‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 20 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

notion de nos arts et des choses les plus nécessaires à la vie, pas même quelquefois l'art de faire du feu. Explique qui voudra comment toutes les combinaisons merveilleuses de la parole ont été inventées chez des peuples qui ne connaissent pas les moyens les plus simples de rendre la vie commode, de se couvrir, de préparer leurs aliments, etc.; mais, en vérité, j'admire comment des hommes si difficiles sur les preuves de la vérité admettent sans preuve cette étrange assertion.

Les langues ont un rapport évident à l'état des peuples dont elles sont l'expression, transpositives, bruyantes, hardies, déréglées chez les peuples à passions, les peuples païens; plus analogues, mieux réglées, et d'une harmonie plus douce et plus ' vraie chez les peuples chrétiens C'est parce que les langues transpositives confondent la place des êtres, que l'on a été forcé, pour se reconnaître, d'inventer les déclinaisons, qui ne sont que le signe du rang que le mot devrait naturellement occuper dans la phrase. Ainsi une langue analogue dit : « Dieu com- » mande aux princes de conduire leurs sujets à la vertu. » Et dans cette phrase : Dieu souverain, les princes ses ministres, les peuples qui sont les sujets, le verbe commander qui exprime la relation du pouvoir au ministre, le verbe conduire qui exprime la relation du ministre au sujet, la vertu enfin, fin de toute volonté de Dieu et de toute action de l'homme, sont placés dans la phrase comme ils le sont en euxmêmes et dans la pensée. Les Grecs et les Latins tourmenteraient cette phrase de mille manières, toutes à peu près dans le génie de leurs langues, hors la manière naturelle.

Quant à l'invention du langage , l'auteur du Monde primitif pense que le langage est de Dieu, qui a donné les signes radicaux, que l'homme a étendus par dérivation , ou qui se sont modifiés par succession de temps et variétés dans les organes. Leibnitz écrivait : « 11 ne » faut pas s'imaginer que les langues soient d'une institution arbitraire,

» et se soient formées par des conventions réfléchies C'est une

» chose digne de remarque dans une grande partie de notre con- » tinent, les langues modernes nous fournissent la trace d'une langue

' On pourrait soutenir que notre langue est plus harmonieuse, quoique moins éclatante, que la langue latine, parce que la langue latine n'a que des sons pleins et forts, et qu'il n'y a pas d'iiarmonie dans la nature sans un mélange de sons forts et de sons faibles, de bruits, si j'ose le dire, masculins et

tminins, caractère distinctifdela langue française.

296 LÉGISLATION PRIMITI\nE.

» ancienne extrêmement répandue,... d'une langue commune, et cette » conclusion s'accorde mieux avec les saintes Écritures. » M. Huc^li Blair, encore vivant, célèbre professeur à Edimbourg, dans son Cours de Rhétorique, énonce le même sentiment sur l'institution du langage. M. Sicard pense que le Créateur a fait l'homme parlant. J.-J. Rousseau combat le système de l'invention humaine, en sorte que l'on peut regarder cette opinion comme dominante; et M. Degerando, qui a préféré le sentiment de Condillac, convient lui-même qu'elle est fort commune. La difficulté est du plus au moins de mots donnés; mais l'on peut croire que le mot principal, le verbe, dont le geste ne saurait figurer les modifications intellectuelles, est un signe radical, mais qui n'a eu dans le principe (et l'on en juge par l'hébreu ) que les temps et les modes nécessaires. Sans doute, on peut figurer par le geste l'action de manger; mais comment en figurer les temps et les modes? Comment figurer le croire, dans ses modifications diverses, aux yeux de celui qui n'en aurait pas eu l'idée dans l'esprit? Il n'y a qu'à voir dans INI. l'abbé de l'Épée tout ce qu'il faut écrire de mots pour faire comprendre aux sourds-muets ce mot croire avec ses modifications personnelles, temporaires et successives. Disons donc que le verbe a été du commencement, et qu'il est le moyen de toute instruction ; car le substantif présent peut être montré par le geste, et absent il peut être figuré par le dessin '.

(6) L'égalité absolue est confusion, au physique comme au moral.

(c) Dans ce siècle, on a défini la vertu une disposition à faire du bien. La vertu, chez les païens, pouvait être une disposition; chez les chrétiens, elle est une action, parce que l'amour, qui en est le principe, veut agir. Amor iibi est, operatur; ubi non est amor, non operatur, dit un Père de l'Église.

(d) Ainsi esprit répond à organe, pensée à mouvement, volonté à action, raison à vertu. Ce sont là des relations, et l'attention à les observer toutes dans le discours est la première condition d'un bon style, d'un style vrai, expression d'une pensée juste.

(e) ÎSous retrouvons les mêmes états dans la société, l'état sauvage

' Il n'est pas inutile de remarquer que l'édacalion actuelle ne met dans la tête des enfants que des nomenclatures de substantifs. La religion , comme la niétaijhjsique , ne nomme que deux êtres, Dieu et l'homme, et toute l'intruction qu'elles donnent est sur les rapports qui les unissent. Les sciences physiques exercent la mémoire, les autres forment la raison.

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