‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 37 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

les devoirs publics, l'amour de Dieu et l'amour de leurs frères? Et cependant on voit des hommes livrés à 1 étude de quelques sciences particulières, et qui se disent amis de la sagesse, nier hardiment ces vérités sur lesquelles ils n'ont arrêté que le regard du mépris et de la haine, et blasphémer ce qu'ils ignorent, détournés, comme dit Bacon, par un peu de science, du but et de l'objet de toute philosophie !

Certes, lorsqu'on méconnaît d'un bout de l'Europe à l'autre ces vérités nécessaires et fondamentales de tout ordre social, lorsqu'il ti'y a plus de foi sur la terre, c'est-à-dire de foi extérieure dans les sociétés, dont le plus grand nombre des gouvernements font de la religion leur moyen, au lieu de se regarder eux-mêmes comme ses ministres, serait-il besoin de se justifier devant des esprits timides et des âmes timorées, d'oser soulever un coin du voile qui dérobe ces vérités aux regards inattentifs? Et y aurait-il des chrétiens d'une foi assez faible pour penser qu'elles seront mois respectées à mesure qu'elles seront plus connues (e)?

NOTES DU CHAPITRE Vn.

(a) Voyez la note [a] du chapitre V, qu'il est utile de relire ici.

(fc) Je ne peux m'empêcher de revenir encore sur la vérité de ces expressions générales, rapport et proportion, moyen, etc., propres à l'ordre général, et sur le transport, pour ainsi dire, que j'en ai fait à l'ordre de la société. Vertu superficielle, esprit étendu, caractère solide, sont des expressions usuelles, et partout entendues de pensées vraies. Pourquoi cela? Parce que ces mots solide , superficiel, étendu , et d'un autre côté caractère, vertu, esprit, sont tous des expressions abstraites de pensées générales de l'ordre physique et de l'ordre moral, et qu'il y a accord parfait entre toutes les pensées qui sont générales, et leurs expressions qui sont abstraites. Mais si je dis vertu carrée, esprit long. ou bien carré vertueux, surface ingénieuse, etc., je ne suis pas entendu, quoique je me serve de mots usités. Il y a ridicule dans l'expression, parce qu'il y a fausseté dans les pensées, défaut d'accord et d'harmonie,

et que j'unis des pensées de l'ordre général ou moral, esprit, vertu, etc., à des pensées de l'ordre particulier ou physique, long, carré : ces deux mots n'expriment rien, parce qu'ils n'expriment pas d'idée une. Je citerai ici un exemple remarquable de cette correspondance de généralités de mots et de pensées méconnue par Condillac à un point qui prouve combien peu ses idées étaient développées sur ces objets importants, et sa doctrine petite et erronée. Malebranche dit : « Ainsi que l'auteur » de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se » trouvent dans la matière, c'est aussi lui qui est la cause de toutes » lès inclinations naturelles qui se trouvent dans les esprits, et de » même que tous les mouvements se font en ligne droite, s'ils ne trouvent » quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et les » changent en lignes courbes par leur opposition, ainsi toutes les incli- » nations que nous recevons de Dieu sont droites, et elles ne pourraient » avoir d'autre fin que la possession du bien et de la vérité , s'il n'y n avait une cause étrangère qui déterminât l'impression de la nature » vers de mauvaises fins. » Qu aurait fait Malebranche, s'écrie Condillac, si cette expression, inclinations droites, n'eût pas été française? Sur cette exclamation seule, un homme instruit pourrait fermer le livre, assuré qu'il peut être de n'y trouver qu'erreur dans les principes puisque c'est là le principe de toute erreur ; car en métaphysique comme en géométrie, tout est vrai ou tout est faux dans les principes : je ne dis pas d'un même livre, mais d'un même ordre, car un livre contient toujours des vérités de plusieurs ordres. Comment Condillac n'a t-il pas vu que l'expression, inclinations droites, n'est pas permise, parce qu'elle est dans la langue; mais qu'elle est dans la langue, et permise à ceux qui la parlent, parce qu'elle est juste et qu'elle est l'expression d'une idée vraie? Il croit que le mot a produit l'idée, au lieu de sentir qu'il ne fait que l'exprimer, et l'on dirait qu'il pense qu'il n'eût dépendu que des inventeurs du langage de dire tout autrement, pour que les hommes dussent penser le contraire de la vérité profonde que Malebranche développe dans le passage que nous venons de citer. Je ne cesserai de répéter combien les expressions, bien ou mal entendues, influent sur nos jugements. En voici un autre exemple. Aujourd'hui tous nos sages veulent être de la religion naturelle, et aucun de la religion catholique. Si l'on traduisait celte expression de naturelle par primitive , et l'expression grecque de catholique par l'expression française de générale , qui lui correspond, personne ne pourrait se refuser

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