‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 49 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

sur les autres que de les forcer à s'entretenir ainsi do vous; de dire tu en public et hors de sa famille, parce que c'est un terme de familiarité qu'on emploie à l'égard de sa femme, de ses enfants, de ses domesti ques, de ceux qui dépendent de vous ; de dire il, en parlant d'une per sonne présente, parce que c'est une expression de hauteur, et même de mépris. Les pouvoirs des États modernes, dont la constitution est faite pour réunir tous les hommes, disent nous dans les actes publics, pour exprimer cette réunion de tous les hommes de l'État dans un seul. Auguste disait ego, et si Cicéron dit quelquefois nostra dignitas, c'est qu'il se regarde comme membre d'un corps, dépositaire collectif de l'autorité. Le roi d'Espagne est peut-être le seul roi de l'Europe qui dise : Moi le roi; mais aussi le pouvoir y vise à l'arbitraire, et n'est contenu par aucune institution politique. S'il n'y avait plus de religion en Espagne, il y aurait moins d'obstacle au despotisme qu'en Turquie, et alors le dogme de la souveraineté du peuple y ferait nécessairement éruption. Ainsi, s'il y a plus de religion en Espagne qu'ailleurs, c'est que le pouvoir y a plus besoin qu'ailleurs de ce frein, et la nation de ce recours.

Les hommes entre eux se parlent plus au pluriel, à mesure qu'ils se rapprochent des conditions élevées, et qui participent en quelque chose de l'autorité publique, par leur âge, leurs emplois, ou leur considération. Ce sont cependant les langues de peuples appelés barbares par les Grecs et les Romains, qui ont introduit dans le commerce des hommes ces expressions si nobles, si décentes, si expressives des vrais rapports des hommes. Nous leur devons encore ces locutions sublimes d'amour des autres, et de préférence à donner au prochain sur soi-même : lui et moi, toi et moi, vous et moi, eux et nous, etc. Galba dit à Pison en plein sénat, ego ac tu hocliè simplicissimè inter nos loquimw\ etc.. etc. Les langues païennes sont l'expression de peuples cgo'istes ; nos langues sont l'expression de peuples charitables et humains. On ne saurait assez le dire, avant le christianisme, la société était dans l'état d'enfance corrompue, l'état du^e et du tu; et remarquez que nous y sommes retombés en France, lorsque le christianisme y a cessé, et que le tutoiement y est devenu usuel. Ce sont encore des langues barbares qui ont appelé service, servir, toute fonction publique; et l'Evangile a introduit cette locution dans la société, lorsqu'il a dit : « Que celui d'entre vous qui veut être le plus grand soit le serviteur des autres.

Non-seulement on retrouve dans les personnes de la société la raison

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des appellations personnelles , mais on retrouve dans k constitution de la société la raison de la constitution du discours, ou de sa construction, appelée aussi syntaxe. Dans la construction analogue, le régissant de la phrase ou le nominatif, qui en régit toutes les parties; le régime, appelé aussi attribut, qui est régi par le nominatif; le verbe, mot-lien ou copule^ qui sert à fixer le rapport da régissant au régime, et à lier l'un à l'autre, motjen aussi entre deux extrêmes , sont placés dans la phrase analogue (au mode actif), comme les êtres le sont en eux-mêmes et dans la société, l'un à la tête, l'autre au dernier rang, le troisième entre eux. Dieu a créé l'homme et réglé la société, je commande à Pierre qu'il m'apporte ce livre , tous les mots sont placés dans ces phrase?, comme tout ce qu'ils expriment est placé au dehors et en réalité. Dans cette phrase, l'homme aime Dieu , l'homme est mis avant Dieu , parce que l'homme est actif, et que Dieu est considéré sous un rapport passif, puisqu'on peut la tourner ainsi : Dieu est aimé de l'homme. Cet ordre de construction est éminemment celui des langues française, hébraïque, lartare, des langues de tous les peuples qui obéissent à des lois naturelles, domestiques , religieuses ou politiques , et chez lesquels les personnes sociales sont dans leurs vrais rapports. La construction au contraire est transpositive là où les peuples , comme chez les païens , ont vécu ou vivent encore dans un état de société contraire à la nature, et où les personnes sociales ne sont pas assez distinguées les unes des autres, ou sont dans une mobilité continuelle, et n'ont pas plus de place fixe dans la société, que les mots n'en ont dans la phrase. Le caractère dominant des langues païennes est donc la transposition, et celui des langues chrétiennes Yanalogie. Mais entre les langues chrétiennes, il y en a de plus ou de moins analogues , selon que les peuples sont plus ou moins constitués. En général, la langue allemande et ses dialectes sont beaucoup plus transpositifs que les langues du midi, et l'on peut en remarquer la raison dans la constitution polycratique ou populaire de cette société, vraie démocratie de princes, de villes, de nobles, d'abbés, etc.; là seulement est la véritable raison d'une domination qu'une langue exerce sur les autres. L'empire d'Allemagne gouvernerait toute l'Europe, que la langue germanique ne serait parlée qu'en Allemagne. La langue espagnole s'est répandue dans un temps où elle était plus fixée que la langue française, car une langue vivante n'est jamais fixe tant qu'elle est transpositive , et il en est de même de l'État tant qu'il n'est pas constitué. Alors la langue française employait beaucoup d'in-

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