LIVRE I
par des murmures, des révoltes et un penchant extrême à lldolâtrie. Dieu lui-même leur en fait des reproches : « Quarante ans, dit-il, j'ai » marché dans le désert avec cette génération indocile là où leurs » pères m'ont tenté, et j'ai dit : Leur cœur s'égare sans cesse... » Quadraginta annis proximus fui generationi huic, et dixi : Semper In errant corde in desertOf ubi teniavernnt me patres vestri.
[h] L'histoire de toutes les sciences n'est que l'histoire de leurs progrès. Le christianisme, qui a donné la pleine et parfaite connaissance des personnes sociales et de leurs rapports, n'est lui-même, depuis la publication du livre qui contient le germe de toutes les vérités morales ou sociales, jusqu'aux actes de ses dernières assemblées, et aux écrits de ses derniers docteurs, qu'un long développement de la vérité, semblables, dit son fondateur, au grain qui mûrit ou à la pâte qui fermente. C'est là recueil où l'orgueil et l'ignorance des novateurs ont fait un si triste naufrage. Faute d'avoir connu ce développement nécessaire, ils ont taxé d'inventions modernes des institutions moins aperçues dans les premiers tenrps, et plus publiques dans le nôtre. Ainsi les athées ont regardé comme d'antiques inventions les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'àme, des peines et des récompenses de l'autre vie, parce qu'ils ne les voient pas aussi distinctement marqués dans les livres saints au temps de la religion patriarcale, que sous le christianisme et dans les ouvrages de saint Augustin et de Leibnitz. Ces vérités fondamentales, publiées depuis sur les toits, étaient, sous le règne de la religion patriarcale, conservées dans la famille : même sous le christianisme, la vérité a eu ses progrès et son développement. Ses premiers docteurs connaissaient toutes les vérités que nous connaissons; mais ils ne connaissaient de ces vérités que ce qui était nécessaire au temps où ils vivaient, et nous connaissons de plus ce qui est devenu nécessaire au nôtre. Les vérités dogmatiques sont plus et non pas mieux expliquées dans le concile de Trente que dans les premiers conciles, et Bossuet lui-même dit en parlant des premiers Pères de l'Eglise : « Ils » se sont étonnés pourquoi, parmi tant d'hérésies, le Saint-Esprit n'a- » vait marqué que celle-là, et ils en ont rendu des raisons telles qu'ils » Vont pu en leur temps. » [Hist. des Variât.)
(i) Cette réflexion est applicable à l'état présent de l'Europe. Les désordres effroyables qu'il y a eu en France, produit inévitable des erreurs monstrueuses de la philosophie moderne, sont à la porte do tous les Etats. L'Europe, avec ses principes sur la souveraineté, son
goût exclusif pour le commerce et l'argent, la prééminence donnée aux sciences physiques sur les sciences morales, et aux plaisirs sur les devoirs, et surtout la haine qui se manifeste de tous côtés contre la religion chrétienne que l'on bannit, ou peu s'en faut, de l'éducation: l'Europe pour un observateur attentif, est dans un état contre nature, où elle ne saurait rester. Elle en sortira, et s'il le faut, par des malheurs. Leibnitz, après avoir annoncé, au commencement du siècle der nier, la révolution qui en menaçait la fin, dit : « Tout à la fin doit tourner pour le mieux. » Pensée profondément vraie, parce que le bien est la fin des êtres. Voltaire a ridiculisé cet optimisme qu'il n'a pas compris, parce qu'il a appliqué à l'homme ce qu'il ne faut entendre que de la société. Cette doctrine se trouve tout entière dans ces paroles de l'Évangile : // est nécessaire que le scandale arrive; ce qui veut dire que les révolutions, qui sont les grands scandales de la société, ramènent au bien, car il n'y a que le bien de nécessaire. Dans une révolution, les hommes, fatigués de marcher, voudraient s'arrêter au moins mal qu'ils prennent pour le bien, et qu'ils regardent comme un lieu de repos ; marche, leur crie la nature, qui ne tient pas compte de leurs fatigues, et qui n'a placé le repos qu'au terme, à la perfection.
{k) On peut remarquer un grand étalage d'affections domestiques dtins toutes les sectes et chez tous les peuples qui veulent ramener la religion domestique dans la société publique, et en même temps une grande indifférence pour les devoirs publics. Chez ces peuples, la profession du commerce est plus honorée que celle des armes, et même que celle de magistrat.
(/) Il n'y a tout à la fois rien de plus aisé à établir par le raisonnement, que la nécessité de la révélation, rien de plus impossible à se figurer pour l'imagination que les moyens de la révélation ; car com ment imaginer, ou se figurer les moyens de la première transmission de la parole, lorsque nous ne pouvons nous-mêmes rien comprendre aux moyens par lesquels notre parole, transmise à l'enfant, réveille ou fait naître dans son esprit des pensées correspondantes à nos pensées ? Et cette faculté prodigieuse de la mémoire, ce dépôt immense de mots «t de faits, est-il plus aisé à comprendre pour ceux qui ne veulent croireque ce qu'ils comprennent? Quant à la nécessité de la révélation, elle est évidente pour la raison.
L'homme ne peut se faire lui-même, donc il a été fait, donc il a reçu l'être d'un être plus puissant que lui.
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L'homme ne peut s'instruire lui même; je veux dire inventer ses pensées et les paroles qui les expriment; donc il a été instruit, et a reçu la parole d'un être plus sage que lui.
Or, cet être puissant n'a pu le créer que pour le conserver, cet être sage n'a pu l'instruire que pour le perfectionner; donc il lui a appris des paroles de vérité et de raison, etc. Voilà la révélation et sa nécessité. Elle roule sur un fait que la raison démontre, et que l'expérience confirme, savoir, que l'homme est toujours passif dans son instruction première comme il l'a été dans la production de son corps, qu'il est enseigné et produit. Ainsi, comme l'homme le plus fort et le plus adroit est celui qui développe le mieux les organes qu'il a reçus avec la vie, lo plus grand génie est celui qui tire le plus de conséquences des premières instructions qu'il a reçues. Quant au fait de la transmission nécessaire de la parole, moyen de toute instruction, il peut être physiquement ou plutôt physiologiquement démontré que l'homme a besoin de parole, même pour penser ; ce qui exclut même la possibilité de l'invention de la parole.
(m) Hérésie veut dire opinion particulière et locale; vérité, une opinion générale ou naturelle. Cicéron les distingue très-bien, lorsqu'il dit : Opinionum commenta delet (lies, naturœ judicia confirmât; le temps fait disparaître les vaines erreurs des opinions humaines, et confirme les jugements de la nature.
(h) Ainsi, dans les arts, le stéréotypagc a été plus facile à découvrir que l'imprimerie, et l'invention du baromètre a suivi naturellement la découverte de la pesanteur de l'air. Ce sont des conséquences qui suivent du principe avec plus ou moins de facilité.