‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 6 sur 79 · DES MINISTRES ET DE LEURS FONCTIONS · texte numérisé non relu

DES MINISTRES ET DE LEURS FONCTIONS

Il faut ici rappeler les principes pour en suivre l'enchaînement. Le pouvoir suprême, infini ou général dans Dieu, collectif dans les hommes, appelé, dans l'un ou l'autre système, le souverain, veut et agit d'une manière générale ou collective relative à la généralité des êlreS; ou à une collection quelconque d'êtres.

Ainsi, les hommes, là oiî le peuple se dit souverain, veulent et agissent d'une manière collective dans leurs assemblées populaires, soit pour porter des lois, soit pour élire des hommes.

31ais l'être infini, général, ou Dieu, et l'être collectif appelé peuple, se servent d'un être intermédiaire pour faire entendre leur volonté à l'être fini, particulier, individu, et lui appliquer leur action, et faire ainsi de cette volonté et de cette action générales ou collectives, une volonté et une action spéciales et déterminées.

Le pouvoir subordonné, appelé dans les deux systèmes , chef, autorité, et dans cet ouvrage, le pouvoir, est cet être intermédiaire entre Dieu et les hommes, ou entre le peuple et l'individu, c'est-à-dire entre l'être général et infini et l'être particulier et fini, ou bien dans le système populaire, entre les hommes collectifs et l'individu; et il est l'organe de la volonté du souverain, et le ministre de son action envers le sujet.

La volonté, acte de l'être simple sur des êtres simples ou intelligents, est indivisible, et l'on ne peut distinguer, dans la

volonté, de commencement, de milieu ni de fin. La yolonlé n'est bornée ni par la distance des lieux, ni par Téloignement des temps, ni par le nombre des hommes. L'homme veut partout, et même là où il n'est pas; toujours, et même après lui; sur tous, et le même acte de ma volonté qui fait mouvoir mon bras, fait agir une armée. La volonté embrasse donc la généralité dans sa simplicité, et à cause de sa simplicité même, elle comprend le présent et l'avenir, l'objet prochain et l'objet éloigné, le tout et la partie; et la volonté qui fit sortir du néant et exister au dehors l'univers sensible, n'est pas plus composée que la volonté qui tire mon corps du repos et le transporte dans un autre lieu

L'action exercée sur les corps, sur l'être composé, est par cela même composé et divisible. Elle commence, elle continue, elle finit; elle est circonscrite à une portion de l'espace, bornée à une portion de la durée, exercée sur une portion de la matière; une action se fait dans un certain lieu, pendant un certain temps, sur un certain sujet : et l'action de lancer une pierre, demande bien moins de lieux, de temps et de,matière que celle de construire un édifice.

De la simplicité et de l'indivisibilité de la volonté, il suit qu'elle est incommunicable; l'homme pensant ne charge jamais quelqu'un de vouloir pour lui, puisqu'il peut toujours vouloir lui-même. C'est la pensée de J. J. Rousseau, « la volonté ne peut jamais être représentée. »

De ce que l'action est divisible et composée, il suit que l'homme agissant peut charger quelqu'un de faire pour lui, parce qu'il ne peut pas toujours faire lui-même.

Ainsi, l'on ne donne jamais de procuration à quelqu'un pour vouloir, mais pour faire, puisqu'on veut d'avance ce qu'il fera.

Ainsi, la volonté peut avoir des conseillers qui l'éclairent, mais l'action doit avoir des ministres ou serviteurs qui l'accomplissent.

Nous avons vu que l'action publique du pouvoir s'appelait gouvernement dans l'état politique, culte dans l'état religieux.

Cette action, parce qu'elle est publique, excède l'action ou les forces d'un homme seul, et ne peut être exécutée que par plusieurs hommes publics, comme le pouvoir dont ils sont les ministres.

Ces ministres exercent donc par les ordres du pouvoir public la fonction de faire pour accomplir la volonté publique exprimée par la loi.

Deux choses sont nécessaires pour l'exécution de la loi : 1° la connaissance de ce qu'elle prescrit, et que j'appelle yw^emenf; 2" la destruction des obstacles qui s'opposent à l'exécution de la loi connue, et que j'appelle combat.

Ainsi JUGER et combattre par le commandement du pouvoir sont la fonction essentielle de ses ministres.

Cette division comprend, comme on voit, les deux branches principales de tout gouvernement, l'état y«f//cm«'re et l'état militaire. La fonction de combattre doit être précédée et réglée par celle àe juger, comme le corps doit être gouverné par l'esprit, et c'est ce que signifie cet axiome de jurisprudence, que force doit demeurer à justice.

Ainsi, les ministres de la religion yw^eni dans leurs décisions l'homme qui répand une fausse doctrine, et le combattent par leurs censures ; et môme à l'égard de chaque homme fidèle ou sujet du pouvoir religieux, le prêtre juge le coupable dans le tribunal secret, et le combat ou le punit par la peine qu'il lui impose.

Les ministres politiques, appelésyw^es, guerriers, magistrats, fonctionnaires publics, jadis noblesse, etc., et considérés dans leurs fonctions publiques, yw^e/if l'ennemi intérieur de l'État, et le combattent par le glaive de la loi, ou repoussent par les armes l'ennemi étranger.

Lcsministî'es sont donc nécessaires dans toute société, comme un rapport naturel entre \e pouvoir et le sujet. Aussi, ils ont existé sous une forme ou sous une autre, sous un nom ou sous un autre, dans toutes les sociétés religieuses et politiques. Ainsi, les tyrans ont-des satellites pour contraindre leurs es-

§6 DE LA SOCVERAINEÎÉ.

claves, comme le pouvoir a des ministres pour gouverner ses sujets. Ainsi, Moloch avait ses prêtres qui lui immolaient physiquement des victimes humaines, comme le Dieu des chrétiens a son sacerdoce qui lui immole d'une manière mystique une victime humaine, seule digne de lui; et les sectateurs pwrs de la religion naturelle, qui traitent de scélérat l'homme qui ose s'interposer entre l'homme et la Divinité, n'ont-ils pas euxmêmes, dans leur culte théophilanthropique, des hommes distingués des autres hommes par leur costume, leur place, leurs fonctions et leur solde; des hommes interprètes de leur dieunature sur les hommes, puisqu'ils les instruisent dans la connaissance 'd'une loi qui doit éclairer leurs volontés et régler leurs actions, et ministres du culte des hommes envers leur Divinité, puisqu'ils lui offrent, au nom des assistants, avec l'hommage des cœurs, les prémices des fleurs et des fruits ; car le sacrifice de l'homme intérieur et extérieur, et l'offrande de sa propriété, sont l'action sociale et nécessaire de toute religion, l'hommage que l'homme fait de lui-même et de ses biens au Créateur de l'homme et de l'univers, et qui, raisonnable ou non, mais rendu partout où il y a des hommes et des nations, prouve à la fois l'ancienneté de la tradition, et l'universalité de la croyance.

Le pouvoir domestique, lui-même, a ses ministres, soit dans la mère ministre de l'action productrice, soit dans les serviteurs ou domestiques ministres de l'action conservatrice de la famille, qui travaillent pour la nourrir, car le travail est aussi effort et combat : in sudore vultûs tui comedes panem tuum.

Pouvoir, ministre, sujet, trois personnes constitutives de toute société, même domestique, et essentiellement distinguées l'une de l'autre : mais ces t7'ois personnes ne constituent quun corps social, proposition dans laquelle un lecteur attentif apercevra une des grandes analogies qui lient le système général des effets à la nature infinie de la cause.

C'est parce que les ministres sont une personne et les sujets une autre, qu'autrefois aux États-généraux onvotaitpar ordre.

et qu'on n'imaginait pas de compter plusieurs têtes là où il n'y a quune personne.

C'est ici le lieu d'observer que ce qu'on appelait en France les États-généraux composés de trois ordres, n'était que la réunion des trois sociétés, religieuse, politique et domestique, dont se compose l'état civil de toute nation.

C'est parce que le ministère social est la fonction perpétuelle de juger et de combattre, qu'il est appelé ordre ou personnes ordonnées, disposées pour une fonction qui demande de la subordination dans les volontés, et une certaine ordonnance ou disposition dans les actions. Il s'appelle aussi milice, ou personnes dévouées, à me lito, je me dévoue; d'où Ton a fait mi! lito, je combats, je sers, par le seul changement d'e en i ordinaire dans toutes les langues. On sait qu'en France les hautes charges de la magistrature donnaient le titre de miles, chevalier, et qu'encore les fonctions militairess'appellentsemce.

Ce dévouement dans les ordres, qui fait de leurs membres autant de serviteurs ou de ministres de la société, donne le mot de l'énigme que Rousseau se propose, et qu'il n'ose résoudre. « Quoi donc! la liberté (de tous) ne se maintient qu'à l'appui » de la servitude (de quelques-uns), peut-être. » Si le ministère public est nécessaire dans toute société, le respect des peuples pour ceux qui l'exercent n'est donc pas un préjugé sans raison, puisqu'il est le sentiment naturel de la nécessité à\x ministère; et dans les révolutions de la société, qui ne sont qu'un déplacement de personnes sociales, sa haine contre le ministère pourrait n'être pas une prévention sans motif, si elle n'était que le sentiment de la dégénération du ministre; et comme le pouvoir n'est présent à la société que par son action, et qu'il n'agit que par ses ministres, l'amour des sujets pour le pouvoir ou leur haine suivent inévitablement de leur respect ou de leur haine pour les ministres du pouvoir, et c'est à cette seule cause qu'il faut attribuer les progrès effrayants de l'esprit de révolte répandu en Europe contre le pouvoir religieux et le pouvoir politique.

Ainsi, les abus qui s'étaient introduits dans le clergé, et qui depuis longtemps demandaient une réforme dans le chef et dans les membres, suivant l'expression des conciles, furent la première cause des progrès de la révolte de Wiclef, de Jean Huss, de Luther et de Calvin, pères de la philosophie moderne; et dans l'ordre politique, les jouissances domestiques préférées aux fonctions publiques, ou plutôt recherchées uniquement dans les fonctions publiques; et la vanité de la naissance mise trop souvent avant les devoirs de la noblesse, ont été une des causes de la révolution, et peut-être la plus prochaine, en excitant la jalousie des sujets contre les ministres ; car les hommes n'envient que les jouissances, et jamais les devoirs.

Le ministre .n'est donc plus élevé que pour être mieux aperçu ; et il doit également défendre l'État par son action publique, et édifier ' la famille par son exemple personnel.

Le pouvoir doit donc rappeler le ministre à la gravité de ses fonctions, s'il veut maintenir le sujet dans l'obéissance, comme l'artiste perfectionne ses instruments quand il veut perfectionner son ouvrage. Un peuple ne se déprave ou ne se corrige que par l'exemple de ses chefs; c'est une colonne d'armée qui change de route lorsque la tête change de direction ; et jamais la société ne périt que par la faute du pouvoir chargé de la conserver.

De là viennent les noms de nobles, notables, noblesse, nobilité, notabilité, de notare, noto, qui doivent se faire remarquer; gentilshommes, gentis homines, gentlemen, hommes de la nation, parce qu'ils sont spécialement dévoués à son service, qu'ils doivent à la société le sacrifice de leurs passions comme celui de leurs personnes, et que leur vie privée doit être son modèle, comme leur vie publique est sa propriété.

Les ministres sont donc plus sujets que les sujets eux-

' L'acception morale donnée au mot édifier, édification, offre un sens profond et signiûe que tout ce qui est vrai et bon avance la consommation de l'édifice social. Cette belle doctrine est admirablement développée dans saint Paul.

mêmes, puisque, sujets comme eux à toutes les lois communes aux membres d'une même société, ils sont de plus sujets aux lois particulières à leur profession : et certes, il pourrait se prolonger, mais il ne saurait s'affermir, le gouvernement qui méconnaîtrait la nécessité de ministres dévoués, corps et biens, au soutien du pouvoir et au service des sujets.

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