DE LA PHILOSOPHIE
La philosophie, qui signifiait chez les païens Vamour de la sagesse, et qui ne signifie pour nous que la recherche de la vérité, a commencé pour l'homme avec la parole, et pour l'univers avec l'écriture.
Comme la vérité n'est autre chose que la science des êtres et (le leurs rapports, et que les êtres sont tous compris sous les expressions générales de cause et d'effets, la philosophie, considérée en général, suivit d'abord cette division.
La plus ancienne philosophie écrite qui nous soit connue, celle des Hébreux, s'attacha à faire connaître la cause suprême, intelligente, éternelle de l'univers, et sa volonté générale, dont les lois fondamentales des êtres sont l'expression : elle en tira la connaissance des devoirs de l'homme, et elle parla de cette cause suprême et de l'homme, son plus noble effet, et celui qui soumet tous les autres à sa pensée ou à son action, avec une hauteur d'intelligence, une force de sentiment, une magnificence de style proportionnée à la majesté des objets, et auxquels le langage des autres peuples ne put atteindre.
Les effets même purement matériels, la philosophie des Hébreux ne les considéra pas en eux-mêmes : ils ne lui parurent pas dignes de ses recherches; elle les considéra comme Vaction merveilleuse delà cause souverainement puissante, et, franchissant ces lois générales du mouvement et de la matière dont nous sommes si péniblement occupés, elle vit dans les cieux le pavillon qu'étendait sur l'univers la main du Très- Hauf, dans les nuées son vêlement, dans la terre son marchepied, dans les foudres et les tempêtes ses messagers et ses hérauts. Si elle admira la puissance infinie du Créateur dans
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les grands phénomènes de la nature, elle bénit son inépuisable bonté dans les plus petits effets de la création. Les productions de la terre furent le repas préparé pour l'homme, et les animaux furent les serviteurs destinés à l'aider dans ses travaux. D,e là ces hymnes à la gloire de l'être tout-puissant et tout bon, ces cantiques de reconnaissance et d'amour, qui font de la plus haute philosophie la poésie tantôt la plus sublime et tantôt la plus gracieuse, et qui traduisent des pensées divines en langage divin.
Les autres peuples perdirent de vue cette haute philosophie, transmise d'abord dans toutes les familles par une tradition orale, et depuis maintenue pure et entière chez le seul peuple hébreu par une transmission écrite. Ils s'arrêtèrent à la contemplation des effets, y cherchèrent tout, et même la cause intelligente, et multiplièrent la cause à proportion du nombre et de la variété des effets.
Les Chaldéens virent leurs dieux dans les astres, et servirent la milice du ciel; les Égyptiens, sur la terre, dans les plantes et les animaux ; les Grecs, dans les hommes, et surtout dans leurs passions. Toutes les causes secondes, l'air, le feu, l'eau, la terre et ses atomes, leur parurent tour à tour la cause première de l'univers. Dans leurs vaines imaginations, ces philosophes corpusculaires voulurent peindre aux sens ce qui ne doit être exprimé qua la pensée; ils ne virent dans l'univers que des images de corps, au lieu d'y voir, comme les Hébreux, des figures de vérités. Les philosophes hébreux s'appelaient avec raison \cs voyants. Les philosophes grecs se décorèrent du nom de sages '; mais ils cherchèrent la sagesse hors des voies de la vérité, et ils ne rencontrèrent que la corruption et le mensonge ^
Il y eut alors, comme aujourd'hui, deux philosophie» ou
' On s'appelait alors sage, comme dans notre révolution on s'est appelé rertueux.
''- Grœci sapientiam quœrunt.. dicenies se esse satjifiiles, sluiii atti sunt. {F.pît (vtx namains]
deux doctrines : une philosophie divine, qui se confondit avec la religion, et une philosophie humaine, que l'homme associa à la morale; car les philosophes grecs dissertaient beaucoup sur l'homme, sur sa nature et sur sa fin.
Cependant la doctrine des Hébreux se répandait avec leurs livres dans les parties d'Asie et d'Europe voisines de la Palestine. Elle ne fut pas inconnue aux Grecs, et donna sans doute à la philosophie de Platon ce caractère d'élévation et de vérité qui la distingue des autres doctrines de ses compatriotes Platon fit de la philosophie avec sa raison, ou du moins avec son intelligence; les autres en firent avec leurs passions: les stoïciens, avec l'orgueil; les épicuriens, avec la volupté; le sceptique douta, les pyrrhoniens nièrent, les ecclectiques cherchèrent; les uns dirent à l'homme : jouis; les autres lui crièrent : abstiens-toi; ceux-ci lui apprirent à ne rien affirmer, ceux-là à ne rien croire.
Cette confusion de doctrines passa chez les Romains, mais assez tard. La philosophie des Grecs, vain luxe de l'esprit, ue pénétra à Rome qu'avec tous les autres genres de luxe qui devaient venger l'univers de sa défaite ', et faire expier à Rome ses succès. Mais les Romains, sévères et occupés de grandes choses, choisirent ce qu'il y avait de plus sage ou de moins déraisonnable dans la philosophie des Grecs, comme ils avaient retenu ce qu'il y avait de plus grave dans leur culte; et de toutes les sectes de philosophie, les plus considérées à Romje furent celles des stoïciens, qui parlaient de la vertu, et celle de l'Académie, qui cherchait de tous côtés, ne se fixait que dans son incertitude, et n'affirmait pas de vérité, de peur de soutenir une erreur.
Les opinions d'un homme forment sa philosophie, mais la philosophie d'un peuple est sa législation : raison pour laquelle les hommes avides de domination imposent au peuple, comme des lois, leurs propres opinions, et veulent faire une doctrine
' « Luxuria incubuit victumque ulcisiitur orbem. » Juv.
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générale de leurs sentiments particuliers. Chez les Hébreux, une doctrine intellectuelle avait produit une législation raisonnable, ou plutôt s'était confondue avec elle; mais chez les païens, une philosophie sensuelle enfanta des législations absurdes : funeste exemple, et depuis trop souvent répété!
L'univers périssait sous ces opinions insensées et ces législations corrompues. La doctrine mystérieuse et toute en expectative des Hébreux ne pouvait pas plus convenir à l'homme, devenu en grandissant avide de connaître la vérité et d'en jouir, que leur législation, purement locale, ne pouvait convenir à la société étendue sous l'empire romain. Ce fut alors qu'il parut chez les Juifs, et qu'il sortit en quelque sorte de leurs doctrines et de leur législation une doctrine plus développée et une législation plus générale. La doctrine des Hébreux avait révélé la cause, la philosophie des païens s'était arrêtée aux effets; le christianisme vint révéler au monde la connaissance du moyen universel, médius, ou médiateur, de l'être qui unit la cause universelle à l'universalité des effets, ou à l'univers, et qui forme le rapport entre le créateur et la créature.
Alors tout fut connu, êtres et rapports, tout ce qui est, et même tout ce qui peut être dans l'ordre des êtres, tels que notre raison les perçoit; car, ou la raison humaine n'est qu'une lueur vaine et trompeuse, ou tout, êtres et rapports, existants et même possibles, est compris dans cette catéfjorie générale, et la plus générale possible, cause, moyen, effet \ Et comme le moyen est en rapport à la fois et avec la cause de laquelle il est, et avec l'effet pour lequel il est, la philosophie des chrétiens, ou la connaissance du moyen universel, du médiateur, par qui tout a été fait ou réparé dans l'ordre moral, fit connaître la cause et l'effet, Dieu et l'homme, autant qu'ils peuvent
' Le rapport Recette proposition purement philosophique, mais fondamentale, de la philosophie, avec les dogmes fondamentaux du christianisme, deviendra évident.
être connus ici-bas par la raison humaine. Cette doctrine, scandale pour les Hébreux, qui se croyaient les seuls voyants: /bifie pour les Grecs, qui se croyaient les seuls sages, convainquit d'insuffisance la doctrine des uns, et d'absurdité la philosophie des autres; et par la rectitude qu'elle mit dans les pensées, elle prépara les hommes à la perfection des mœurs et des lois, et même au progrès des lumières dans tous les arts de l'intelligence.
La doctrine des Hébreux faisait connaître la puissance de Dieu et ses desseins sur l'homme; la doctrine du christianisme fit connaître les rapports ou la société de Dieu et de l'homme, et des hommes entre eux, totalement ignorés des païens dans la spéculation, et horriblement défigurés dans la pratique. La grande énigme de l'univers fut résolue. Il n'y eut plus rien à révéler à l'homme, rien à prescrire à la société, hors de cette doctrine et de ses lois; et le fondateur de cette sublime doctrine, mourant pour la propager, put dire, sous l'expression la plus simple, cette vérité profonde : Tout est consommé.
La philosophie des chrétiens leur aurait suffi sans doute, et le plus savant de leurs docteurs ne voulait pas en connaître d'autre; mais forcés de combattre les païens, les premiers défenseurs du christianisme étudièrent la philosophie des Grecs, dont une nombreuse partie de l'Église chrétienne parlait la langue, et dont les écoles avaient fourni à la religion plusieurs de ses plus savants interprètes.
Platon, avec sa doctrine intellectuelle et ses nobles conceptions, devait plaire aux premiers docteurs chrétiens, qui y retrouvèrent des dogmes de la religion hébraïque, et même crurent y démêler quelque connaissance des plus hautes vérités du christianisme. A mesure qu'il s'étendait, ennemi de toutes les erreurs, il était combattu par tous les esprits. Les Grecs, disputeurs subtils comme tous les esprits faibles, commencèrent ces controverses épineuses qui durent encore, où l'on met l'adresse de la dialectique à la place de la force des raisons; et la religion permit à ses défenseurs ces armes fragiles, mais
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acérées, avec lesquelles l'erreur adroite et composée ne manque presque jamais de surprendre la vérité simple et confiante. De la dialectique des Grecs, unie aux idées chrétiennes, naquit la scolastique du moyen âge, qui, pour traduire les idées justes et précises du christianisme dans les langues fausses ou transpo- Htives des païens, donna au langage des Romains une construction naturelle ou analogue contraire à sou génie. De là ce latin moderne, connu sous le nom de latin de Vécole, qui subsistait encore à peu près sous la même forme dans nos études, de théologie, de philosophie, de jurisprudence; car il est des^'^ ( j langues dans lesquelles on ne peut penser juste sans parler mal. ' *
Avec la dialectique des Grecs, on étudia leur philosophie de mots, leur politique de crimes, leur physique de préjugés; et tout, dans le moyen âge, fut admiré de ce peuple enfant, hors la seule partie dans laquelle il eût excellé, la poétique et la riiétorique, trop fortes pour nos langues encore incultes, et pour des esprits encore peu exercés.
Ce fut ainsi que l'Europe parvint au quinzième siècle. Ver? cette époque, un débordement de Grecs dans notre Occident, de subtilités dignes des Grecs dans l'examen de nos dogmes, d'idées renouvelées des Grecs dans nos gouvernements, de modèles grecs dans nos arts, produisit celte philosophie d'abord religieuse ou plutôt théologique, depuis si irréligieuse, amie des arts des Grecs, admiratrice de leurs fêtes, de leurs institutions politiques, même de leur culte théâtral et voluptueux, et que l'Europe a signalée aux siècles à venir sous le nom de pMlosophie moderne, nom de rébrobalion et d"iujure; car, en morale, toute doctrine moderne, et qui n'est pas aussi ancienne que l'homme, est une erreur.
Cependant cette philosophie n'est pas aussi moderne qu'on le pense. Déisme ou athéisme, on la retrouve chez les Grecs, où de beaux esprits avaient nié la Providence, et nié la Divinité ; mais au moins les païens ne méconnaissaient la Divinité qu'après l'avoir défigurée, et en avoir fait des hommes impurs ou des animaux sans raison ; au lieu que nos sages, éclairés
par une doctrine qui leur montre en Dieu une intelligence infinie, un amour immense, une action toute-puissante, sans aucun mélange d'imperfections, le méconnaissent même dans sa beauté. Chose étonnante! des hommes à qui leurs progrc'? dans l'art de décomposer les corps, de les classer, de calculer les lois de leurs mouvements, ont ouvert le laboratoire de la Divinité, s'obstinent à la méconnaître*: pareils à des enfants introduits dans un cabinet, qui n'en considèrent que les raretés et ne saluent pas le maître, leur doctrine corpusculaire s'arrête aux causes secondes, ne voit que des éléments et des germes, et elle prend les moyens de la conservation pour les agents de la création. Comme celle des Grecs, elle est vaine dans ses pensées et superbe dans ses discours. Elle a pris des stoïciens l'orgueil, et des épicuriens la licence. Elle a ses sceptiques, ses pyrrhoniens, ses ecclectiques, et la seule doctrine qu'elle n'ait pas embrassée est relie des privations.
Cette philosophie moderne ignore Dieu plus que celle des païens, et ne connaît pas mieux l'homme ; encore moins connaît-elle la société. L'homme, cette intelligence servie par des wganes, est pour nos sophistes, comme pour le sophiste grec, un coq à deux pieds, sans plumes, un animal débruti, une masse organisée, dit un écrivain encore vivant, qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne et de ses besoins : doctrine abjecte et funeste, aujourd'hui paisiblement et universellement enseignée dans les écoles, où l'on s'occupe bien moins de prolonger la vie de l'homme physique, que d'étouffer toute connaissance de l'homme moral. La société n'est, pour les sages modernes, qu'un lien de convention que la volonté du peuple a formé, que la volonté du peuple peut dissoudre; semblable à la tente que le berger dresse pour une nuit, et qu'il enlève au point du jour.
' Les anciens jugeaienl la présence des dieux au désordre de la nature, et pour eux chaque événement remarquable était annoncé par une monstruosilé physique : les modernes, à force de voir l'immutabilité de l'ordre physique, en méconnaissent l'auteur. C'est la même disposition.
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Ainsi la philosophie moderne confond, dans l'homme, l'esprit avec les organes; dans la société, le souverain avec les sujets; dans l'univers, Dieu même avec la nature, partout la cause avec SQseffefs, et elle détruit tout ordre général et parliculiefj en étant tout pouvoir réel à l'homme sur lui-même, aux chefs des Étals sur le peuple, à Dieu même sur l'univers.
Cependant il s'était élevé vers le milieu de l'autre siècle, non une autre philosophie que celle des chrétiens, mais une autre méthode de philosopher que celle des anciens, c'est-à-dire, de procéder à la recherche de la vérité; aussi l'ouvrage de la philosophie la plus célèbre qui parût alors, fait d'après cette nouvelle méthode, fut intitulé avec raison : De la Kec/urche de la vérité.
Au milieu de cet asservissement général des esprits à la méthode d'Aristole, l'esprit indépendant de Descartes osa discuter les litres de ce sage à la domination tjrannique qu'il s'était arrogée sur l'enseignement puhlic. Les écoles le combattirent, et elles doivent toujours sonner l'alarme. Les délais qu'apporte leur résistance au triomphe de la vérité, sont un obstacle aux progrès de l'erreur, ou une protestation tôt ou lard efficace contre ses succès : c'est la quarantaine (jue l'on t'ait subir aux marchandises qui arrivent des pays suspects. La doctrine de Descartes l'emporta '. « Le raisonnement humain, » en matière littéraire, a dit Terrasson, n'est, pour ainsi )) dire, sorti de l'enfance que depuis Descartes, et la philoso- ') phie n'est autre chose que l'esprit de ce grand homme. » Et ailleurs : « Le système de Descartes est un système philoso-
' Dcscarles, j'eiilcnds !e moraliste, cl non k (tliysicien, a fait une révolution ■ians les pensées. Voltaire a excité une révolte dans la société; Voltaire a joui, de son vivant, de toute sa gloire, et déjà elle commence à pâlir ; Descartes n'a 1)88 joui de la sienne, mais elle s'est accrue après lui, parce que les grands génies, pareils aux édifices élevés, veulent être vus à une juste distance. Tous les deux ont été accuiillis par des rois qui aimaient la vérité, ou ce qu'ils prenaient pour elle. Aujourd'hui, les rois, honteux d'avoir été trompés par nos charlatans, n'accueilleront plus que des artistes; et le monde ?nême, détrompé de ses erreurs, i/aura plus de goût pO':r la vérité.
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» pliique; le système de Newton est un système géométrique » ou physique : aussi l'éloquence anglaise ne s'est pas perfec* » tionnée depuis Newton, comme l'éloquence française s'est » perfectionnée depuis Descartes. »
Cependant il y a deux principes admis dans la philosophie de Descartes qui ont hesoin de développement, et qui, présentés sans restriction, peuvent être, et même ont été sujet ou occasion d'erreur : je veux parler du doute et des idées innées. Les réflexions auxquelles ces deux principes vont donner lieu, utiles en elles-mêmes, compléteront l'histoire des opinions philosophiques.
Le doute réel ou feint, par lequel Descartes a commencé, et qu'il conseille comme le plus sûr moyen de parvenir à la connaissance de la vérité, doit être, pour un esprit sage, autre dans les sciences physiques que dans les sciences morales. Dans les sciences purement physiques, on peut rejeter comme faux ce qui est même le plus généralement adopté, et chercher ensuite la vérité; dans les sciences morales, au contraire, qui traitent du pouvoir et des devoirs, il faut respecter ce que l'on trouve généralement établi, pour ne pas recommencer tous les jours la société, sauf à examiner ensuite s'il n'y a point d'erreur. La raison de cette différence est sensible; et Descartes n'a eu garde de s'y tromper, lui qui distingue si nettement ce qu'il faut commencer par croire, de ce qu'on peut commencer par révoquer en doute. Que la théorie des lois de l'ordre physique soit ou ne soit pas connue, les lois physiques i>'en sont pas moins observées dans ce qu'elles ont de général, c'est-à-dire, de nécessaire; et l'homme, qui peut découvrir, et qui même a découvert tant de choses utiles en physique, ne peut déranger rien de nécessaire. Les mouvements planétaires et le cour> régulier des saisons ont précédé les calculs de Kepler et de Newton. Quelles que soient la nature des fluides et la constitution de leurs parties élémentaires, ils ne tendent pas moins à se mettre en équilibre. On saignait avant de connaître la circulalion du sang, et les pompes ont été en usage bien avant les
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expériences sur la pesanteur de l'air. On peut donc supposer sans danger qu'il y a erreur dans l'explication de ces phénomènes, on doit même le supposer; car si on les suppose connus, on ne trouvera plus de raison suffisante d'y rechercher l'erreur, s'il y en a, et les sciences physiques resteront dans une éternelle enfance. Après tout, il importe peu de se tromper en physique, et d'abandonner, même par préjugé et avant tout examen, une doctrine, fût-elle vraie en elle-même, si toutefois il y a quelque vérité dans ce monde A'images qui passent, livré à nos disputes comme une énigme que l'on propose à un cercle de gens oisifs. Mais pour les sciences morales ou sociales, et la connaissance du pouvoir et des devoirs, par cela seul qu'on est né et qu'ont vit au milieu d'une société quelconque, on obéit à quelque ordre d'actions qui suppose invinciblement quelque vérité dans les opinions ; car l'erreur et le désordre sont inséparables L'idolâtrie elle môme, la plus absurde des croyances, donne quelque connaissance du pouvoir de la Divinité et des devoirs de l'homme, et cette connaissance toute confuse qu'elle est, a maintenu ou maintient encore chez les païens quelque ordre de société, selon la remarque de Bossuet, parce qu'une notion même imparfaite de l'auteur de tout ordre ne peut se trouver parmi les hommes sans y produire de l'ordre. On ne peut donc pas rejeter, sous prétexte d'erreur, toute croyance inorale (car l'athéisme n'est pas une croyance, mais l'absence de toute croyance), sans faire cesser en même temps dans l'homme et dans la société ' le motif ou la pratique des actions morales; et alors il est à craindre que les passions une fois déchaînées ne veuillent plus reprendre le joug, et ne conduisent l'homme par le chemin facile du doute à l'abîme sans fond du pyrrhonisme absolu. L'homme qui commencerait par supposer que ses théories physiques sont vraies n'aurait aucun
' Ainsi les actions d'humanité ont cessé chez beaucoup de Français, lorsque la société est tombée dans l'erreur, el les institutions publiques de charité oru »'té abolies en France.
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motif pour les examiner de plus près; car la sociélc ne va ni mieux ni plus mal avec des opinions vraies ou fausses sur la physique : mais l'homme qui commence par supposer que sa doctrine en morale est bonne, a toujours une raison suffisante pour en approfondir la vérité, parce qu'on ne la connaît jamais assez, et qu'il y a désordre dans la sociélc tant qu'on n'a pas la connaissance pleine et entière de la vérité. En un mot, et pour me résumer, on peut préjuger en physique des erreurs particulières; on doit préjuger en morale des vérités générales, et c'est pour avoir fait le contraire, pour avoir préjugé la vérité en physique, que le genre humain a cru si longtemps aux absurdités de la physique ancienne, comme c'est pour avoir préjugé l'erreur dans la morale générale des nations, que plusieurs ont, de nos jours, fait naufrage sur les côtes arides et désertes de l'athéisme, d'où, comme les sirènes, ils attirent, par la facilité de leur doctrine licencieuse, les malheureux navigateurs qui parcourent les mers orageuses de la science. On ne le dira jamais assez ; ce que nous savons le moins, ce sont les vérités do l'ordre physique ; ce que nous savons le mieux, ce sont les vérités de Tordre moral : nous disputons en physique sur les raisons de phénomènes que nous voudrions connaître; mais nous contestons en morale sur les règles de nos devoirs que nous voudrions ignorer. Descartes aurait pu feindre un moment de nier l'existence de la Divinité, dont il avait dans l'esprit la preuve qu'il en a donnée, et que Condillac n'a pas comprise. Jamais homme de génie n'a nié sérieusement la Divinité, dont il est l'expression la plus vraie et l'émanation la plus sensible. Mais ce doute est mortel pour les esprits vulgaires. La connaissance d'un être infini est un poids dont on a chargé leur faible raison, et qu'elle porte avec facilité; mais elle n'a plus la force de le reprendre toute seule, si, égarée par l'imagination, elle vient à s'en débarrasser un moment.
L'autre observation regarde Vorigine de ?ios «V/ees; question d'une haute importance, surtout aujourd'hui qu'on a fait de cette recherche une science particulière sous le nom d'idéologie :
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preuve certaine que le temps est venu de l'approfondir, et, j'oserai dire, de la décider.
L'opinion des idées innées vient de très-loin. Platon, les pères de l'Eglise, l'école du moyen âge, l'avaient soutenue. Descartes l'adopta. Nos philosophes modernes s'en sont moqués; et cependant J.-J. Rousseau y revient sans s'en douter, lorsqu'il dit : « Ce que Dieu veut que l'homme fasse, il ne le lui » fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, et » l'écrit au fond de son cœur, » Doctrine au reste prise de.-^ jwïens, et qu'on retrouve dans Lucain, liv. IX :
Nec vocibus ullis ytimen eget, dixitque sentel nascentibus, auctor Quidquid scire licet.
Et dans Cicéron, pro Mil. : Est non scripta, sed nata lex, quam non didkimus, accepimus, Icyimus, verùm ex naturâ ipsd urripuimus, hausimus, exprcssimus.
Les théologiens de la réfonnation n'avaient garde de rejeter l'opinion des idées innées, qui s'accorde si Lien avec leur dogmt favori du seîis privé cl de \ illumination particulière; et les théologiens catholiques respectaient, d'après l'école, une opinion (}ui leur paraissait purement philosophique, et qui leur semblait mettre l'homme dans une communication plus intime et plus délachéc des sens avec l'intelligence suprême. 31alebranche, le plus profond des disciples de Descartes, la rejeta : son génie méditait de plus hautes pensées, et il avait vu au delà de l'homme. Lcibniîz y revint, mais à sa manière ', même après qu'elles eurent été combattues par Locke, dont il trouvait la doctrine ù'ès-mince sur la nature de l\lme, et qu'il a réfutée dansde nouveaux Essais sur V Entendement humain. Cependant.
' Leibnitz croit que les idées sont en nous consme une statue est dans le bloc de marbre d'où elle doit êlre tirée. Cependant il y a cette dillérence, que, pour faire un Apollon d'un bloc de marbre, il faut ùler ce qu'il y a de trop, et que. pour faire un homme raisonnable d'un homîne ignorant, il faut lui donner c<' uuilui manaiic.
je ne crains pas de le dire, on ne s'était jamais entendu dans cette dispute, et Malebranche l'avait bien senti. Qu'était-ce que ces idées innées présentes à notre esprit, et qui y précédaient toute instruction? Si Dieu les y gravait lui-même, comment l'homme parvenait-il à les effacer? Si l'enfant idolâtre naissait, comme l'enfant chrétien, avec des notions distinctes d'un Dieu unique, comment ses parents pouvaient-ils le faire croire à une multitude de dieux? D'où vient qu'il y a des matérialistes et des athées, si nous apportons en naissant des idées inées de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme? Si les hommes apportent tous en naissant les mômes idées, pourquoi tant de variété dans les opinions? Il y a donc des idées innées et des idées acquises; et comment les idées acquises font-elles oublier les idées innées? car enfin, on ne peut perdre que ce qu'on peut acquérir, comme on ne peut acquérir que ce qu'on peut perdre; et ici l'homme conserve les idées fausses qu'il a a"quises, et perd les idées vraies nées avec lui, et qu'il tient de sa nature. Ces idées antérieures à toute instruction, il fallut en faire quelque chose, et les placer quelque part. On en fit des êtres, et on en peupla la pensée. L'expérience, qui est dans la route de la vérité comme le bâton de l'aveugle, venait contrarier ce système, et le petit nombre d'êtres humains trouvés dans les forêts, hors de tout commerce avec les hommes, dès qu'ils avaient pu parler, interrogés sur leur premier état, n'avaient pu, à la grande humiliation des théologiens et à la satisfaction de leurs adversaires, rien apprendre, sur leurs idées innées, de Dieu, de l'âme, d'une autre vie, etc. Cependant il était aussi ridicule de leur demander ce qu'ils pensaient avant d'avoir aucune expression de leur pensée, qu'il le serait de demander à un enfant ce qu'il pensait dans le sein de sa mère, ou d'interroger un homme qui ne se serait jamais vu au miroir, sur les traits de son visage ou la couleur de ses yeux. Un système aussi incomplet ne pouvait se soutenir; alta(jué avec avantage, il était défendu d'une manière faible et embarrassée. On cherchait la solution du problème des idées dans les hauteurs
inaccessibles du pur intellect; et la religion la mettait, pour ainsi dire, sous la main de tout le monde et dans la bouche des enfants.
On voulait une explication philosophique et naturelle; et comment se persuader que la religion fût une philosophie, c'està-dire, une connaissance de la vérité, et encore qu'elle fût na turelle, et la plus naturelle de toutes les doctrines, lorsque les éléments de notre croyance nous enseignent qu'elle est surnaturelle? Ici revenait l'équivoque de ce mot nature et naturel^ qui a produit de si grandes erreurs, et, par une suite inévitable, de si grands désordres. La religion, sans doute, est surna turelle, si l'on appelle la nature de l'homme son ignorance et sa corruption natives, dont il ne peut se tirer par ses seules forces; et, dans ce sens, toute connaissance de vérité moralf lui est surnaturelle; mais la religion est ce qu'il y a de plu^ naturel à l'homme pour former sa raison et régler ses action^*, si l'on voit la nature de l'être là oîi elle est, c'est-à-dire, dans la plénitude de l'être, dans l'état de l'être accompli et parfait ; état de virilité de l'homme physique, opposé à l'état d'enfance; état de lumière pour l'homme moral, opposé à l'état d'ignorance; état de civilisation pour la société, opposé à l'état de barbarie. La religion est ce qu'il y a de plus naturel, parc<- (ju'elle est ce qu'il y a de plus parfait, et même l'on peut dirr qu'elle n'est surnaturelle à l'homme ignorant et corrompu, qu«: parce qu'elle est naturelle à l'homme éclairé et perfectionné. Ici je prie le lecteur de faire un rapprochement important. Un parti de théologiens, qui date de l'autre siècle, ne voit dans l'homme que sa nature corrompue, dégradée, originelle, inerte, selon eux, impuissante à tout bien, môme à aidera celui qu'on veut lui faire; et les philosophes modernes voient la véritable nature de l'homme social dans l'état faible, misérable, ignorant, barbare, de la vie sauvage. Je reviens à l'origine deN idées. Malebranche, par excès de christianisme, si je puis l»* dire, dépassa la solution du problème, et fut la chercher dans des communications directes avec l'éternelle raison; opiniom
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excessive et peu développée, qui supprime trop d'idées intermédiaires. Goudillac pécha par le défaut opposé, et resta eu arrière de la solution dont ses recherches sur les signes des pensées l'approchent sans cesse, au point qu'il semble quelquefois y toucher, mais dont ses préjugés déistes l'éloignent toujours. Il ne leur manqua à l'un et à l'autre que de faire à l'homme intellectuel une application réelle et positive d'un dogme fondamental de la société intellectuelle ou religieuse, de conclure de Dieu à l'homme, son image et sa ressemblance, et de dire ; qu'ainsi que Dieu, intelligence suprême, nesl connu que par son Verbe, expression et image de sa substance ; de même l'homme, intelligence Gnie, nest connu que [Mv sa parole, expression de son esprit, ce qui veut dire que l'être pensant s'explique par l'être parlant. Alors le mystère de nos idées leur eût été dévoilé; ils auraient vu que la connaissance des vérités morales, qui sont nos idées, est innée, non dans l'homme, mais dans la société; dans ce sens qu'elle peut ne pas se trouver dans tous les hommes, et qu'au contraire elle ne peut pas ne pas se trouver plus ou moins dans toutes les sociétés, puisqu'il ne peut même y avoir aucune forme de société sans connais- .sance de quelque vérité morale. Ainsi l'homme entrant dans la société, y trouve cette connaissance comme une substitution toujours ouverte à son profit, sous la seule condition de l'acquisitiou de la parole, perpétuellement subsistante dans la société. De là vient qu'on trouve dans toutes les sociétés, avec une langue articulée, une connaissance plus ou moins distincte de divinité, d'esprits, d'un état futur, etc., qu'on peut ne pas la trouver chez tous les hommes, et qu'on ne l'a même jamais trouvée chez ceux qiie des accidents avaient séquestrés de tout commerce avec les hommes, et privés de la révélation de la parole.
Il faut donc apprendre aux hommes ces vérités, si l'on veut 'qu'ils les connaissent, et leur parler la parole de Dieu, pour qu'ils aient la pensée à Dieu; il faut même les instruire dès les premiers jours de leur existence, former leur raison svant
PRÉLIMIXAIHE. 173
leurs sens, parce que ce qui est destiné à commander doit, sous peine de désordre, précéder dans ses dé.eioppenients ce qui est destiné à obéir, et réserver les éludes physiques, qui amusent l'esprit et occupent le corps, pour l'âge où les passions font irruption dans le cœur de l'homme, et mettent, pour ainsi dire, à leur disposition toutes ses facultés physiques et morales. Grâces à l'auteur d'Emile, on suit, dans l'éducation actuelle, une méthode absolument inverse; ni)us avons des naturalistes de huit ans, et des athées de vingt : on donne aux. sens la raison à former, comme dans la société on attribue au peuple le droit de faire son souverain, et nous savons tout de la nature, hors par qui elle a été faite et ce que nous devons y faire. On dira peut-être que des hommes élevés sans connaissance de la Divinité formeront une société où cette connaissance ne se trouvera pas; mais une société sans connaissance de Dieu, si elle était possible, serait un rapprochement sans réunion, un ordre sans règle indépendante; il y aurait des forces, et point d'autorité; de volontés, et point de raison : plante desséchée dans son germe qui ne saurait se reproduire; et la question de Bayle sur la possibilité d'une société d'athées est plus inepte encore en philosophie, qu'elle n'est scandaleust; en morale.
Cette proposition rationnelle : « La pensée ne peut être » connue que par son expression ou la parole, « renferme donc toute la science de l'homme, comme la maxime chrétienne, « Dieu n'est connu que par son Verbe, « renferme toute la science de Dieu, et par la même raison.
La parole est l'expression naturelle de la pensée; nécessaire non-seulement pour en communiquer aux autres la connaissance, mais pour en avoir soi-même la connaissance intime, ce qu'on appelle avoir la conscience de ses pensées. Ainsi, l'image que m'offre le miroir m'est indispensablement nécessaire pour connaître la couleur de mes yeux et les traits de mon visage; ainsi la lumière m'est nécessaire pour voir mon propre corps.