‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 30 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Mais ces mêmes expressions, proportions, rapports ou raison, extrêmes, moyen, etc., se retrouvent dans la science des êtres physiques, et de leurs rapports de nombre et d'étendue : ces expressions sont donc communes à l'ordre moral et à l'ordre physique. Elles sont donc générales ou mathématiques, car mathématique veut dire doctrine en général, la science par excellence, et sous cette acception étendue, elle peut embrasser les sciences morales comme les sciences physiques.

Or, ou le langage humain n'est qu'un vain bruit, ou l'identité des expressions désigne la similitude des pensées, et l'unité des vérités; car si la pensée ne nous est connue que par la parole, comment les mêmes paroles exprimeraient-elles des pensées différentes? 11 faut contester ce principe, ou en adoietlre toutes les conséquences.

Ici les faits s'accordent avec le raisonnement, et nous mon- (rent un être moyen ou médiateur, connu des nations du monde les plus éclairées, dans la science des choses morales, comme le rapport nécessaireet le moyen d'union entre Dieu et l'homme: nous le voyons dans les livres hébreux promis au genre humain, et cette promesse toujours subsistante dans la société od Dieu et l'homme étaient le mieux connus, former le dogme fondamental et constitutif de ce peuple qui attendait le médiateur sous le nom de Messie ou d'envoyé, et qui l'attend encore après qu'il est venu.

L'être moyen ou médiateur est donc l'être qui unit l'homm*'

à Dieu, et qui est le rapport entre eux. Mais les êtres ne nous sont pas connus en eux-mêmes, et ne le sont que par leurs rapports. La connaissance du médiateur entre Dieu et l'homme fait donc connaître Dieu et l'homme. Ainsi il y aura connaissance de Dieu et de l'homme partout où le médiateur sera connu, et ignorance de Dieu et de l'homme partout où le médiateur sera ignoré. Là où il y a connaissance de Dieu, de l'homme et de leurs rapports naturels, et il y a nécessairement des lois parfaites qui sont l'expression des rapports naturels; il y a civilisation, qui est la perfection des lois religieuses et politiques, divines et humaines: et là où il y a ignorance de Dieu, de l'homme et de leurs rapports naturels il y a des lois fausses qui sont l'expression de rapports contre nature; il y a barbarie, qui est la dépravation des lois. La civilisation suivra donc de la connaissance du médiateur, et la barbarie de l'ignorance du médiateur; et il y aura plus de civilisation là où il y aura une connaissance plus développée du médiateur, et plus de barbarie là où il y aura plus d'ignorance. La question est donc réduite à des faits. Or, il y a eu ignorance profonde de la nature de Dieu et des besoins de l'homme, absurdité dans le dogme, abomination dans le culte, atrocité dans les lois, férocité dans les mœurs, peur de Dieu, haine de l'homme, barbarie enfin chez les idolâtres qui ont ignoré le médiateur, et il y a plus de connaissance de la nature de Dieu et des devoirs de l'homme, moins d'absurdité, de désordre, d'atrocité, de férocité, de peur de Dieu, de haine de l'homme, de barbarie, en un mot, chez les mahométans, qui ont une connaissance confuse du médiateur. Ainsi il y a eu connaissance de la nature de Dieu et des besoins de l'homme, raison dans le dogme, sagesse dans le culte, bonté dans les lois, vertu dans les mœurs, amour de Dieu et de l'homme, ordre enfin ou civilisation commencée chez les Juifs, qui ont eu une connaissance certaine du médiateur promis; et il y a toute connaissance de la nature de Dieu et des besoins de l'homme, du pouvoir de l'un et des devoirs de i'aulre, toute raison, toute sagesse, toute bonté.

Page 1