‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 50 sur 79 · LIVRE I. '^M · texte numérisé non relu

LIVRE I. '^M

versions, et peut-être celte ressemblance avec les lai>gues anciennes la rendait-elle plus propre à en saisir dans la traduction le génie et le taractère. Serait-ce la raison du plaisir que fait encore le vieux Amyot? La langue française s'est fixée : plus analogue que l'espagnole, elle a étendu et affermi en Europe sa domination ; mais en s' éloignant du génie des langues anciennes, elle est devenue plus originale et moins imitative, et de là vient peut-être que la littérature française est plus riche en excellents ouvrages originaux, qu'en bonnes traductions d'ouvrages anciens. Ainsi la langue française ne doit sa domination en Europe qu'au naturel de sa construction ; elle parle comme on doit penser, elle exprime ce qui doit être. Des causes accidentelles peuvent donner à d'autres langues une vogue passagère : la langue française régnera élernellemont, parce qu'elle est naturelle, et qu'elle ne peut périr, même quand le peuple qui la parle périrait lui-même; car les langues écrites survivent aux peuples qui les parlent , pour attester aux siècles (uturs ce qu'ils ont été. Il est plus important qu'on ne pense de maintenir la domination de la langue française, et pour cela il serait temps de faire, dans un dictionnaire, l'inventaire raisonné de ses richesses, dont nous n'avons encore que des nomenclatures. La langue française n'est pas la plus abondante, mais elle est la plus riche des langues. L'abondance consiste dans le nombre des mots, la richesse dans la facilité de tout exprimer; et la langue allemande, si surchargée de mots, manque des plus nécessaires pour exprimer les idées morales. Une langue est un instrument de commerce comme les métaux monnoyés; or la perfection d'un instrument i>e consiste pas dans son volume, mais dans son rapport juste à son objet. C'est un peu d'or qui a plus de valeur que beaucoup de cuivre.

[d) Une preuve bien sensible de la similitude de toutes les sociétés, religieuse, domestique et politique, c'est que Dieu est appelé indistinctement roi et père des hommes, que le chef de l'État est appelé père de son peuple, et même il est dit aux rois dans l'Écriture, par emphase : « Vous êtes les dieux de la terre. » En hébreu, ah veut dire père, roi, maître, auteur, docteur. Le nom de maître est commun à tous les pouvoirs, et Dieu semble affecter la supériorité même de l'âge réservée au pouvoir domestique , lorsqu'il s'appelle \ ancien des jours. Enfin tout pouvoir dans l'Écriture est appelé une paternité, comme la paternité est appelée un pouvoir.

Le mot enfant se dit des fidèles et des sujets, comme des fils pai-

naissance. Il semble même que les mots fils, fidèles, féaux, qui autrefois désignaient les sujets ou fidèles, aient une racine commune; car ils ont les mêmes caractéristiques f, /, s. On sait que Ye et 1'? se mettent l'un pour l'autre.

Enfin l'Église enseignante, ou l'ordre du sacerdoce, ministère public de la religion, est appelée la mère des chrétiens, qui les conçoit et les enfante ah vie de la grâce : dans la constitution ancienne delà France, l'ordre chargé du ministère politique était regardé comme uni au chef par une sorte de mariage indissoluble, dont l'anneau d'or que portaient les membres était le symbole. On doit même remarquer, pour ne rien laisser à dire sur cette parité entre toutes les personnes des diverses sociétés, qu'en général tout ce qui sert à produire ou à conserver, qui ministrnt, se met, dans la langue française, au féminin : religion, église, royauté, noblesse, justice, magistrature, armée, force, famille, maternité, société, loi, etc.

{e) Le pouvoir est de Dieu, ou comme ministre de bonté, s'il est naturellement constitué, ou comme instrument de justice, s'il ne l'est pas; car les vertus ou les vices d'un chef de nation font bien le bonheur ou le malheur d'une génération, mais la constitution, bonne ou mauvaise, du pouvoir fait le sort heureux ou funeste de la société.

{f) Jésus-Christ représente l'humanité toute entière, et la religion chrétienne nous enseigne cette vérité de mille manières. In me unum sint. « Ce n'est qu'avec un profond étonnement, dit la Théorie du » Pouvoir, que je réfléchis au sens caché de ce mot simple et sublime » que le gouverneur romain, ignorant également ce qu'il fait et ce » qu'il dit, adresse au peuple égaré en lui montrant Jésus : Voilà » l'homme. Mes regards se fixent sur cet homme. Ses mains sont char- » gées de liens; il a pour sceptre un roseau, pour couronne un tissu )- d'épines; un manteau de pourpre cache des plaies douloureuses : ») l'OiVà l'homme, me dis-je à moi-môme, et tous les hommes! voilà » l'humanité ! Roi de l'univers, l'homme n'est pas maître de lui-même; » sa royauté a la fragilité du roseau, et la piqûre déchirante de » l'épine, l'extérieur imposant de la dignité humaine, l'orgueil de la » domination, l'éclat de la gloire, cachent de honteuses faiblesses ou » de cruelles infirmités Oui, roiVà l'homme! »

(g) Le règne de Jésus-Christ n'est autre chose que la propagation du christianisme, dont les lois doivent, tôt ou tard, régler les lois de tous les Étals et de toutes les familles, et qui même actuellement en règlent

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