LIVRE r
sans absurdité à être de la religion générale, ni s'obstiner aujourd'hui à être de la religion du premier âge. Or la religion chrétienne catholique veut dire la religion générale, non pas à cause de l'universalité des lieux, mais à cause de la nécessité des principes. Elle est générale comme le sont les vérités géométriques , qui ne cesseraient pas d'être des vérités générales , même quand il n'y aurait pas un géomètre au monde, et la religion mahométane, fùt-elle répandue dans tout l'univers, ne serait qu'une religion particulière, une opinion de particulier, appelée en grec hérésie.
(c) Tout ce qu'il y a de plus mystique, de plus ascétique dans l'enseignement du christianisme, comme tout ce qu'il y a de plus familier dans ses pratiques, n'est que la traduction en différentes langues, pour ainsi dire, de cette proportion : L'homme esta l'Homme-Dieu ce quf l'Homme-Dieu est à Dieu.
[(I) « Le sensible, dit très-bien Malebranclie, n'est pas le solide. » La parole est sensible et n'est pas solide. L'àme est sensible et n'est pas solide, .Assurément, dans des moments de passions fortes, quand l'àme parle, et , pour ainsi dire, sort toute entière par les yeux , et quelquefois même par toute l'habitude du corps, l'àme est sensible et n'est pas solide.
(e) D y aurait une égale faiblesse d'esprit à rejeter ces démonstrations générales, et à vouloir les particulariser. Je le répète, ces vérités sont incontestables dans la généralité; mais lorsqu'on \Q\xi particulanser, en passant du système moral au système physique, la langue manque, et on ne peut plus exprimer ce qu'on ne peut pas penser.
Ces considérations sur la religion ne parlent pas au cœur, me diront les âmes tendres : je le sais, mais qu'on y prenne garde, il faut commencer par le cœur l'instruction des enfants, du peuple, des sociétés naissantes, où il y a plus d'affection que de raison; mais il faut continuer et achever par la raison l'instruction des hommes éclairés dans les sociétés avancées, parce qu'à mesure que l'homme et la société avancent en âge, la raison devient plus forte et les affections moins vives. Aussi remarquez que saint Paul, en parlant des progrès futurs de l'homme, ne parle que de ceux de l'intelligence, lorsqu'il dit que « nous verrons la vérité face à face, et que nous connaîtrons, comme » nous serons nous-mêmes connus. » Les preuves de sentiment s'émoussent chez presque tous les hommes, à mesure qu'ils ont plus vécu, et les désordres particuliers, fruits de leurs' passions, les éloignent
peut-être de croire à l'auteur de l'ordre général. Les preuves historiques s'affaiblissent, en s'éloignant des époques qu'elles racontent, comme l'objet diminue, à mesure qu'il s'éloigne de notre œil ; mais les preuves rationnelles augmentent de force , parce que la raison s'éclaire d'avantage , même par les erreurs. Ainsi le grain destiné à la nourriture de l'homme se mûrit également par les glaces de l'hiver et par les chaleurs de l'été; ainsi la vérité, premier aliment de l'homme moral, est, comme les aliments qui servent à la nourriture de son corps, toujours proportionnée à son âge, tantôt lait et tantôt pain; ainsi les bornes de l'horizon moral, semblables à celle de l'horizon physique, reculent sans cesse devant nos pas.
Les personnes qui aiment les preuves de sentiment en trouveront en abondance, ornées de toute la pompe et de toutes les grâces du style, dans le Génie de christianisme. La vérité , dans les ouvrages de raisonnement, est un roi à la tête de son armée au jour du combat : dans les ouvrages d'imagination, elle est comme une reine au jour de son couronnement, au milieu de la pompe des fêtes, de l'éclat de sa cour, des acclamations des peuples , des décorations et des parfums , entourée de tout ce qu'il y a de magnifique et de gracieux.