des erreurs du paganisme *, définit cependant la jurisprudence, ki connaissance des choses divines et humaines, et son code com-
' « Le droit nature! , dit-il , est celui que la nature enseigne à tous les ani- » maux. » (Titre II.) Justinien avance là une erreur grossière, et prend évidemment la loiphjsique pour la loi naturelle : cette erreur nous vient des païens, et elle s'est perpétuée dans nous opinions.
PRÊLIMJXAIRE. 235
mence au nom de la sainte Trinité et de la foi chrétienne, par la déclaration la plus solennelle et la plus expresse de la souveraineté de la religion, de la primauté de l'Eglise romaine, et par une invitation à tous ses sujets d'embrasser la doctrine du christianisme, et de prendre le nom de chrétiens, cunctos populos, etc. Pour aller du premier législateur politique de l'ère chrétienne à nos jurisconsultes modernes, le célèbre Domat, qui est à nos philosophes récents les plus vantés ce que la raison est à l'esprit, dans l'introduction de son immortel ouvrage sur les lois civiles, s'énoiico ainsi : « La religion chré- » tienne nous découvre quels sont les premiers principes que » Dieu a établis pour le fondement de l'ordre de la société des » hommes, et qui sont les sources de toutes les règles de la jus- » tice et de Véquité. » Et plus loin : « Ainsi la première loi de )) l'homme, qui lui commande l'amour et la recherche du sou- » verain bien (de Dieu, comme il la dit plus haut ;, est le » fondement et le principe de toutes les autres lois. »
Je vais plus loin. Les lois civiles qu'on propose aujourd'hui à tous les citoyens, qu'on discute devant tous les citoyens, sur lesquelles on consulte tous les citoyens devenus tous juges les uns des autres, au civil et même au criminel, ces lois n'étaient alors connues que de ceux qui se dévouaient par de longues études à une pratique de toute la vie, et qui regardaient la fonction de juger les autres comme une profession pénible à laquelle quelques-uns étaient condamnés pour l'utilité de tous, et non comme une jouissance que tous fussent appelés à partager. Alors la loi humaine ne rendait ses oracles que dans les tribunaux; mais la loi morale ou divine, promulguée et interprétée par la religion, faisait partout entendre sa voix sévère, dans les foyers domestiques et sur les places publiques, dans nos cités et dans nos campagnes, dans les temples et même dans les camps. Chacun, quelle que fût sa profession, trouvait la sagesse assise à sa porte; elle se montrait à l'homme dans toutes ses voies*,
' Sagesse, ch. VI.
et si partout elle n'était pas écoutée, nulle part elle n'était contredite. L'édifice social reposait alors sur ses fondements éternels; une secte insensée n'avait pas fait de la société, avec ses vains systèmes de pouvoir qui se combattent, de forces qui se pondèrent, de devoirs qui se discutent, un ballon aérostatique balancé dans les airs, porté sur le feu, poussé par le vent, où les peuples sont appendus et flottants dans la région des brouillards et des tempêtes, et une horde accourue des confins les plus reculés de l'espèce humaine n'avait pas fait irruption dans le domaine de la justice, de la morale et de la raison. C'est à nos jours qu'il était réservé de voir la religion de l'athéisme et le règne de la terreur, la justice dans des tribunaux révolutionnaires, la force publique dans des ai'mées révolutionnaires, l'administration dans des comités révolutionnaires, l'Etat tout entier sous un gouvernement révolutionnaire, et jusque dans les lieux les plus ignorés, des institutions publiques pour nier tout ce qui est vrai, pour profaner tout ce qui est saint, pour proscrire tout ce qui est juste, pour dépouiller jusqu'à l'indigence, pour accabler jusqu'à la faiblesse; d'autres dieux, d'autres hommes, une autre société, d'autres mœurs, d'autres lois, d'autres crimes; enfin d'autres vertus, et, pour parler avec un prophète, de nouveaux deux et une nouvelle terre.... Et c'est lorsque tant d'erreurs, de crimes et de folies ont fait perdre à une nation toute idée de droit, de raison, de nature, d'immutabilité dans les principes, d'universalité dans la morale, de spiritualité même dans l'homme, d'existence enfin de toute autre chose que de matière et de formes, et que ce bouleversement total a été fait au nom de la loi et par l'autorité publique. ...; c'est alors que l'autorité publique s'énonçant dans une loi nouvelle, pour rendre au peuple quelque rectitude dans les idées, donner un frein à ses passions, une règle à ses vertus, un motif à ses devoirs, lui apprend qu'il existe un droit immuable, source de toutes les lois, une raison naturelle qui gouverne tous les hommes. Hélas 1 comment croira-t-il à un droit immuable, source des lois, ce peuple qui a vu passer dans quelques années
et comme ces représentations fugitives dont on amuse lenfance, cinq à six constitutions toutes fondamentales, et quarante mille lois toutes d'urgence? Quelle idée se fera-t-il de cette raison naturelle qui gouverne les hommes, lui qui a été gouverné si longtemps par un délire presque surnaturel, source de tant de maux? On lui donne le Traité des obligations, et il a perdu toute connaissance positive de ses devoirs; on prescrit avec la dernière exactitude les clauses du contrat de mariage, et on lui permet d'attenter à l'indissolubilité du lien conjugal; il a besoin enfin du code de la morale oublié et foulé aux pieds, et on lui donne le code des hypothèques! Que dis-je? on semble craindre qu'il n'ait trop de respect pour les lois, ce peuple qui à force de lois et de législateurs en est venu au point de voir tout passer, législateurs et lois, avec une égale indifférence; et qu'une nouveauté au théâtre intéresse bien plus qu'un code nouveau. A un peuple qui fait venir à grands frais des bouf-^^ fons des contrées lointaines, il faut plus que jamais une légis- | lation qui vienne du ciel, et l'on s'applaudit comme d'un succès / d'avoir pu enfin séculariser la législation ', c'est-à-dire, séparer les lois civiles des lois religieuses, l'ordre particulier de l'ordre général, l'homme enfin de la Divinité! Les doctrines populaires menacent encore l'Europe de leur pernicieuse influence, le vent soufflera longtemps de la région des tempêtes, et au \ lieu d'élever des digues insurmontables autour de ce sol na- \ i;uère couvert par les eaux, et de creuser jusqu'au rocher pour \ en asseoir les fondements, nous nous contentons d'amonceler \ du sable sur les bords du fleuve, et tels que de malheureux j naufragés, nous nous construisons à la hâte de frêles abris, / comme si nous n'avions pris terre que pour quelques instants. / Mais, dit-on, ces lois fondamentales de toute société par
' Expression employée dans un rapport fait au corps législatif. Les lois religieuses ne sont pas les lois ecclésiastiques. Ce n'est que depuis qu'il se fait en Europe des lois fausses que cette séparation s'est faite et a dû se faire; car la sanction divine ne pouvait pas être employée à consacrer l'imperfection de lois qui n'avaient rien que d'humain.
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lesquelles vous voudriez commencer tout code particulier de lois civiles, sont gravées par la nature au fond du cœur de tous les hommes, et c'est les afiaiblir que de les promulguer. « Ce » que Dieu veut que l'homme fasse, dit J.-J. Rousseau \ il ne » le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui- )) même, et l'écrit au fond de son cœur ^ » Si ce sophiste avait dit : « Ce que Dieu veut que la brute fasse, il ne le lui fait » pas dire, mais il le lui dit lui-même, et l'écrit au fond de sa » nature, » je le croirais, et je lirais dans ces paroles la raison de l'instinct invariable de la brute, et de l'aveugle nécessité de ses mouvements. Mais les hommes! les lois gravées au fond de leur cœur, sans qu'il soit besoin qu'on les leur fasse lire, eus dont les volontés sont si variées, et les actions si diverses! Je vois des pères tendres et des pères dénaturés, des enfants soumis et des enfants rebelles, des époux unis et des épouv divisés, des bienfaiteurs de leurs semblables et des assassins de leurs frères ; laquelle de ces lois est gravée au fond de leur cœur? ou les uns ont-ils des lois gravées, et non pas les autres? Je vois ce même homme vertueux aujourd'hui jusqu'à
' Lorsque les chrétiens défendaient leur croyance par l'autorité, les philosophes leur opposaient sans cesse la raison : aujourd'hui que les chrétiens, devenus plus forts , même par le combat, et plus instruits, non sur leurs devoirs, mais sur les principes de l'ordre, cherchent dans la raison éclairée par leur croyance, la raison même de leur croyance, ces philosophes leur opposent sans cesse l'autorité de quelques écrivains, et ils citent J.-J. Rousseau, Voltaire, Helvétius, comme nous citions l'autorité de la société religieuse; car il faut bien prendre garde que saint Augustin, saint Léon, Bossuet, l'Evangile même, n'ont sur les chrétiens que l'autorité que leur donne l'Église.
^ La doctrine du luthéranisme est fondée sur un principe semblable, a\ec cette dilTéreiice que les purs déistes, comme Jean-Jacques, pensent qu'il n'a jamais existé de révélation extérieure de Dieu à la société humaine, et que l'homme trouve toutes les lois au fond de son cœur, au lieu que Luther admet l'existence d'une révélation primitive : mais il pense que l'homme trouve dans sa raison les lumières nécessaires pour l'expliquer, c'est-à-dire que les uns veulent que l'homme soit sa loi à lui-même, et les autres veulent que l'homme soit à lui-même son magistrat. La doctrine de Kant, né au sein de l'école luthérienne, ne me paraît pas être autre chose, autant qu'on peut juger la censée à travers le voile mystérieux de l'expression.
PRÉLIMINAIRE. â39
l'héroïsme, demain vicieux jusqu'à la bassesse; a-t-il des lois diverses tour à tour gravées au fond de son cœur? car enûn des lois gravées au fond du cœur, que l'homme connaît sans aucune communication avec un autre être intelligent, sont des lois nécessaires comme les lois de la digestion et du sommeil, que l homme connaît sans instruction, et qu'il ne peut enfreindre, parce qu'il ne peut les ignorer : ce sont des lois innées; et remarquez que les partisans des lois innées sont les plus grands adversaires des idées innées, comme si les lois n'étaient pas des idées. Mais les lois mêmes de notre organisation physique ne sont pas nécessaires absolument, et indépendamment de toute volonté de noire part, comme chez les brutes. Il n'est pas jusqu'à la circulation de notre sang et à la digestion de nos aliments, les plus involontaires de nos fonctions vitales, qui ne supposent la volonté de manger et même de respirer. La mort est sans doute nécessaire pour l'homme, mais la vie ne dure qu'autant qu'il le veut; et ce n'est pas la faculté de vivre et de jouir qui le distingue de la brute, mais le pouvoir de s'abstenir de tout avec volonté, et même de la vie; car si l'homme sensuel, l'homme physique trouve du plaisir à vivre, et se plaint de la nécessité de mourir, l'homme moral, l'homme dont la raison est éclairée, gémit de la nécessité de vivre, et souvent reconnaît le devoir de mourir : pouvoir de vie et de mort sur soi-même, jus supremum vilœ et nccis, dont l'homme abuse sans doute comme de toutes ses facultés, mais qui n'en est pas moins le titre primitif à la domination universelle qu'il exerce même sur ses semblables, et le caractère essentiel de sa dignité. Si les lois fondamentales, qu'on appelle naturelles, sont gravées dans It cœur de tous les hommes, pourquoi pas les lois civiles, qui sont tout aussi naturelles, et même tout aussi nécessaires? car la société humaine ne peut pas plus subsister sans lois civiles, que le genre humain sans lois fondamentales. L'ordre particulier de la société est aussi naturel, aussi nécessaire que l'ordre général de l'univers, et les conséquences aussi naturelles, aussi nécessaires que les principes.
Laissons donc celle expression, lois naturelles \ gravées au fond des cœurs, dans ce sens qu'il ne soit besoin d'aucune autorité visible pour nous les faire connaître * et nous les faire observer, ces lois que l'on croit gravées au fond des cœurs, parce qu'on ne peut se rendre compte du moment où l'instruction des leçons et des exemples en a développé l'idée, et qu'on croit avoir toujours sues, parce qu'on ne se rappelle pas de les avoir jamais apprises. Ces lois expriment ce que Dieu veut que l'homme fasse, mais Dieu a voulu que l'être intelligent les reçut d'un autre être semblable à lui, par une transmission orale ou écrite; en sorte que ces lois sont un fonds commun, et comme le patrimoine de la société, que son auteur, père des hommes, a substitué à ses enfants de génération eu génération, et que le pouvoir domestique dans la société domestique, le pouvoir public dans la société publique, font valoir, el doivent même accroître au profit de leurs subordonnés.
Ainsi, loin de dire avec les déistes : « Ce que Dieu veut » que l'homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre » homme, il le lui dit lui-même et l'écrit au fond de son » cœur, » il faut dire avec la raison et l'expérience : « Ce » que Dieu veut que l'homme fasse, il le lui fait dire par un » autre homme, et il lui parle ainsi lui-même par le moyen » de la parole qu'il lui fait entendre, ou de l'écriture qu'il » lui fait lire. » Ainsi la parole et l'écriture, ou plutôt la pensée exprimée par des signes sensibles à l'oreille ou aux jeux, est le moyen unique de communication entre les intelligences, el par conséquent d'instruction.
* Je ne doute pas que cette erreur sur les lois naturelles n'ait pris naissance dans l'art. I", déjà cité, des Institules de Justinien : Jus naturate est quod natura omnia animalia docuit, le « droit naturel est celui que la nature en- )» seigne à tous les animaux. »
^ Si les lois naturelles étaient gravées au fond des cœurs , et que nous les connussions sans instruction précédente, nous aurions tous un langage unilorme et inné pour les exprimer, et ce qui prouve que nous ne les cannaissons que par transmission, c'est que nous les exprimons chacun dans la langue que nous avons apprise.
Ici Pufendorff réfuie l'erreur de Jean- Jacques Rousseau, et tombe lui-même dans une autre erreur.
« On dit ordinairement, » dit cet écrivain, au traité des Devoirs de Vhomme et du citoyen, liv. I, ch. 3, « que cette loi » (naturelle) est naturelltment connue à tout le monde, ce qui » ne doit pas s'entendre comme si elle était née, pour ainsi )> dire, avec nous, et imprimée dans nos esprits dès le premier w moment de notre existence, en forme de propositions dis- » linctes et actuellement présentes à l'entendement; mais elle » est connue de chacun naturellement, ou, comme s'exprimont )•> les écrivains sacrés, gravée dans les cœurs des hommes en » tant qu'elle peut être découverte par les seules lumières de » sa raison » Il n'est pas vrai que l'homme ait pu découvrir la loi naturelle par la seule lumière de sa raison, puisque les plus beaux génies, et les philosophes de l'antiquité païenne les plus appliqués à la recherche des devoirs de l'homme et du pouvoir de la Divinité, n'ont eu sur ces grands objets que des notions très-imparfaites, et qu'elles n'ont été sûres et distinctes, ces notions des lois naturelles, que chez le peuple qui en a conservé le texte écrit dans ses livres sacrés. A bien le prendre, PufendorCF parle comme J.-J. Rousseau, quoiqu'il paraisse combattre son opinion; aussi il se corrige lui-même, en ajoutant à ce que nous venons de lire : « D'ailleurs, les » maximes les plus générales et les plus importantes de cette )> loi sont si claires et si manifestes, que ceux à qui on lespro- )■> pose les approuvent aussitôt, et que, quand on les a une fois )) connues, elles ne sauraient plus être effacées de nos es- » prits; » où l'on voit deux choses, l'une, que nous ne connaissons ces lois qu'autant qu'on nous les propose; l'autre, que leur naturalité, pour ainsi parler, consiste dans leur corresjx)ndauce avec la nature de notre raison.
Ici l'on me permettra une digression sur le mot nature et naturel, et sur l'abus qu'on en a fait '.
' Voyez à la fln de la première partie.
242 DiscotjRs
Nature vient de naître, natura, de nasci : un être naît pour une fin, et avec les moyens d'y parvenir; cette fin et ces moyens composent sa nature. La nature suppose donc l'être créé, et elle est la condition et non la cause de son existence.
Un être qui n'aurait point les moyens de parvenir à sa fin serait hors de sa nature, et un être qui ne se servirait pas de ses moyens pour parvenir à sa fin serait encore hors de sa nature.
Ce que nous venons de dire convient à la société comme à l'homme, à l'être social comme à l'être individuel, puisque la société commence, et qu'elle a une fin et des moyens d'y parvenir.
L'homme vécut d'abord en société domestique ou de famille; il dut donc arrêter ses premiers regards sur la nature domestique, puisqu'il n'en connaissait pas d'autre : aussi il appela exclusivement société naturelle la société de la famille, religion naturelle la religion de la famille, lois naturelles les lois de l'une et de l'autre société.
La société grandit; elle sortit de la société domestique, mais sans passer encore à la société publique : je veux dire qu'il n'y eut de constitution véritablement parfaite et naturelle que dans la famille, car les États anciens, tous despotiques ou démagogiques, n'avaient point de constitution politique, et Montesquieu en convient. Ainsi la qualité exclusive de naturvl resta à la famille, et à tout ce qui semblait lui appartenir; et parce que les brutes sont entre elles, à quelques égards, en rapports domestiques, Justinien lui-même commença ses Institudes par cette définition impie, si elle était autre chose qu'une ignorance grossière : « Le droit naturel est celui que la nature ); enseigne à tous les animaux. )>
Le droit naturel, la loi naturelle, la société naturelle, la religion naturelle furent donc le droit, la loi, la société, la religion de l'état naissant, domestique, familier de l'homme, et ce langage devenu faux, parce qu'il était exclusif, se perpétua dans les écoles, dans le discours, et produisit des jugements
erronés, et, par une suite nécessaire, des actions perverses
Les philosophes, partant de cette idée très-juste, que la nature d'un être est sa perfection, puisqu'elle est lélre fini, accompli, attribuèrent toute perfection à cet état naissant, natif, originel, de l'homme et de la société, qu'ils appelaient l'état naturel.
Ainsi ils mirent l'état domestique bien au-dessus de l'état public de société, et dès-lors le sauvage au-dessus de l'homme civilisé. Les classes inférieures de la société, plus voisines de l'état domestique, furent plus estimables que les classes supérieures, et les enfants furent plus naturels que les hommes faits.
Ainsi il n'j eut rien de parfait en législation que la loi naturelle, en religion que la religion naturelle, en droit que le droit naturel, en société que la société naturelle; et même, comme si la famille n'était pas une société, ou que l'homme pût naître et vivre sans famille, on opposa l'état de pure nature à tout état de société.
C'est là \a grande erreur de J.-J. Rousseau, et même de V Esprit des Lois, et l'on est affligé de voir 3Iontesquieu rêver aussi un état de pure nature antérieur à la société» où la paix serait la première loi naturelle, et comme Jean-Jacques attribuer les désordres de l'homme à la société qui en est le frein et le remède, et sans laquelle même il n'y aurait bientôt plus d'homme.
Cependant l'état naturel de l'homme et de la société n'était plus, depuis longtemps, l'état domestique. Un état où Tetre ne peut pas demeurer n'est pas sa lin, son état naturel, et la société ne pouvait pas plus stationner dans l'état domestique que l'homme ne peut rester enfant.
Aussi nulle part les familles n'avaient pu subsister sans se donner un gouvernement public, la religion naturelle se conserver sans s'appuyer sur la religion révélée, ni la loi naturelle se maintenir sans des lois subséquentes et positives.
La véritable nature de la société est donc le dernier état de
société ou la société publique, comme la vraie nature de l'homme et son état nécessaire est la société en général.
Ainsi la société publique est la perfection de la société domestique, et la société en général la perfection de l'homme.
Ainsi, comme dans les premiers temps l'état naissant était l'état naturel ou plutôt l'état natif, dans les derniers temps l'état naturel est l'état fini, accompli.
C'est faute d'avoir fait celte observation, qu'on a jeté de l'odieux sur les lois et les institutions les plus nécessaires, parce que, disait-on, elles n'étaient pas naturelles, et que l'on a présenté à la croyance des hommes les opinions les plus absurdes, et quelquefois les plus funestes, sous prétexte qu'elles étaient naturelles.
Ainsi le célibat religieux a été attaqué comme une institution contraire à la nature, et une violation manifeste de ses lois les plus nécessaires, et l'on a oublié de distinguer entre la nature de l'homme domestique, dont la fin est sa reproduction dans un autre soi-même, et la nature de l'homme public, dont la fin est le service des autres, auquel le célibat rend l'homme plus propre, en le dégageant de tous les liens personnels, et c'est ce qui fait que le célibat s'introduit par le fait dans le militaire comme dans le sacerdoce. Il est vrai que la profession militaire a été comprise dans l'anathème philosophique, et traitée aussi d'institution contraire à la nature, comme s'il y avait quelque chose de plus naturel au monde, que de se consacrer, corps et biens, à la défense de ses frères et au maintien de la société.
Ainsi il ne faut employer aujourd'hui, dans la législation, qu'avec une extrême circonspection le mot naturel, lois naturelles, droit naturel, qui semblent exclure du naturel, c'est-àdire du raisonnable et du juste, tout droit positif et toutes lois subséquentes, tandis qu'il est vrai de dire que les lois constitutives et réglementaires de la société sont toutes des lois naturelles, lorsqu'elles sont bonnes. Ainsi la loi qui institue des tribunaux pour punir les crimes, et la loi qui dispose de la
succession au pouvoir en faveur des mâles, sont des lois naturelles, et tout aussi naturelles que celles qui ordonnent d'honorer le père et la mère, et qui défendent de tuer et de voler.
Le baron de Pufendorff flotte ici entre l'erreur et la vérité; il distingue trois états de nature : le premier est la condition de l'homme, considéré en tant que Dieu Va fait h plus excellent de tous les animaux *.
Le second état de nature est la triste condition où Von conçoit que serait réduit l'homme fait comme il est, s'il était abandonné à lui-même en naissant, et destitué de tout secours de ses semblables
Le troisième est celui où l'on conçoit les hommes totalement étrangers les uns aux autres, et qui n'ont de liaison que celle de la condition humaine, commune à tous les hommes; comme si des hommes qui ne sont pas membres de la même société domestique ou politique ne faisaient pas tous partie de la même société religieuse, et n'étaient pas tous frères, comme enfants du môme père, quoique quelquefois de mères ou d'églises différentes.
Je n'ai pas besoin de faire observer au lecteur combien peu il y a de précision et d'exactitude, combien de vague et d'incorrect il y a dans toutes ces définitions de l'auteur classique le plus estimé.
Je reprends le fil du discours préliminaire.
C'est, dira-t-on, du pouvoir domestique et de la première fJ^ éducation, que l'homme doit recevoir la connaissance des lois primitives, fondamentales de toute morale et de toute société. et non en aucune manière du pouvoir public. Mais où en est la société, si, pour instruire les enfants, elle compte sur les
' Les hommes véritablement instruits sentiront que la définition qui fait de l'homme un animal mèflic raisonnable, ne convient plus à nos lumières, et, jose le dire, à nos erreurs. L'homme est une intelligence servie par les organes. Le dé\eioppemeni de cette définition fera quelque jour un traité intéressant de fisycli'ilogie et de physiologie.
parents? Les parents sont pervertis, et les législateurs les onê corrompus. Vous parlez de la famille, quand l'homme n'en a plus, et que le lien sacré et indissoluble du mariage est devenu la convention temporaire, le bail à terme de l'intérêt et de la volupté, qui finit pour le faible à la fantaisie du plus fort. L'éducation! est-ce l'éducation que le pauvre peut donner à ses enfants, lui qui, devenu plus corrompu sans en être plus aisé, ne connaît d'autre dieu que son intérêt, et par conséquent d'autre culte que celui de lui-même; lui qui, tourmenté par notre luxe, plus encore que par ses besoins, sort dès le matin pour aller chercher le pain que lui vend le riche, rentre au soir quand sa faim est assouvie, et ne peut donner à ses enfants d'autres leçons que l'exemple d'une vie agitée par la cupidité, quand elle n'est pas avilie par la misère? Est-ce l'éducation que l'enfant du riche reçoit dans la maison paternelle? Hélas î dans ces temps déjà loin de nous, où l'on ne renfermait pas tout l'homme dans ses organes, et ses destinées immortelles entre les deux termes si rapprochés d'une enfance ignorante ou d'une vieillesse débile; lorsqu'il y avait dans le monde un autre dieu que le dieu des riches, un autre culte que celui des voluptés, d'autres affaires que des intrigues d'ambition ou de plaisir, on voyait fréquemment des hommes puissants, même des chefs dos nations, égarés un moment par l'ivresse du pouvoir et de !a vengeance, revenus à eux-mêmes, se reprocher amèrement des exemples pernicieux, des actions injustes, même une guerre légitime, s'ils avaient excédé la mesure du mal qu'elle permet de faire à ses ennemis; fonder des établissements pieux avec les deniers de l'iniquité, ofTrir à la justice éternelle des institutions d'une utilité durable pour la société, en expiation des maux passagers faits à quelques hommes, et laisser des monuments publics de leur foi à la Divinité, de leur espérance à une meilleure vie, de leur charité envers leurs semblables; des monuments qui attestassent leur repentir, môme après que rhistoire aurait oublié leurs fautes. Mais aujourd'hui que Tunivers plus éclairé s'est débarrassé de cette censure incom-
mode, et que l'homme a rejeté ce frein importun, on boit dans des coupes dorées l'oubli des maux que l'on a faits ; on fonde des lieux de volupté, pour expier d'atroces barbaries; l'artiste inutile ou la courtisane effrontée sont les nouveaux dieux auxquels on consacre ces dépouilles opimes, enlevées sur de malheureux orphelins ou des veuves désolées ; et si l'excès des plaisirs en amène la satiété, si ces fronts rayonnants de joies insensées se couvrent de sombres nuages, l'amitié même la plus intime ne peut percer au fond de ces abîmes, et y distinguer les remords de la vertu des regrets de l'ambition trompée, ou d'une haine que rien ne peut assouvir.
Ce n'est plus même aujourd'hui de la religion toute seule qu'il faut attendre le retour aux idées conservatrices et aux vérités fondamentales de l'ordre social. Sans doute, la religion remplissait cette honorable fonction, lorsqu'à elle seule étaient confiés l'enseignement public dans la société et l'éducation domestique de l'homme; lorsqu'elle scellait toutes les alliances des familles, sanctionnait toutes les lois de l'Etat, intervenait même aux traités solennels des nations, et que toujours combattue par les passions, et toujours respectée par l'autorité, elle marquait du même sceau, elle instruisait par les mêmes leçons, elle recevait à la même table toutes les grandeurs et toutes les faiblesses, et les bergers comme les rois. Mais aujourd'hui qu'elle partage avec les sophistes l'éducation de la jeunesse, et avec des histrions l'enseignement public; aujourd'hui que l'on s'abonne à des cours de morale où le prédicateur sans mission et les auditeurs sans devoir n'ont d'autre rapport entre eux que celui de quelque argent à gagner et de quelques moments à perdre; aujourd'hui que récemment échappée à ces ^ temps déplorables où, timide et honteuse comme une prostituée ) qui attend les passants dans des lieux écartés pour les inviter à voix basse, elle était objet de scandale, si elle laissait hors des temples apercevoir son existence, elle portera longtemps la marque des fers dont elle a été flétrie; lui confier exclusivement la restauration de la morale, ce serait décréditer la nio-
raie même, ou du moins en interdire la connaissance à tous ceux qui ont rompu sans retour avec la religion, et qui élèvent leurs enfants dans leloignement de ses instructions et la haine / de son culte, La religion, autrefois considérée comme le plus riche propriétaire, dépouillée aujourd'hui de ses biens, partaj géra le mépris qui suit la pauvreté dans une société de propriétaires; elle donnait des leçons au riche et du pain au pauvre : quand elle n'aura plus que des leçons à donner au pauvre, et qu'elle demandera du pain à tout le monde, toute I autorité s'élèvera contre la sienne. Le bel esprit du quartier lui disputera sa mission, et l'homme puissant son influence. Que pourrait-elle faire pour alfermir l'État, lorsqu'elle ne l>ourra plus assurer la famille, et qu'au mépris de son ensei- V gnement le plus formel et de sa pratique la plus constante, la I ioi civile permettra peut-être la dissolution du lien conjugal, ^ et l'homme séparera ce que Dieu a joint?
Les gouvernements révolutionnaires, (et ils le sont dans beaucoup d'Etats,) instruments aveugles d'une philosophie insensée, ont détruit la souveraineté de la religion, l'autorité de la morale, l'influence d'une bonne éducation, le principe de tout pouvoir, le motif de tout devoir; c'est à une meilleure philosophie et à des gouvernements plus éclairés à la rétablir. Les sophistes ont dit que les lois éternelles de la morale étaient gravées au fond des cœurs, et ils ont jugé superflu d'instruire l'enfant à connaître l'auteur de toute morale. Une meilleure philosophie mettra toutes ces vérités sous les sens, et elle en fera à la fois le lait de l'enfance et le pain des forts. L'ensei- "^nement en était circonscrit dans les temples, et ces lois éternelles ne se lisaient que dans le livre élémentaire du premier â^^e; des gouvernements éclairés les feront retentir dans les tribunaux, et les placeront dans le livre même de la nation et le code de ses lois, et ils en feront le complément et comme le couronnement de l'éducation publique, de celte éducation jusqu'à présent si déplorablemenl négligée, ou si faussement dirigée, qui mennçait également la société de tout ce qu'elle
PRELIMI>AmE.
enseignait aux jeunes gens, et de tout ce qu'elle leur laissait ignorer. C'est principalement à cette partie intéressante de la nation, ou plutôt à cette nation qui nous succède, que je consacre cet ouvrage. On lui apprend beaucoup de choses utiles seulement à l'homme; qu'elle s'instruise de la seule science nécessaire à la société, et qu'à tant de connaissances qui ne donnent que de l'esprit, elle joigne la seule étude qui forme la raison de l'homme social, en lui donnant la raison du pouvoir et des devoirs. Un auteur célèbre a donné XEspril des Lois; il est temps de donner ou de rappeler la raison des lois, et de chercher moins l'esprit de ce qui est, que la raison de ce qui doit être.
Un jour, les gouvernements, éclairés par les erreurs et sages de leurs fautes, proclameront hautement à la tête de leurs lois ces lois éternelles dans leur principe, primitives dans la date de leur promulgation, fondamentales de tout l'ordre moral et social, germe fécond de toutes les lois subséquentes, « où se » trouvent, dit Bossuet, les premiers principes du culte de Dieu » et de la société humaine; » ces lois, première parole de Dieu, première pensée de l'homme, éternel entretien de la société, et qui seront à l'avenir l'inébranlable fondement de l'édifice de la société, et le frontispice auguste du temple de la législation. Des gouvernements insensés ont dit à l'homme : « La loi que » nous te donnons sera ta seule morale, » et des gouvernements sages lui diront : « La morale que Dieu l'n donnée sera » ta seule loi. »
Une vaine philosophie a cru, depuis quarante ans, révéler à ses adeptes une vérité inconnue, en leur disant dans le Contrat social : « Si le législateur, se trompant dans son objet, établit » un principe différent de celui qui naît de la nature des » choses, l'Etat ne cessera d'être agité, jusqu'à ce qu'il soit » détruit ou changé, et que l'invincible nature ait repris son » empire; » et la religion, depuis quatre mille ans, faisait chanter aux plus simples de ses enfants ces paroles dont le passage qu'on vient de lire n'est que le fastueux commentaire :
« Si Dieu ne bâlit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent » en vain '. »
Il faut donc placer le souverain législateur à la lète de la législation, et se pénétrer de cette vérité philosophique et la plus philosophique des vérités : que la révolution a commencé par la Déclaration des droits de l'homme, et qu'elle ne finira que par la déclaration des droits de Dieu.
Ecoutez, sur la nécessité de commencer la jurisprudence par la religion et la morale, et de fonder la justice humaine sur la justice divine, le premier publiciste de son temps, et peutêtre le plus grand philosophe de tous les temps, le rival de Newton en géométrie, et qui lui était si supérieur sur tout le reste. « Il serait aussi fort utile, dit Leibnitz, de faire entrer » dans un système de droit naturel les lois parallèles de droit » civil des Romains, et même celles de droit divin. Les théo- » logiens et les jurisconsultes pourraient plus aisément faire « usage du droit, au lieu que de la manière dont ils enseignent » cette science, elle consiste plus en théorie qu'en pratique, et » on ne V applique guère aux affaires de la vie. »
Il s'élève contre les auteurs qui séparaient la jurisprudence de la religion, et il accuse d'athéisme la politique de Pufendorff, pour avoir dit que la fin de la science du droit naturel est renfermée dans les bornes de cette vie. « Pour avoir, reprend » heihn'ûz, tronqué la fin du droit naturel, il s'est ainsi mani- » festement engagé à resserrer trop son objet. Négliger la » considération d'une autre vie, qui (par ses peines et ses » récompenses) a une liaison inséparable avec la Providence » divine, et se contenter d'un plus bas degré de droit naturel, » qui peut avoir lieu même par rapport à un athée, comme » je l'ai fait voir ailleurs, c'est priver la science du droit de sa » plus belle partie, et détruire en même temps plusieurs do-
)) voirs de la vie La philosophie païenne est ici plus sage,
)) plus sévère, plus sublime que celle de Pufendorff, et je
' Psaume 126.
» m'étonne que malgré toutes les lumières de notre siècle, » cet homme célèbre ait pu laisser échapper des paradoxes «aussi absurdes. Les platoniciens, les stoïciens, les poètes » mêmes enseignent qu'il faut imiter les dieux, qu'on doit » leur offrir un cœur pénétré des sentiments de justice et » d'honnêteté. Les chrétiens laisseront-ils si fort dégénérer )) la philosophie, qui a été si sainte et si noble entre les mains » de quelques païens?.. La justice, dit-il ailleurs, suit certaines » règles qui ne sont pas moins fondées sur la nature immuable » des choses et dans les idées de l'entendement divin, que les » principes de l'arithmétique et de la géométrie. C'est surtout » dans l'attente de la justice divine qu'on trouve la nécessité » pleine et entière, et qui ait de la force par rapport à tous les » hommes, d'observer les règles de la justice et de l équité.,..» Et telle était la foi de ce grand homme à la nécessité de ces vérités fondamentales du bonheur de la société, dont il annonçait dès-lors la subversion prochaine, qu'après avoir donné dans une de ses lettres « les moyens d'étendre l'empire de la » religion et de la charité universelle, » il finit par ces paroles remarquables : « Si nous étions assez heureux pour » qu'un grand monarque voulût un jour prendre à' cœur ces )) moyens, on avancerait plus en dix ans pour la gloire de » Dieu et le bonheur du genre humain, qu'on ne fera autre- » ment en plusieurs siècles '. »
Mais il ne suffit pas de reconnaître en principe, de proclamer môme que « la loi doit être la volonté de Dieu et la règle de » l'homme ; » il faut que les lois soient empreintes du sacré caractère de la Divinité. Des peuples ignorants ont pu, sur la foi de leurs chefs, recevoir, comme inspirées par les dieux, des lois fausses et absurdes, et croire à la nymphe de Numa ou aux extases de Mahomet; mais un peuple raisonnable veut voir briller sur le front du législateur qui descend de la montagne
' Monita ad Pufendorffn principia, epist. ad Placcium, Bierlingium , ad P. Grimaîdum ; Principia philosophiœ.
sainte avec les tables de la loi, l'auréole mystérieuse qui lui garantit la vérité de ses communications avec la Divinité, et il e reconnaît pas ce signe auguste dans une législation faible et déréglée, complice de ses passions, ou même instigatrice de ses désordres. L'erreur la plus grave des législateurs sophistes, êi des sophistes législateurs de notre siècle, est d'avoir été chercher leurs modèles dans un autre monde tout à fait étranger à celui que nous habitons, dans le monde païen; de n'avoir pas vu que l'imperfection, le désorde, disons mieux, la barbarie de la législation grecque et romaine ne pouvait convenir à dçs peuples parvenus à l'âge de raison, et de n'avoir pris en aucune considération tout ce que vingt siècles d'enseignement de la morale épurée du christianisme et de pratique des vertus qu'elle prescrit, avaient mis, même à l'insu des peuples, de justesse dans leurs idées, de tempérance dans leurs habitudes, de force enfin et de fixité dans leurs principes.
Quelques personnes, même éclairées et vertueuses, conviennent de la perfection des lois civiles qui prennent pour base la morale religieuse; mais elles désespèrent de notre raison, et elles ont sans cesse à la bouche ces mois de Solon : « Je n'ai » pas donné aux Athéniens de bonnes lois, mais les meilleures » qu'ils pussent recevoir. » Cette erreur serait de la plus dangereuse conséquence, et si elle pouvait être adoptée comme un règle de législation, elle renouvellerait dans le monde chrétien, ou elle prolongerait le scandale donné, il y a trois siècles, par le luthéranisme, d'une société qui, parvenue au terme extrême de la civilisation, revient d'elle-même en arrière, renonce au bien qu'elle connaît, se dégoûte de la perfection même, et retombe dans l'état faible et corrompu dont elle a eu tant de peine à sortir. Les législateurs anciens ne pouvaient pas donner à leurs peuples des lois parfaites, dont ceux-ci n'avaient pas même d'idée. Les philosophes d'alors s'élevaient contre les abus du divorce; mais nous ne voyons nulle part qu'ils se soient élevés contre le divorce même, comme le plus grand des abus, et les plus graves personnages de l'antiquité obéis-
saient à toutes les extravagances du culte idolâtre, et à toutes les barbaries de la politique païenne. 11 fallait un autre législateur pour dire aux hommes, au temps de la plus effroyable corruption, soyez parfaits, et pour leur donner la force de le devenir, en rejetant de la société toutes ces lois imparfaites, atroces, infâmes, qui déshonoraient la législation païenne. Aussi ce législateur donnait pour preuve de sa mission à ceux qui l'interrogeaient, qu'il avait redressé les boiteux, fait entendre les sourds, et voir les aveugles; et ces législateurs qui, prenant pour guide la faiblesse incurable de nos penchants, plutôt que la force toujours croissante de notre raison et de nos lumières, veulent ramener des nations qui ont goâté le don céleste h l'ignorance et à l'infirmité du premier âge, pourront un jour répondre à la postérité, qui leur demandera compte de l'usage qu'ils ont fait de leur pouvoir, qu'ils ont ôté la lumière à des peuples qui l'avaient reçue, rendu sourds à la vérité des hommes qui l'avaient entendue, et fait boiter dans les voies de la sagesse des nations qui depuis longtemps y marchaient d'un pas sûr. Au lieu donc de prendre pour règle de la législation cet adage, que le mieux est Vennemi du bien, fondé sur un sophisme qui consiste à appeler mieux en luimême ce qui paraît mieux à l'homme, et qui souvent est mal, il faut appliquer à l'art des lois ce qui a été dit de l'art des vers :
« Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré ; »
parce qu'à la plus extrême corruption des mœurs, il faut opposer la plus grande perfection des lois, et placer la rectitude absolue dans la règle universelle.
Et qu'on ne dise pas qu'il faut des lois différentes selon les différents climats, car c'est en vain qu'on voudrait réchauffer une erreur décrédilée du vivant même de ses plus zélés partisans. Le climat ptml influer sur les habitudes physiques ou les manières; les mœurs ne sont jamais que le résultat des lois, comme
les lois deviennent le résultat des mœurs. Ce n'est pas parce que les hommes sont blancs ou noirs, qu'ils se nourrissent de fruits ou des produits de leur chasse, qu'ils habitent sous terre ou qu'ils couchent à l'air, qu'il leur faut des lois; mais parce qu'ils sont ambitieux, avares, voluptueux, féroces : or ces passions, partout originellement les mêmes, vivent sous les glaces du pôle comme sous les feux de l'équateur. Le cosaque Pugats-chew était ambitieux comme l'italien Mazzaniello, le Lapon qui vend ses peaux de renne est cupide comme l'Asiatique qui pèse ses perles, et la fièvre d'amour consume le Kamtschadale comme l'Africain. Mais si l'homme naît avec les mêmes passions, la société accroît leur violence en proposant plus d'objets à leurs désirs. Ainsi il y aura plus d'ambition là oiî il y aura moins de fixité dans le pouvoir, plus de cupidité là où il y aura plus de commerce, plus de volupté là où les arts seront moins retenus; et il y a de quoi trembler de voir lous les gouvernements chrétiens, livrés au même esprit de vertige, favoriser à la fois, et môme exclusivement, et les doctrines populaires en politique, la fureur du commerce, le luxe des arts, et augmenter ainsi la somme des passions, des maux et des forfaits, en même temps qu'ils laissent détendre le ressort de la religion, et qu'ils affaiblissent eux-mêmes leurs [lois civiles et politiques.
I Et voyez ce qui résulte de cette législation faible, et propre tout au plus à un peuple enfant. On porte dans la morale l'indulgence de Solon, et bientôt il faut porter la rigueur de Dracon dans la police. On a fait d'une liberté '\\\'\m\{.GQ et jamais définie l'attribut primitif de l'homme et la première loi de la société, et l'on ne peut aujourd'hui réprimer le vagabondage qu'avec les lois les plus sévères, et, puisqu'il faut le dire, les plus dures sur les passe-ports. L'homme n'est plus attaché à la glèbe, et il est, ou peu s'en faut, attaché à sa commune. On a fait de ïégalité l'essence même de l'homme, et la pierre angulaire de l'édifice social, et l'on ne peut contenir le brigandage qu'avec des tribunaux de commission les plus redoutables, et l'autorité
esl forcée d'employer, pour la sûreté publique, ces formes extraordinaires dont la tyrannie a si souvent abusé. On n'a parlé au citoyen que de sa dignité et même de sa souveraineté, et la police intérieure est une guerre savante que le gouvernement, pour l'intérêt du citoyen, est obligé de lui faire avec une armée de soldats et à'éclaireurs. En même temps que l'on pose en principe la dissolubilité du lien conjugal, les discussions qui ont eu lieu au conseil d'Etat annoncent des peines plus sévères contre l'adultère. Ces lois, quelque dures qu'elles paraissent, sont absolument nécessaires, parce qu'il faut que la loi civile atteigne toutes les actions, lorsque la loi morale ou religieuse ne peut plus diriger les volontés. Dans le rapport sur le nouveau Code de commerce, la commission, s'excusant d'avoir ajouté à la rigueur et à la précision des ordonnances de 1673 et de 1681 sur le fait du commerce, est forcée de convenir que « les circonstances exigeaient la révision de ces belles o%
» donnances Le temps avait amené de nouveaux abus, et
» la révolution précipita la ruine du commerce par celle du » crédit et des mœurs. Les banqueroutes furent une spécula- » tion, et le crime une science. Des lois sévères en tout genre » doivent f lus que jamais être opposées aux passions, comme des » digues plus fortes à des torrents plus rapides. »
Déjà l'on est obligé de prolonger la peine de mort; le gouvernement a senti la nécessité de rétablir celle de la marque : encore quelques années, et peut-être on sera forcé de revenir à la question après condamnation à mort. Naguère nous avons vu, dans des rapports d'autorités supérieures, des termes inouïs pour exprimer de nouveaux attentats, une horrible conspiralion attaquer l'homme qui n'est pas encore, et la mort devancer même la vie. Et lorsqu'une législation morale plus forte et plus austère permettrait d'alléger un jour le joug de la législation civile (car c'est l'esprit de l'Evangile qui avait en Europe fait tomber en désuétude les peines trop cruelles, et particulièrement celles contre l'adultère, si rigoureusement puni chez les peuples naissants), on s'exposerait, en affaiblissant le frein
puissant de la morale, à être forcé d'aggraver de plus en plus nos chaînes, et l'on ferait d'un peuple chrétien un peuple à la fois craintif et licencieux, tout semblable au peuple juif, qui lirait dans la loi, et non dans sa conscience, pour ne faire que <e qui est positivement ordonné, et n'éviter que ce qui est ex- [ïressément défendu; un peuple chez qui les tribunaux de l'Etat seraient occupés à proportion que les tribunaux de la religion seraient déserts, et qui, délivré de la croyance des peines d'une autre vie, ne pourrait être contenu que par la crainte toujours présente des supplices de celle-ci.
Mais oiî se trouvent, demandent les philosophes modernes, ces lois éternelles, fondamentales de toute législation civile et criminelle, dont vous demandez la solennelle promulgation ? Elles se trouvent partout, partout où l'on aperçoit quelque vestige de société, et des traditions immémoriales, transmises de génération en génération, en ont conservé quelques traces là 011 un texte écrit n'en a pas préservé le souvenir d'altération '• C'est un livre dont on trouve chez les peuples même les plus barbares des feuillets épars et à demi déchirés. Ainsi, chez les païens qui adorent une multitude de dieux, et chez le nègre qui se prosterne devant son fétiche, on retrouve une connaissance confuse de cet article de la loi, lu adoreras un seul Dieu. La loi du culte, ou de la sanctification du jour de repos, s'aperçoit dans tous les États, et tous, la France révolutionnaire exceptée, l'ont fixé au septième jour. L'homme croit honorer son père là même oii il le lue par compassion pour sa vieillesse, et pour le délivrer des misères de la caducité ^ Les Romains,
' Les recherches de la société littéraire que les Anglais ont formée à Calcutta, dans le Bengale, ne laissent aucun doute sur l'identité des traditions indiennes et des traditions juives, tandis que les découvertes faites dans les antiquités mythologiques des peuples septentrionaux établissent la même vérité pour l'autre extrémité de l'univers.
- Dans la Taprobane, selon Diodore; à Sardes, en Lydie, selon Elien, et l'hez plusieurs races des sauvages, selon nos voyageurs. Voyez un détail de ces horribles lois dans un discours de Barbeyrac sur la permission des lois, imprimé à la suite des Devoirs de l'homme et du citoyen, de Sara. Pufendorff.
qui réduisaient des peuples entiers en esclavage, qui dévastaient d'immenses contrées et permettaient le meurtre de l'enfant et de l'esclave; les Romains, chez qui l'homicide était même l'amusement public et légal des personnages les plus graves, du sexe le plus faible, de l'âge le plus innocent; les Romains interdisaient le vol et l'assassinat, et ils poussaient leur orgueilleuse humanité jusqu'à défendre de battre de verges un citoyen. Chez les Grecs eux-mêmes, les plus licencieux des peuples, la loi qui soumettait le divorce mutuel à des formes judiciaires, était un hommage rendu à la loi qui défend de désirer la femme de son prochain. Jusque dans les sacrifices de sang humain offerts chez tous les peuples idolâtres, dans le sacrifice de la pudeur de leurs filles que les Grecs vouaient à Vénus, on retrouve la loi du culte ou de la sanctipcalion et le sacrifice de l'homme, l'acte le plus solennel de la religion et le premier devoir de la société. Mais tous ces peuples corrompus ou imparfaits, anciens ou modernes, dont l'éducation ne fut jamais achevée, ou dont les connaissances sont encore si peu avancées, tantôt comme les Grecs et les Romains, ont passé d'une jeunesse orageuse et brillante à la décrépitude de la vieillesse, sans parvenir à l'âge de la raison et de la virilité, et ont fini dans la servitude ou l'anarchie; tantôt comme les in/idèles modernes, idolâtres ou musulmans, ne sortent de leur longue enfance qu'à la voix de la raison qui leur apprend tout, et même à vivre. Je ne vois dans l'univers que deux peuples, ou plutôt deux sociétés, l'une ancienne, et qui, à juger de l'avenir par le passé et même par le présent, subsistera jusqu'à la fin des temps, « et dont les mœurs, les lois et les rites, dil » J.-J. Rousseau, dureront autant que le monde, malgré la » haine et la persécution du genre humain ; » l'autre plus moderne, et dont la législation remonte nécessairement à la naissance de l'univers, car les rapports naturels des êtres qui en sont la base ont existé aussitôt que les êtres eux-mêmes; l'une esclave chez tous les peuples, et portant des marques visibles d'une grande et mémorable infortune; l'autre souveraine de
tous les peuples, étendant sur eux la domination de sa force, de ses arts, de sa politique, de sa religion, et annonçant dans la force de sa raison et dans l'éclat de ses lumières l'incontestable grandeur de ses destinées; l'une arrêtée dans sa marche, et telle aujourd'hui qu'elle était il y a cinq mille ans; l'autre illimitée dans ses progrès, et plus forte aujourd'hui qu'elle ne la jamais été *; l'une douée de la plus grande force de résistance, l'autre de la plus grande force d'expansion; le juif en6n <'l le chrétien, frères divisés sur la possession de l'héritage paternel, et qui, tous deux, invoquent en leur faveur un testament du père commun.
Or, où se trouve la force, là se trouve la raison; car la raison est, dans la société comme dans l'homme, le seul principe de la force durable et continue, bien dilTérenle de cette violence passagère, commune à tous les peuples enfants. Mais la raison d'une société est dans sa législation : la société la plus forte a donc nécessairement la meiileure et la plus pariaite législation, et je retrouve chez le juif et chez le chrétien le texte entier de cette législation primitive et générale où tous les peuples ont puisé leur législation locale et subséquente ; ces axiomes de législation révélés par Dieu, entendus par l'homme, développés dans la société, je les trouve dans le livre célèbre que les juifs et les chrétiens gardent chacun de leur côté, et di'.nsdes motifs bien difTérents; ce livre, matériellement le plus ancien qui nous soit connu, modèle le plus parfait de vérité dans la pensée, d'élévation dans le sentiment, de sublimité dans l'expression.
Que sont auprès de ces grands motifs, de ces preuves sociales do la vérité des livres sacrés, les élucubrations de la critique sur leur authenticité matérielle? Qu'on me montre des sociétés aussi fortes en tout genre que la judaïque et la chrétienne, et
' On en peut juger, en s'imaginant ce que serait de nos jours une croisade lif'sclirétiens contre les Turcs, faite avec le zèle religieux du douzième siècle et 1rs moyens militaires du nôtre.
je croirai à la divinité de leur législation. Sera-ce le Chinois, le plus nombreux et le plus faible des peuples, qui se multiplie par la polygamie, et se consomme par l'infanticide, dont les troupes innombrables n'ont pu résister, même avec de l'artillerie, à quelques hordes armées de flèches; qui, même avec l'imprimerie et 80 mille caractères, n'a pu encore se faire une langue commune que la nation puisse parler, et que l'étranger puisse apprendre; qui, avec quelque connaissance de nos arts, et la vue habituelle de notre industrie, n'a pas fait un pas hors du cercle étroit d'une routine de plusieurs mille ans; peuple endormi dans les ombres de la mort, où le germe de la vie, déposé depuis quelques siècles, n'a pu encore porter des fruits; cupide, vil, corrompu, et d'un esprit si tardif, qu'un célèbre missionnaire écrivait « qu'un Chinois n'était pas ca- » pable de suivre dans un mois ce qu'un Français pouvait lui » dire dans une heure? »
Mais vous, qui vous croyez dégagés de préjugés, quand vous n'êtes que vides d'idées et de connaissances, qui pensez physique et qui parlez morale, vous dont quelques faits consignés dans ces augustes archives de la société épouvantent la foi, et qui rejetez ce que vous n'avez pas la force de porter, faibles esprits, élevez plus haut vos pensées, élargissez l'étroite enceinte où quelques sophistes ont circonscrit votre raison, et embrassez le système entier du peuple juif, de ce peuple ligure, modèle, exemple, prophète pour tous les peuples, légis lateur de la société dans son code, historien de la société dans ses annales. Voyez dans les faits racontés par ce peuple les faits prédits et prévus des autres nations; observez dans sa sortie d'Egypte, de la maison de servitude, et dans ses efforts pour arriver à la terre promise, le passage de tout peuple de l'état servile et précaire de la barbarie, à la dignité de la civilisalion, comme la religion nous enseigne à y voir le passage de tout homme de l'esclavage du vice à la liberté de la vertu. Vous ne voulez pas des figures religieuses que les siècles passés y ont révérées; croyez au moins aux figures politiques que la
marche des âges et l'état présent de la société vous révèlent. Vous refusez d'ajouter foi à ce que ces livres mystérieux vous disent de l'histoire du commencement des temps; admirez la prescience divine qui y a caché l'histoire de la fin des temps, et dans la vie domestique, politique et religieuse d'une seule société, lisez les traits divers et épars dans toutes les histoires, de la vie sociale de tous les peuples '. Et cependant, de peur que vous ne soyez tentés de regarder ce peuple Qguratif avec son histoire merveilleuse comme une pure allégorie, admirezle présent partout, et sous vos yeux, dans un état de société bien plus merveilleux que son histoire ^
Voyez le peuple hébreu commencer pas l'état pasteur, nomade, quelquefois polygame de la société patriarcale, hospitalière envers l'étranger et le voyageur, étrangère elle-même et voyageuse sur la terre qu'elle parcourt, et vous reconnaîtrez encore aujourd'hui à ces traits la famille du Tartare, errante dans ses vastes pâturages, avec ses femmes, ses enfants et ses troupeaux. Les familles se multiplient et deviennent un peuple ; «•lies tombent sous la dépendance d'une nation voisine, et sont condamnées aux durs travaux de la servitude, à ces travaux qu'attestent encore, selon l'opinion de quelques savants, les monuments gigantesques épars dans la Haute-Egypte. Ouvrez l'histoire, et voyez tout peuple devenu nombreux tomber sous la domination de ses voisins, tant qu'il s'obstine à rester dans l'état domestique, et qu'il ne se constitue pas un gouvernement public qui soit à lui; et voyez le joug s'aggraver, si, trop différent de mœurs et de religion, il ne peut se confondre avec
' Je suppose l'histoire sacrée familière à mes lecteurs. « Il est impossible, dit » Leibnitz, de convaincre de la vérité de la religion des hommes à qui notre )) histoire sacrée et profane n'est pas assez connue. »
2 Le peuple juif était la ligure vivante des autres peuples, comme Isaïeet Kzéchiel , faisant au milieu de Jérusalem des actions extraordinaires , étaient pour les Juifs une ligure vivante des événements qui devaient leur arriver. Il y a des allégories de mots ou des apologues, et des allégories d'action, ou des ligures. Tarquin, en abattant des têtes de pavot pour apprendre à son fils re qu'il devait faire, faisait une figure, ou une allégorie d'action.
ses maitres par des alliances, el vous reconnaîtrez à ces traits ces peuples de Grèce esclaves d'autres peuples, Ilotes, Periéciens, Pénestes; vous y retrouverez les Gabaonites chez les Hébreux, les Nègres dans nos colonies, les Indiens au Mexique, les Grecs chez les Turcs, les Juifs modernes partout. Poursuivez, et dans ces malheureux Hébreux, qui fatiguent leurs oppresseurs de leur population toujours croissante, et qui sont condamnés à exposer leurs enfants, vous retrouverez l'horrible dégénération à laquelle se sont condamnés euxmêmes tous les peuples païens, anciens et modernes, qui ont permis l'infanticide comme un remède à un accroissement excessif '. C'est le dernier degré de l'oppression, et une société ne saurait descendre plus bas. Mais elle ne peut s'y fixer. Le mal n'est, pour la société comme pour l'homme, qu'un état de passage^ où un peuple tout entier, toujours ceint et toujours debout, n'attend que le signal pour avancer. Il le reçoit d'un homme sauvé lui-même de l'oppressiou et de l'ignorance qui pèse sur sa nation, instruit dans la science de Dieu et dans celle des rois, dans l'art de la religion et du gou* verneraent, et revêtu de l'auguste ministère de former une société. Et n'est-ce pas des hommes d'un grand caractère de politique et de religion, qui, dans tous les temps, ont arraché les peuples à l'ignorance, à l'erreur, à l'oppression, à travers lamer ile sang des révolutions et des guerres civiles ou étrangères? Et n'est-ce pas encore des hommes brûlant de zèle, pleins de science et de courage, qui, tous les jours, vont à travers les mers instruire les peuples barbares qui se mettent en marche sous leur conduite, laissant derrière eux l'ignorance et les erreurs de leur premier état, quittent la maison de servitude, et avancent vers la ttrre de lumière et de raison promise à tous les peuples? C'est dans celte terre que tout se perfectionne, même les arts, et surtout le premier de tous.
' Les Chinois noient leurs enfants et les sacrifient, selon lord Macartney , à i'£sprit du fleuve. Ce sont à la Icitredcs victimes immolées à la Di\inité.
l'agriculture, et jusqu'aux productions de la nature ' : c'est là pour un peuple J'ère du passage, du passage de l'état barbare à l'état civilisé; ère la plus remarquable de l'bistoire de toutes les nations, comme le passage du vice à la vertu est l'époque la plus heureuse de la vie de l'homme. Mais un peuple échappé à la barbarie, aux. fléaux sans nombre qu'elle produit, et aux obstacles qu'elle oppose, erre longtemps dans le désert, dans cet état incertain et inquiet d'une raison faible et naissante, qui succède à une longue enfance, et aux désordres produits par une ignorance invétérée. Il avance cependant, toujours plus voisin de la licence que de la liberté, terrible à ses chefs, incommode à lui-même, indocile au frein, sans force contre les revers, et dans les travaux de la civilisation, regrettant les jouissances de l'esclavage : il s'élève, il se forme sous la tente, ou « commencent ou recommencent toutes les nations, et riîôme » celles qui ont fini dans les boudoirs et sur les théâtres ; » toujours armé, et toujours combattant, marchant entre ses nouvelles lumières et les ténèbres de son ancienne ignorance, subsistant d'une manière précaire, et comme nourri de la manne qui tombe ^ sans aucun de ces moyens ou de ces ressources qu'emploie la sagesse d'une administration éclairée pour prévenir ou satisfaire les besoins d'un grand peuple.
Mais à l'état d'une nation qui commence sous les ordres de ihomme qui la conduit, doit succéder l'étal légal, celui où une nation se constitue, et où tous, chefs et sujets, reconnaissent des lois. Le peuple est établi sur le territoire qu'il a conquis; il a posé les armes, les maux de la guerre se sont éloignés : mais les maux de la paix commencent, le culte des faux dieux, (les dieux de la volupté et de la cupidité, de ces dieux que fait ia corruption de l'esprit et du cœur. Ce peuple, miraculeusement échappé à l'état le plus malheureux, a déjà oublié ce qu'il a vu et ce qu'il a souffert. Livré à la mollesse, en atlen-
' On se roi)pelle ces belles productions du so! , que les Hébreux envoyés [inr Josué rapporlcrent de la terre promise.
- De là les lamines si fréquentes dans les premiers âges des nations.
dant des lois sévères, il s'asseoit pour manger et pour boire, et se lève pour jouer ^ . Et même lorsque le législateur descend de la montagne sainte avec les tables de la loi, il entend retentir dans le camp les chants de la débauche, et il voit tout au peuple prosterné devant le veau d'or. Ici les applications se présentent en foule; mais continuons. La religion se conslilU(ï comme le gouvernement : née aussitôt que l'homme, elle avait vojagé avec la famille au milieu de ses enfants et de ses troupeaux, et séjourné, comme elle, dans la cabane du pasteur: elle avait erré dans le désert avec la nation, et comme elle habité sous la tente du combat. Elle se pose avec l'Êtaî; les personnes publiques, chef, ministres, sujets, les propriétés publiques de l'une et de l'autre société se distinguent et s'établissent; le pouvoir religieux s'unit inséparablement au pouvoir politique, et Moïse est frère d'Aaron. Les art-s empruntés d'Egjple, parce qu'un peuple barbare dans ses lois peut être poli dans ses arts, sont sacrés à la religion. Des chefs sous divers noms, et même du sexe le plus faible, précèdent l'hérédité du pouvoir, dont les chances quelquefois fâcheuses conviennent moins à une société naissante et encore mal aîTermie. L'hérédité vient à son tour, dernier état, étal le plus (ixe de toute nation. Alors la religion s'asseoit dans un temple, et lu royauté dans un palais. C'est là l'histoire de tous les peuples qui se civilisent : mais admirez te dernier trait, et voyez dans Ihistoire des trois premiers règnes de la première race des rois hébreux \ l'histoire entière des races les plus longues des rois de tous les peuples. David ', le roi digne d'e'lre aimv, W.
' Exode, 32. — Besoins et plaisjirs, c'est \çpamm et circenses des républiques païennes , et le seul soin de tout peuple qui n'a pas encore de lois.
■ Saùl (en hébreu, qui est demandé), mort sans posté. ité, n'appartient à aucune race. Le gouvernement des Hébreux a toujours élé nionarchique , s'il n'a pas toujours été royal uu Iiérédiiaire. C'est ce qui fait qu'il est dit à la ■■isi du livre des Juges , pour exprimer le désordre : a En ce temps-là , il n'y avr.it » point de chef en Israël , et chacun faisait ce (jui lui seuibiait bon. ■>
■' Da\id, en hébieu, veut ûir^aimuble; Sà]omou , pacifique ; Roboam, (jui 'lâche le peuple. On sait que Salom n éiait Irès-iustruit dans les sciences te-
roi religieux, éloquent et valeureux, commence; Salomon, le roi pacifique et fastueux, le suil; et avec lui commencent les «lépenses immodérées, les impots excessifs, l'empire des femmes, le culte des dieux étrangers, peut-être l'abus des sciences humaines. Roboam, le roi qui lâche le peuple, le roi faible, lui succède. Il recueille l'héritage de l'adultère et de l'impiété, et il est puni des fautes de son père et de celles de son aïeul. Des conseillers sans expérience égarent sa jeunesse, le peuple se révolte, les dix dernières tribus se séparent des deux premières; la révolution est consommée L'Hébreu sera mené
en captivité. Ainsi tout peuple divisé déchoit de l'indépendance, asservi par ses voisins ou dominé par des tyrans. L'Hébreu cependant revient d'esclavage, et relève, malgré les ennemis de son culte, le temple du vrai Dieu sur ses antiques
fondements Ici le rideau se tire, les rois et les peuples en
savent assez sur leurs destinées. Le peuple hébreu rentre dans l'ordre général des sociétés, et son histoire cesse d'être extraordinaire, à l'instant qu'elle cesse d'être phophétique.
Que sont, j'ose le demander, auprès de ces mémorables leçons, de ces sublimes considérations, qui vivifient la pensée comme l'imagination; que sont ces tristes objections contre la révélation mosaïque, ces difficultés que l'on croit sérieuses parce qu'elles sont étranges, et savantes parce qu'elles forment de gros livres; ces objections que les uns vont chercher dans les entrailles de la terre, les autres dans la région des étoiles? Que sont tous ces calculs astronomiques dont on nous menace, faits à Paris, et importés d'Egypte '? N'avons-nous pas vu les antiquités chinoises réduites de quelques mille ans, et ce peuple rentrer dans la chronologie de tous les peuples? Ignorons-nous
ir.aines, et son nom , comme celui d'Hiram , son ami, joue encore un grand rôle dans les sciences cabalistiques et les sociétés occultes.
' On a vu aujourd'tiui à quoi se sont réduites ces menaces. L'arrivée du fameux zodiaque de Dendera à Paris a dérangé tous les petits calculs del'inorédulité , et la Genèse a triomphé de toutes les espérances fondées sur les préieuducs antiquités égyptiennes.
(Jonc ce que les géologues peuvent faire avec leurs couches de terre, les chronologistes avec leurs dynastie, les astronomes avec leurs périodes? Et n'y a-t-il pas des géologues, des historiens et des astronomes qui tirent des mêmes observation? des inductions tout opposées '? Les philosophes ne veulent pas que Dieu ait parlé aux hommes, afin de leur parler euxmêmes, on le sait : mais ne leur ont-ils pas assez parlé? ei, après tout ce que nous avons vu et entendu, leur reste-il encore quelque chose à nous apprendre? Le livre des Ruines doit-il être l'unique fondement de toutes nos connaissances morales? le roman de J.-J. Rousseau, ou le poëme de Voltaire, la seule règle de nos mœurs? N'est-on pas las de combattre une religion qui renaît même de la révolution française, de frapper une enclume qui a usé tant de marteaux, et même ceux du temps et du bel esprit? Revenons aux lois générales dont cetle digression nous a écartés '.
' M. De Luc, célèbre professeur de GoUingue, qui a donné dans ses Lettres géologiques un commentaire physique des li\res de la Genèse; l'abbé Gxierin du Rocher, qui, dans son ingénieuse Histoire véritable des temps fabuleux, a réduit à leur juste valeur les prétendues dynasties des rois d'Egypte. Quant à l'astronomie, voici une note curieuse, qui se trouve dans les Recherches sur le Christianisme, de Ch. Bonnet, de Genève : « Ou sait que les prophéties de ') Daniel sont celles qui exercent le plus la sagacité et le savoir des plus habiles » interprètes, je pourrais aujouter, des plus profonds astronomes; car j'en » connais un dont je regretterai toujours la mort prématurée, qui avait lait » dans ces admirables prophéties des découvertes astronomiques qui avaient » étonné deux des premiers astronomes de notre siècle, MM. de Mairan et » Cassini. Je parle de feu M. de Cheseaux, mort à trente-trois ans, en 1751, et » dont les rares et nombreuses connaissances étaient relevées par une modestie, « une candeur et une piété plus rare encore. Voyez l'avertissement de ses Mé- » moires posthumes sur divers sujets d'astronomie et de mathématiques, Lau- » sanne, 1734, in-4''; ouvrage profond, très-peu connu et digne de l'être, mais » qui ne saurait être entendu que des savants les plus initiés dans les secrets )) de la haute astronomie. Il n'y a pas moyen de disconvenir des vérités et des » découvertes qui sont prouvées dans votre dissertation , écrivait l'illustre » Mairan au jeune astronome ; mais je ne puis comprendre pourquoi et corn » ment elles sont aussi renfermées dans l'Ecriture sainte. »
- Aujourd'hui , la grande objection contre la religion chrétienne est que kf hommes n'ont jamais rendu de culte qu'au soleil. Mais, si les hommes ado^
Mais ces lois générales, axiomes de la science de la législation, ont besoin d'être développées dans les lois particulières qui en sont les conséquences. Les sociétés juive et chrétienne, qui ont le mieux connu toutes les lois générales, sont les plus fortes des sociétés du monde; mais, parmi les sociétés chrétiennes, celles chez qui les lois particulières sont les conséquences les plus naturelles des lois générales, sont les plus fortes des sociétés, de cette force de conservation ou de restauration qui tire une société même des plus extrêmes malheurs : là seulement est la raison de l'incontestable supériorité de
raient le soleil, ils croyaient donc quelque chose digne d'être adoré, comme un enfant qui a peur d'un masque croit qu'il y a quelque chose qu'on peut craindre. Les hommes avaient donc une idée de la Divinité, dont ils faisaient une fausse application; car une idée est toujours vraie, et ne pèche que faute d'être complète. Dieu est donc le soleil, suivant ces nouveaux interprètes; les apôlrcs sont les signes du zodiaque, la sainte Vierge- est la constellation de la vierge, Adam celle du bouvier, la fête de Pàque l'entrée du soleil au signe du bélier, etc., etc. Sans doute , il y a des analogies entre le monde moral et le monde physique, qtii sont le principe de toute style Gguré et métaphorique (et tout style est ligure ] ; c'est un des grands mystères de l'univers , et sur lequel il y a le plu? a découvrir. Mais je tremble qu'il s'élève un jour un historien qui, rapprochant des attributs du soleil tout ce que les contemporains ont dit de l'éclat, delà force, de la vigueur du règne de Charlemagne , de cette puissance éclairée qui dicta desloisau monde policé, ne soutienne que Charlemagnen'cst que lesoleil delà fable : il verra dans les courses rapides de ce prince d'un bout de l'Europe u l'autre, la marche du soleil autour du globe, le temple du soleil dans ;c beau palais d'Aix-la-ChapellCj son éloignement des peuples polaires dans la guerre que Charlemagne lit aux peuples du Nord, les douze signes du zodiaque dans les douze pairs de la table-ronde, l'entrée du boieil aux quatre saisons de l'année dans les parlements solennels tenus aux quatre grandes fêtes... Louis-le-Débonnaire, qui ruine l'empire de son père, sera Phaéton qui veut conduire le char de Phébus, et qui embrase l'univers. Les évêques rebelles seront les chevaux fougueux ; quelque érudil ne manquera pas de trouver entre leurs nums des rapprochements pércniptoires : même dans quelques mille ans les distances disparaîtront, et l'on mettra sur le compte de Charlemagne le soleil, emblème de Louis XIV , et pourvu que l'auteur de ce sjstéme ait soin de le faire un peu moins long que le système m /oZto dont je veux parler, il paraîtra beaucoup plus vraisemblable. L'Histoire de France tout entière ne sera plus alors qu'un tissu de fables renouvelées de la mythologie païenne, imaginées par des imposteurs, et adoptées par des imbéciles; et nous aurons Vorigine desgouveriti^nent-t , qui fera le pendant de V Origine des Culles.
PRÉLIMINAIRF. 267
certaines sociétés religieuses et politiques sur toutes les autres; en sorte que la société la plus éclairée, et conséqueninient la plus forte, sera, toutes choses égales, celle dont la législation particulière sera le plus et le mieux en harmonie avec la législation générale, comme Ihomme le plus vertueux est celui dont les actions individuelles sont les plus conformes aux principes de l'ordre général, comme le savant le plus instruit en géométrie est celui qui a porté le plus loin les conséquences des premiers principes de cette science.
Ces conséquences sont prochaines ou éloignées, morales ou physiques, comme les personnes et leurs rapports. Les hommes sont dans la société père ou tils, époux ou épouse, chef, ministres, sujets : ce sont là les personnes sociales ou morales, avec leurs rapports et leurs lois. Les hommes sont encore propriétaires de hiens meubles et immeubles; ils habitent la ville ou les campagnes; ils sont plaideurs ou soldats, laboureurs ou commerçants, bons même ou méchants, comme ils sunt poètes ou peintres, maçons ou tailleurs, etc.; et comme chacun de ces arts a ses règles spéciales, chacune de ces professions ou de ces états a ses lois particulières, que l'on appelle ordonnances. De là les ordonnances judiciaires et militaires, civiles et criminelles, municipales et coloniales, rurales et commerciales, etc.
Si tous les citoyens sont père ou fils, époux ou épouse, ministres ou sujets, c'est-à-dire, si tous les citoyens sont entre eux dans des rapports moraux, ils doivent donc tous connaître les lois morales qui fixent les rapports des hommes entre eux comme membres de la famille, des familles entre elles comme membres des États, des États entre eux comme membres de la société universelle du christianisme, qui comprend le genre liumaiji; car toutes les nations appartiennent actuellement ou éventuellement au cLrislianisme. Mais chaque citoyen exerce une profession particulière: il doit donc apprendre encore les ordonnances particulières à sa profession; et il en sera alors de la législation comme il en est du langage qui a des règles
générales, communes à la syntaxe de tous les peuples, et des règles spéciales, particulières à la grammaire de chaque peuple; et il y a aussi dans chaque société une langue courante commune à tous les citoyens, et une langue technique particulière à chaque profession : car la langue du peintre n'est pas celle du matelot, et la langue du jurisconsulte n'est pas celle du guerrier.
C'est, j'ose le dire, sous cet aspect général qu'il faut considérer la législation d'un grand peuple. Ces lois générales développées dans leur application, doivent être le livre de tous les citoyens, le premier entretien de la raison de l'homme, et le complément de son éducation. C'est à la France à en offrir à l'Europe le modèle, puisqu'elle est la seule qui trouve dans des circonstances, inouïes jusqu'à nos jours, la nécessité de se créer un système entier de lois, et les moyens de le perfectionner. Nous avons vu toutes les erreurs de législation, et nous en connaissons tous les principes. Nous avons vu la législation de Dieu et la législation de l'homme, la législation de la raison éternelle et celle de nos petites passions, la doctrine du christianisme et celle du philosophisme, et nous sommes capables de tout recevoir, puisque nous avons été capables de tout endurer.
C'est cet essai de législation morale que je présente au public, non comme un modèle à suivre et un plan achevé, mais comme une esquisse de ce grand ouvrage, et des jalons sur une route que d'autres parcourront avec plus de talent, de connaissances et de bonheur. Ce sont moins les connaissances qui nous manquent, que le courage d'en faire usage. Depuis si longtemps, nous sommes accoutumés à ne penser qu'en foule, à ne parler qu'en public, à ne rédiger des lois qu'en comité, à ne les discuter qu'à la tribune, à ne les porter qu'à la pluralité des voix, que les hommes qui ont le plus de talent et de connaissances ont peur dès qu'ils sont seuls, et n'osent faire un pas sans je ne sais quel bruit, souvent imaginaire, qu'ils appellent l'opinion publique : comme s'il pouvait y avoir une autre opinion publique que la Vérité, seule opinion publique, puis-
qu'elle seule embrasse tous les temps et tous les lieux, et qu'elle doit régler tous les hommes.
Qu'on ne s'étonne pas si j'ai parlé dans ce projet des pères, des mères, des enfants, des domestiques, des compagnons ouvriers, etc. Ceux qui ont détruit en France les mœurs, par ie motif qu'elle n'avait pas de lois écrites, nous ont imposé la nécessité de tout écrire, et même les mœurs. Dans les commencements de la société, les lois de la famille forment, en se développant, les lois de l'État qui sort de la famille comme un arbre du germe qui le récèle; sur la fin de la société, lÉlat doit former par ses lois les mœurs ou les lois de la famille, parce que les familles ne peuvent plus se conserver sans l'Élat ni hors de l'État. Ainsi le gland produit le chêne, et le chêne à son tour reproduit des glands.
L'Europe a cessé de nous combattre, et elle va nous juger. Jusqu'à présent occupée de ses propres revers, elle a à peine arrêté ses regards sur ie prodige d'une nation où une partie nombreuse des citoyens est constamment assemblée depuis tant d'années pour donner des lois à l'autre partie, où ces législateurs se remplaçant les uns les autres par des renouvellements périodiques, ou se déplaçant par des secousses irrégulières, entretiennent sans interruption cette législation permanente, comme ces machines destinées à élever de l'eau pour les besoins de nos cités. L'Europe admirera comment après tant de temps, de législateurs et de lois, la nation la plus avancée dans les arts de l'esprit, une nation de trente millions d'hommes et de Français, renouvelés comme les hommes de Deucalion et de Cadmus, comment après douze ans, cette nation a pu attendre encore un code civil, un code criminel, un code même religieux, n'avoir des peines capitales que provisoirement, ignorer encore si le lieu même de la famille sera respecté; moins avancée dans sa législation au quatorzième siècle de son âge et après tant de législatures, qu'une peuplade qui sort de ses forêts, et qui a des usages iixes et des coutumes qu'il ne faut que rédiger!
N'en doutons pas, les peuples étrangers, qui ne connaissent encore Tjue l'histoire de nos expéditions militaires, reliront dans le loisir de la paix, et sans doute avec la malignité de la haine, l'histoire de nos expéditions législatives, et le mépris que nos folies passées leur inspireront les paiera de ce qu'il leur en a coûté d'admiration pour nos succès. Nous opposerions en vain à leur juste censure ces faits d'armes brillants, ces prodiges de valeur et d'habilité qui ont fait leur désespoir et notre gloire. Soit que la guerre ne paraisse qu'une vivacité de jeunesse aux nations parvenues à la virilité, et qu'elle semble les rapprocher un peu trop des hordes conquérantes avant d'être civilisées; soit que regardée par les peuples raisonnables comme une triste nécessité, elle soit mise par eux au rang des malheurs qu'on évite de rappeler; soit enfin que, dans l'art de la guerre comme dans tous les autres, les hommes fassent plus de cas du génie, à celle époque de la société où l'homme ne l'étudié pas dans les livres, alors qu'il est une illumination soudaine, comme l'appelle Bossuet, ou que le génie guerrier ait perdu quelque, chose de son éclat depuis qu'on en a fait une profession, un corps, et que la guerre est devenue un art qui s'exerce avec des ingénieurs et des machines ingénieuses, il est certain qu'à mesure que la raison générale fera des progrès, la gloire des armes ne brillera qu'au second rang chez les peuples chrétiens; quoique cependant ils soient, de tous les peuples anciens et modernes, ceux qui font la guerre avec plus d'art et même de courage, puisqu'ils exposent leurs guerriers à la mort sans aucune arme défensive qui les en sépare, et même sans qu'ils puissent se défendre, par leur valeur, de l'effet terrible de ces machines que le génie a inventées. L'on ne pardonne plus à un historien ces détails de combat si intéressants pour les acteurs, et dans les journaux contemporains on aime mieux rencontrer un acte d'humanité au milieu des combats, et les sentiments de la paix ne plaisent jamais plus à nos cœurs que lorsque nous les trouvons au sein des fureurs de la guerre.
Non, ce ne sera pas avec des victoires, mais avec des
v^tus, que la France répondra à la postérité, lorsque, citée à ce tribunal dont aucune considération ne fait chanceler l'équité, elle rendra compte, comme l'aînée de la grande famille, de tout ce qu'elle avait reçu pour la prospérité commune, et de l'usage qu'elle a fait de tant de talents naturels, de tant d'instruction et de tant de gloire.
« Contrainte d'avouer tant de forfaits divers , 1) Et des crimes peut-être inconnus aux enfers, »
la France devra offrir des journées de sagesse, plutôt que des journées de gloire, en expiation de quelques journées d'inexpiables horreurs, et si ces crimes inouïs n'ont pu être effacés par le supplice de leurs auteurs, que peuvent-ils avoir de commun avec la mort honorable de nos guerriers?
Ce serait en vain que nous voudrions jeter le voile brillant des arts et des sciences physiques sur les plaies épouvantables que nous avons faites à l'humanité. La France (et elle n'en était pas moins la première des nations), la France a été égalée ou surpassée par les autres peuples dans l'invention des arts physiques, comme elle les a surpassés tous dans les arts de îa pensée. Newton et Kepler, Linnée et Bergmann, Boerhaave et Galilée, Winslow et Haller, étaient étrangers à la France. Nos peintres le cèdent à ceux des écoles étrangères, et nos sculpteurs désespèrent d'égaler les statuaires de la Grèce antique; même les arts d'imitation se ressentent aujourd'hui de la dégénération de nos pensées, et d'une révolution qui nous a ramenés à l'enfance, car les arts n'imitent que ce qu'ils ont sôbs les yeux. Nos grands peintres du dernier siècle honoraient leur art par les imitalions des scènes mémorables, et des personnages célèbres de la société politique et religieuse : les artistes de nos jours présentent surtout à notre admiration les scènes voluptueuses ou puériles de l'homme privé et de la vie domestique; ils cherchent moins à imiter les vertus que les passions, l'homme moral moins que l'homme physique,
les effets de la nature matérielle; leurs expositions noffrent presque jamais qu'animaux, fleurs, individus, hommes, femmes, enfants, souvent inconnus, même quand ils seraient nommés. Nous revenons aux imitations de la vie sauvage et à la nudité des sexes, qui est le caractère de l'extrême barbarie '. Hélas! et les arts de la pensée eux-mêmes, ces arts que nous avons portés à une si haute perfection, semblent tendre à leur fm; en serait-il de ces plaisirs de l'esprit, dans une société qui avance, comme de ces amusements de l'enfance, ou même de ces illusions plus douces de la jeunesse, que l'homme laisse derrière lui dans le voyage de la vie, et qui ne lui paraissent plus dignes de la gravité de l'âge viril? L'art dramatique périt sous la multitude de nouveautés, comme la considération usurpée un moment par les comédiens a péri sous la hauteur de leurs prétentions. Quand toutes les règles de l'art sont connues, toutes les combinaisons de la langue employées, et peut-être l'imitation de toutes les scènes de la vie publique et domestique épuisées, alors sans doute la carrière de l'art est parcourue. Les pièces de Jodelle et celles de Racine en sont les deux extrêmes; il n'est plus donné à aucun écrivain de descendre aussi bas, ni de s'élever plus haut, et même avec des succès égaux on ne peut plus prétendre à la même gloire. A la naissance de l'art, il fallait, pour se distinguer, en atteindre les limites; il faut, à son déclin, les dépasser pour être remarqué. Les anciens ont atteint
' Oh a voulu nous faire croire que les chefs de deux armées d'hommes rmés de pied en cap se mettaient nus pour combattre avec des boucliers. Cela rappelle ces chanoines d'Eihiopie, dont parle madame de Sévigné, qui chantaient l'office tout nus, avec leur aumusse sur le bras. La nudité était honteuse chez les Romains pour les hommes libres , et Ton peut en voir la preuve dans !e Trimalcion de Pétrone. Les Grecs des temps héroïques pensaient de même. On sait que ce ne fut que plus tard qu'un de leurs rois se mit nu pour lutter, et la nudité n'était permise qu'à ceux qui se donnaient en spectacle. C'est un reste d'extravagance révolutionnaire. Un jour ces tableaux recevront des draperies, ou ne paraîtront pas en public. Il n'y a en tout genre que le bon et le décent qui doivent subsister. Nous soulTrons la nudité des statues grecques comme nouf^ li) pardonnons aux cnlanls.
îe sublime du naïf, et les modernes le sublime du grand ; on veut aller plus loin, et Ton outre le naïf jusqu'au puéril, et le grand jusqu'au monstrueux. Ainsi un homme veut toujours paraître jeune, et finit par être ridicule. Alors la comédie devient une farce licencieuse ou une imitation de puérilités, et la tragédie une représentation gigantesque ou un tissu d'extravagances. Quelquefois elle est une machine où l'on supplée par des illusions d'optique, les prestiges des décorations, on même le jeu des animaux, à la stérilité du poëte ou à l'épuisement de son art. La satire n'est plus qu'une libelle diffamatoire; l'églogue, la fable, l'idjlle sont renvoyées à l'enfance, et peut-être, dans notre situation présente, ne pouvons-nous plus prétendre qu'au funeste honneur de fournir à un poëte, dans quelques siècles, le sujet d'une épopée où il chanterait la société menacée de retomber dans la barbarie, luttant avec des efforts surnaturels contre cette épouvantable révolution, comme Milton a chanté le combat des bons et des mauvais anges, et le Tasse, la lutte sanglante des chrétiens contre les infidèles.
Les législateurs de collège qui nous ont régentés ont voulu en vain nous ramener aux dieux, aux jeux, aux fêtes du paganisme, comme ils en avaient ramené parmi nous les mœurs et les lois. C'est surtout ce ridicule qui a flétri la révolution française, et la raison y a eu plus de part que la force. Le temps est venu où nous jugerons les héros du paganisme, comme nous jugeons ses dieux. Nous apprécierons dans ces sociétés trop vantées ces vertus privées qu'on nous oppose sans cesse, et ces crimes publics dont on n'a garde de nous parler ; nous y retrouverons la tempérance dans la pauvreté, et le luxe le plus effréné dans la richesse; des lois faites par le père contre l'enfant, par le mari contre l'épouse, par le maître contre l'esclave, par le créancier contre le débiteur, par le citoyen contre l'homme, un amour pour la patrie qui n'était que la haine des autres peuples, l'assemblage de la volupté et de la barbarie, et un peuple tout entier passant des jeux
obscènes de Flore aux jeux sanglants des gladiateurs..,. Et au milieu de ces empires qui ont brillé un moment sur la scène du monde, et qui sont tombés, dit Bossuet, les uns sur ks autres avec un fracas effroyable, et tombés d'une chute éternelle, deux peuples, l'un commencé, l'autre consommé, mais tous les deux le peuple de Dieu, parce que l'un a été conduit par ses ordres, que l'autre doit être gouverné par ses lois, deux peuples resteront debout au milieu des ruines du monde ancien, et s'élèveront au-dessus de tous les peuples modernes, et leurs deux législateurs au-dessus de tous les législateurs ; l'un, objet de la vénération du peuple juif; l'autre, objet de l'adoration des chrétiens, à qui tout pouvoir a été donné sur le monde des intelligences et sur le monde des corps, devant qui tout genou doit fléchir, et qui doit réunir toutes les nations dans une même législation, comme le pasteur réunit ses troupeaux dans le même bercail. C'est à la France à y entrer la ptemière, et toutes les nations y entreront après elle. Alors, laissant l'Europe s'entretenir de l'éclat de ses victoires, et admirer la perfection de ses arts, elle ne s'enorgueillira que de la dignité de ses mœurs, et de la sagesse de ses lois.