‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 7 sur 79 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

DE L'ÉTAT VARIABLE DE SOCIÉTÉ, OU DU SYSTÉxAlE DES INDI- VIDUS, SYSTÈME DE L'HOMJIE , ET DE LÉTAT FIXE, OU DU SYSTÈME DES FAMILLES, SYSTÈME DE LA NATURE.

La souveraineté, soit qu'on la voie en Dieu, ou qu'on la suppose dans l'homme, se manifeste dans la société par un pouvoir émané de Dieu, ou délégué par l'homme, et ce pouvoir institué suivant certaines lois, expression de la volonté du souverain, et dirigé par elles, agit au dehors par des ministres qui participent eux-mêmes de la nature du pouvoir, comme le pouvoir lui-même participe de la nature de la souveraineté.

Le pouvoir, avons-nous dit, est toujours exercé par un être humain, et par un être unique. Mais, si ce caractère est commun à toutes les sociétés, à quel signe pourra-t-on distinguer le pouvoir émané de la souveraineté de Dieu, ou le pouvoir prétendu délégué par la souveraineté de l'homme?

Je dois répéter ici que j'entends par pouvoir émané de la souveraineté de Dieu et conforme à sa volonté, le pouvoir constitué, sur ou par des lois politiques ou religieuses (seules constitutives de l'un ou de l'autre pouvoir), lois qui sont le résultat des rapports naturels entre les êtres dans l'une ou l'autre société, par conséquent l'expression des volontés de l'être créateur des êtres, et auteur des rapports naturels qui les conser- ' vent. Car la société humaine est naturelle à l'homme, comme la société divine ou religieuse : elle est donc dans la volonté de l'auteur de toute la nature, et par conséquent il y a en Dieu

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des volontés politiques, comme il y a des volontés religieuses et même des volontés physiques, parce qu'il y a entre l'homme et l'homme des rapports politiques, comme il y a entre Dieu et l'homme des rapports religieux, comme il y a entre les êtres matériels des rapports physiques.

Laissons cependant l'épithète de divin exclusivement au pouvoir de la société religieuse, puisqu'il est réellement, c'està-dire, sensiblement Dieu même [car le sensible, comme dit Malebranche, n'est pas le solide), et appelons le pouvoir politique, naturel, lorsqu'il est constitué ou établi sur les lois naturelles, car il n'y a d'établi que ce qui est conforme à la nature.

Le caractère le plus marqué qui distingue le pouvoir naturel du pouvoir qui ne l'est pas, du pouvoir humain ou populaire, est, je ne dis pas la durée, mais la fixité de lun, la variation de l'autre, car il y a fixité dans la nature et variation dans l'homme.

Le pouvoir est fixe par la perpétuité de l'homme qui l'exerce; car, puisque le pouvoir doit toujours être exercé par un homme, il y a un rapport évident entre la fixité de l'homme et la fixité du pouvoir, comme il y en a un entre la fixité du pouvoir et l'immutabilité du souverain, de Dieu môme.

Mais, lorsque le pouvoir est fixe, la volonté qu'il promulgue ou la loi, j'entends la loi politique, la loi du pouvoir, est fixe, ou fondamentale, et Montesquieu appelle les lois fondamentales, de \ois fixes: si la î;o/on^e publique ou la volonté est fixe, Vaction publique de cette volonté (gouvernement ou culte), est fixe; donc la société est fixe ou stable, donc la volonté de l'être immuable est accomplie, puisque cette volonté a pour objet la conservation des êtres dont la société est le moyen.

La perpétuité des hommes ministres est donc une consé- (juence, non forcée, mais naturelle ou nécessaire, de la perpétuité de l'homme pouvoir, parce qu'il est naturel que le moyen participe de l'agent qui l'emploie.

La perpétuité de l'homme s'appelle hérédité, et il y a ainsi

une famille pouvoir, des familles ministres, des familles sujettes; la société est tout entière dans les familles, et l'on trouve dans les trois personnes qui la composent ce caractère d'analogie qui est le type constant, et comme le cachet dont la nature marque tous ses ouvrages.

Dans la société, « où le peuple en corps, dit Montesquieu, » ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puis- » sance », il n'y a nulle ^a^iVe dans la volonté de ce souverain, « puisqu'un peuple, dit J. J. Rousseau, peut toujours changer » ses lois, même les meilleures; car s'il lui plaît de se faire mal » à lui-même, qu'est-ce qui a le droit de l'en empêcher? »

Et comment y aurait-il de la fixité dans la volonté du souverain, puisqu'il n'y en a pas dans le souverain lui-même, puisqu'un peuple, même souverain, peut être conquis ou asservi, et que cette souveraineté, semblable à une ombre vaine, lui échappe toujours au moment qu'il croit la saisir?

Si le souverain n'est pas fixe, le pouvoir ne l'est pas davantage, et passe avec rapidité d'un homme et d'un parti à un autre homme et à un autre parti ; si la volonté ou la loi n'est pas fixe, l'action n'est pas plus fixe que la volonté, les ministres ne sont pas plus fixes que l'action ; nulle fixité dans les choses, nulle hérédité dans les personnes, nulle perpétuité. Il y a des familles sujettes, mais il n'y a que des individus pouvoir ou ministres, discordance dans les éléments mêmes de la société dont elle ne tarde pas à ressentir les funestes effets.

La fixité est une, et si elle n'était pas toujours ce qu'elle est une fois, elle ne serait pas fixité; la variation est infinie, la fixité est donc force, stabilité, conservation : la variation est faiblesse, mutabilité, destruction. Ainsi, il y aura plus de force dans une société, j'entends de force de stabilité, à mesure qu'elle s'approchera plus de l'état fixe, naturel, ou du système des familles; et il y aura moins de force de conservation, à mesure qu'elle s'éloignera de cette fixité, et que l'état variable ou le système des individus y sera dans un mouvement plus rapide.

Ces principes expliquent la force progressive de certains Etats., la faiblesse et la détérioration progressive de quelques autres; et sans sortir du même peuple et du même territoire, on y voit également la raison de la prépondérance de la monarchie française, et la raison de l'extravagance et de la faiblesse de la démocratie de Danton et de Marat.

Ces mêmes principes peuvent s'appliquer à la force de la religion catholique, dont on trouve la raison dans la fixité du pouvoir et dans la perpétuité du ministère, et à la faiblesse des sectes qui s'en sont séparées, dont on aperçoit le motif dans les variations de leur doctrine, et l'amovibilité de leur ministère.

Les principes que nous venons d'exposer, expliquent plusieurs accidents de la société.

Nous avons dit, par exemple, que les ministres devaient participer de la nature du pouvoir; et parce que ce rapport est naturel, on le retrouve dans le plus grand nombre des sociétés.

Lorsque le pouvoir est amovible ou variable, comme dans les Etats populaires, le ministère ou les fonctions publiques sont amovibles comme le pouvoir, et même plus variables à mesure que le pouvoir passe plus rapidement d'un homme ou d'une faction, à un autre homme et à une autre faction.

Lorsque le pouvoir se prolonge sur une même tête, et qu'il devient viager, il constitue une espèce de monarchie viagère, vulgairement appelée despotisme, expression qui ne désigne pas par elle-même un vice d'administration, mais une forme de gouvernement; et Titus, ïrajan et Marc-Aurèle n'étaient que des despotes. Alors, les fonctions publiques se prolongent dans les mêmes mains, et même elles deviennent viagères, comme le pouvoir.

Lorsque le pouvoir devient fixe par l'hérédité, les professions sociales ou les ministres deviennent aussi héréditaires, c'està-dire, que les ministres se constituent avec le pouvoir; et dans cet état ils s'appellent noblesse, et forment ordre ou milice;

établissement public, propriété de l'État, qui correspond parfaitement à l'ordre du sacerdoce, ministère du pouvoir religieux, fixe et perpétuel par la consécration, comme la noblesse l'est par l'hérédité.

On voit à présent la raison pour laquelle les fonctions de juger et de combattre, el les propriétés ou bénéfices qui y étaient attachés, étaient simplement viagères sous les deux premières races des rois de France, et pourquoi elles sont devenues héréditaires sous le nom de noblesse, ainsi que les bénéfices sous le nom de fiefs^ au commencement de la troisième, parce qu'alors seulement le pouvoir électif dans une famille devint fixement héréditaire dans l'aîné des mâles.

Dans les premiers temps d'une nation, et lorsqu'elle travaille à étendre son territoire plutôt qu'à se constituer en société, le pouvoir n'est presque jamais héréditaire, ou ne l'est qu'entre les individus d'une même race, sans distinction d'âge, de degré, quelquefois de sexe. La raison en est simple. Un État naissant a besoin de talents, et le régime variable ou le système des individus est plus favorable à leur développement, comme nous le verrons bientôt. D'ailleurs l'incapacité d'un chef ou sa minorité étoufferait cette société encore au berceau : mais dès qu'une nation est étendue, établie, formée enfin, et qu'elle est assez forte pour supporter la constitution, alors elle se constitue, devient société, et lafixité ou l'hérédité s'établit partout, parce que l'État a besoin de vertus, et que le régime ou le système des familles est plus favorable aux vertus publiques, qui se transmettent par l'éducation et par l'exemple. Alors l'État, gouverné par des lois fixes et fondamentales, résiste aux troubles d'une minorité, et à la langueur d'un règne faible; el pourvu que celte faiblesse dans l'autorité ne soit que passive^ et qu'elle ne veuille pas faire, la cour sera agitée par des intrigues, mais l'État ne sera pas renversé par des révolutions.

C'est par la même raison naturelle que le pouvoir, variable jusqu'à un certain point, et électif dans les deux premières races des rois de France, ne devint fixe et héréditaire que sous

îa troisième : qu'en Russie, Pierre r% par instinct de génie, ou plutôt par la nécessité des choses, abolit en 1722 la succession héréditaire, dont les chances auraient pu arrêter les développements de cette société naissante à la civilisation, et que Paul I"^ la trouvant formée, s'est hâté de la constituer en rétablissant, par une loi récemment promulguée, la succession héréditaire, retour à l'ordre naturel, qui a accru dans cette société la force de stabilité, en ôtant à sa force d'expansion, et sans lequel ce vaste empire serait, au premier revers, tombé peut-être dans une effroyable dissolution.

La Pologne a suivi une marche inverse, et elle a dû déchoir à proportion que la Russie s'est élevée. La succession au pouvoir avait été dès l'origine élective en Pologne comme dans les autres États de l'Europe, et par la même raison. Elle y était ensuite devenue héréditaire, et sous cette forme, la Pologne marchait à la civilisation à peu près du même pas que les autres nations catholiques, et surtout plus vite que la Russie. Mais à l'extinction de la dernière race de ses rois, cette société retomba dans l'enfance et revint au système électif, non par aucune raison naturelle, mais par des raisons purement humaines, l'ambition de ses grands et la jalousie de ses voisins. Alors commença pour la Pologne une série de malheurs qui ont toujours été croissant depuis les nouveautés religieuses qui s'v introduisirent à la faveur de la déconslitution de son pouvoir, jusqu'à sa destruction réelle opérée, de nos jours, et qui dure encore, et cette malheureuse société, récemment élective au milieu d'antiques Etats héréditaires, n'a fait que languir, et a péri enfin, comme un jeune arbre planté dans une vieille forêt.

Quoique la nature du ministère participe ordinairement de celle du pouvoir, et que cela même doive naturellement se trouver ainsi, cependant il arrive quelquefois que l'un des deux est fixe, et non pas l'autre, soit que cette discordance soit le produit d'une révolution, comme en Pologne, ou l'effet de l'habitude chez un peuple à demi-constitué, comme en Turquie. Alors, l'État souffre, parce qu'il n'y a point de fixité, ni par

conséquent de force réelle dans un gouvernement dont l'action est dirigée par un pouvoir variable, comme en Pologne, ou exécutée par des ministres variables, comme chez les Turcs ; et c'est ce qui produit cette action déréglée qui écrase le sujet, et ne peut défendre l'État. Ainsi, en Pologne, le pouvoir est trop faible contre des ministres qui sont les maîtres. En Turquie, le pouvoir est trop fort pour des ministres qui ne sont que de vils esclaves : et ces deux effets, si opposés en apparence, auraient dans l'une et l'autre, à la fois, les mêmes effets, l'oppression de l'homme et la dissolution de l'Etat, si l'oppression de l'homme n'était tempérée en Pologne par l'influence de la religion chrétienne, et la dissolution de l'Etat retardée en Turquie par l'influence de la religion mahométane ; car le culte, même le moins raisonnable, par cela seul qu'il consacre dans la société une idée quelconque de souveraineté divine, donne toujours de la force au pouvoir politique, selon la judicieuse remarque de M, Bossuet, en parlant du paganisme.

Le ministère politique héréditaire s'appelle patriciat, lorsqu'au lieu d'être uniquement ministère du pouvoir, ou fonction publique, il est pouvoir ou paternité [car patriciat clpaternité ont la même racine), et qu'il participe à la législation, comme chez les Romains, et encore en Angleterre, en Suède, en Pologne, à Venise, dans le Corps germanique, etc. Ces sociétés ne sont pas constituées ou naturelles, parce que les trois personnes sociales n'y sont pas entre elles dans leurs rapports naturels, et que les mêmes personnes y sont à la fois pouvoir et fonction du pouvoir ou ministres \ Aussi ces Etats, qui tous

' On voit par cet exemple que les expressions générales pouvoir, ministre, sujet, semblables à des expressions algébriques, sont, par leur généralité même, plus propres à résoudre les problèmes semblables que présente l'état de la société. On a dit : La souveraineté réside dans le peuple; et cette proposition a excité de vifs débats. Si elle eût été traduite ainsi : Le sujet est pouvoir; elle eût paru absurde, même à un enfant. De là vient que dans la démocratie française on a remplacé toutes les qualifications sociales par celle de ciloyen, expression vague et indéterminée qui devant convenir comme épithète à tous les membres de la société, ne désigne précisément aucune personne sociale.

ont eu plus ou moins de force d'agression, n'ont montré presque aucune force de résistance.

La variation du pouvoir, restreinte à un petit nombre de familles, s'appelle proprement aristocratie; étendue à un plus grand nombre d'individus, elle forme la démocratie.

J. J. Rousseau prétend que « la démocratie peut embrasser » tout un peuple ou se resserrer jusqu'à la moitié. » On nu sait trop pourquoi, à moins que ce ne soit pour éviter l'absurdité qu'il y aurait à compter dans un Etat populaire plus de pouvoir et de ministres que de sujets.

Il est reconnu aujourd'hui que ces gouvernements de plusieurs, ou populaires, sont l'état le plus fâcheux de société, et même qu'une société ne peut subsister dans cet état. Les gouvernements populaires, ou poîycratiques, que l'on voyait do nos jours, étaient des municipalités de l'Europe monarchique, plutôt que des sociétés indépendantes. La Suisse et même la Hollande avaient en France et en Allemagne le pouvoir qui les conservait, et la chute de ces gouvernements a entraîné leur dissolution. Mais telle est la différence d'une société constituée ou naturelle à celle qui ne l'est pas, que la France ne peut se rétablir de sa révolution qu'en ramenant le pouvoir à l'unité, et que la Suisse et la Hollande ne peuvent renaître qu'en s'écartant du système variable de leur gouvernement précédent.

La fixité dans le pouvoir est donc l'Etat le plus fixe de société, donc le plus durable, donc le plus fort, le plus naturel, le plus conforme par conséquent à la volonté de l'Être créateur et conservateur des êtres ; et comme par les lois immuables, nécessaires de la conservation des êtres, expression de la volonté divine, les êtres tendent à se placer dans l'état le plus naturel l'état qui les fait être, c'est-à-dire, qui les conserve, et à accomplir ainsi la volonté de leur auteur, le pouvoir de la société tend nécessairement, et indépendamment des hommes, à se constituer, et à constituer ses ministres, ce qui veut dire que la société tend d'elle-même à se fixer. J. J. Rousseau avoue cette

vérité, et la marche progressive du pouvoir vers la 6xitéj lorsqu'il dit : « Le gouvernement passe de la démocratie à » l'aristocratie, de l'aristocratie à la royauté ; c est-là son » inclinaison naturelle, le progrès inverse est impossible » : et il la méconnaît, lorsqu'il s'étonne « du penchant qu'ont tou- » jours eu les Polonais à faire passer la couronne du père au » fils, ou au plus proche parent. »

Il est intéressant d'observer chez les deux peuples anciens les plus célèbres, les effets opposés des deux systèmes opposés de société.

L'effet le plus constant et le plus sensible, est que toutes les sociétés qui ont connu quelque fixité, ou dans le pouvoir, ou dans les ministres, ont laissé des monuments immortels de leur existence, et que les autres n'ont fait que passer et n'ont laissé d'elles que des souvenirs, c'est-à-dire, que celles-là ont eu de la force, et que les autres n'ont eu que des passions.

Chez les Grecs démocratiques, il n'y eut de fixité ni dans le }K)uvoir, ni dans les minisires : aussi ces peuples-enfants, habiles imitateurs de la nature physique dans leurs arts ', mais violateurs de la nature sociale par leurs mœurs infâmes et par leurs lois atroces, vécurent avec bruit plutôt qu'avec honneur, succombèrent sans gloire, et périrent tout entiers; et ce qui prouve ce que j'ai avancé sur les effets de la fixité du pouvoir, est que parmi tant de peuples la raison ne compte que deux nations, les 3]acédoniens et les Spartiates, sociétés mieux constituées, dont l'une subjugua la moitié du monde, et domina la Grèce elle-même par la force qu'elle tirait de ses lois politi-

' L'histoire nous montre un rapport de temps et de lieux entre l'oppression de l'homme social et l'imilalion de l'homme physique, et cela doit être. L'exposition publique de l'homme purement domestique ou sauvage, c'est-à-dire en état de nudité, est une contradiction dans les idées qui produit un désordre dans les actions. Le moyen, dit Dupaty, à'aioir des mœurs et des statues! L'école de peinture flamande ou allemande, l'école de Téniers, exprime l'homme domestique; l'école française, l'école de Le Brun, exprime l'homme public; l'école actuelle, renouvelée des Grecs, peint l'homme sauvage.

ques, et dont l'autre en fut l'honneur et le modèle par la gravité de ses mœurs.

A Rome, la jouissance du pouvoir, bornée à quelques familles, ne tarda pas à s'étendre à toutes, et cela devait arriver ainsi. Mais à Rome, il y eut constamment un établissement fixe ou héréditaire, tantôt pouvoir, tantôt ministre du pouvoir dans l'ordre des patriciens et dans celui des chevaliers; et môme il y eut de temps en temps, et dans les besoins extrêmes, un homme revêtu d'un pouvoir fixe, ou plutôt pour un temps ^e, sous le nom de dictature', «faculté précieuse, dit 3Iontesquieu, » qu'avait le sénat d'ôter la république des mains du peuple » , et il aurait pu ajouter : « de se l'ôter à lui-même », puisque sous \e pouvoir du dictateur, les sénateurs n'étaient plus que de simples ministres, comme sous le pouvoir du sénat, les ministres étaient les chevaliers, chargés môme de la garde du sénat, puisqu'ils entouraient en armes le lieu de ses séances, et qu'ils exercèrent souvent la fonction déjuger, et toujours celle de combattre. L'établissement héréditaire cessa à Rome par l'extinction des familles elles-mêmes, dans les troubles qui rem^ plirent les derniers temps de la démocratie populaire, et les cruautés qui signalèrent les premiers temps de la démocratie militaire qui lui succéda; mais il avait fait toute la force de Rome, et il avait été le principe de sa grandeur.

« L'usage des noms héréditaires, dit le président Desbrosses, » dans son Traité du mécanisme des langues, a prodigieusement h influé sur la façon de penser et sur les mœurs ; on sait » quel admirable effet il a produit chez les Romains. Rien n'a » contribué davantage à la grandeur de la république que » cette méthode de succession nominale, qui, incorporant. » pour ainsi dire, à la gloire de l'État, la gloire des noms hé- » réditaires, joignit le patriotisme de race au patriotisme na-

' Il y avait même une ombre de royauté toujours subsistaute dans le sénat. Leprînce du sénat, nommé à vie par les censeurs, opinait le premier, et avai» ainsi une sorte d'initiative dans la législation.

» tional. » Aussi les Romains nous ont laissé leurs lois; les Grecs ne nous ont laissé que leurs arts : les uns commandent encore aux citoyens, les autres servent de modèles aux artistes.

J'aurais pu fortifier cette preuve par l'exemple des Égyptiens qui, les premiers, ont rendu fixes dans l'État, le pouvoir et les devoirs, ou les fonctions, en les rendant héréditaires dans les familles, et qui sont venus jusqu'à nous par des restes si imposants de leur grandeur et de leurs connaissances; et plus encore par l'exemple du peuple juif, contemporain de tous les peuples, et même le nôtre, qui, dans sa constitution théocratique, a connu l'hérédité des professions sociales; car les familles lévitiques, différentes des familles sacerdotales, étaient chargées du ministère public, et exerçaient la double fonction de juger et de combattre.

L'Europe est trop avancée en âge, si j'ose le dire ; elle a fait une trop longue expérience des avantages et des inconvénients des deux systèmes généraux de société qui comprennent toutes les constitutions particulières, pour qu'il soit possible d'y rétablir, au moins pour longtemps et dans les grands États le système variable en y rendant le pouvoir électif : état funeste qui livre nécessairement une société à l'influence constante des puissances voisines, et au retour périodique des troubles civils; fait d'une nation un vaste marché où l'on met un prix à toutes les ambitions, et un taux à toutes les consciences, et conduit ainsi un peuple par la corruption à l'asservissement! 11 n'y avait pas de pays en Europe où régnât une vénalité plus scandaleuse, que celui dont les grands excitaient le vif enthousiasme de J. J. Rousseau pour avoir dit en latin : Malo pericidosam liber tatem quam tranquillam servitutcm. Ce sophiste ne savait pas que la liberté, au contraire, est toujours tranquille, et la servitude toujours orageuse; et lui-môme n'a-t-il pas vécu malheureux et agité, pour avoir préféré sa sauvage indépendance à l'accomplissement des devoirs que la société impose à tous les hommes? On objecte contre le système fixe les hasards de l'hérédité : ces chances, quelquefois fikheuses

pour un État particulier, conservent l'équilibre général, en préservant la société universelle du double danger de la continuité des règnes trop forts, et de la continuité des règnes trop faibles. On peut même assurer que l'élection, si elle pouvait être libre, donnerait au total plus d'hommes faibles que l'hérédité; car les hommes forts ravissent le pouvoir bien plus souvent qu'ils ne l'obtiennent.

Le système héréditaire ou fixe est dans la nature de la société publique, parce qu'il est dans la nature de la société domestique.

J'ignore si Bahœnf ùm. le père Duckesne, dans le délire de l'égalité démocratique, ont soutenu qu'il est aussi honorable d'être charbonnier ou tisserand que d'être magistrat ou guerrier ' ; mais je sais que le peuple, plus vrai dans ses sentiments que les sophistes dans leurs opinions, juge bien différemment de cette prétendue égalité. 11 fait à l'artisan un mérite d'avoir fait élever son fils dans les arts de la paix et dans ceux de la guerre, et il mépriserait le magistrat ou le guerrier qui aurait fait de son fds un artisan. Telle est la force de cette disposition naturelle aux hommes, moyen le plus puissant des progrès de la société, que la famille sujette tend naturellement à sortir de l'état purement domestique pour passer dans l'état public de société *. Dans une société constituée, une famille une fois parvenue à ce but s'y fixe, parce qu'elle trouve dans l'inamovibilité du pouvoir un obstacle insurmontable à toute ambition ultérieure. L'on voit en effet dans les États constitués des familles s'élever l'une après l'autre jusqu'au ministère public de

' Lorsque sous la Constituante il fut ordonné à tous les citoyens de quitter les marques distinctives de leur état, on vit les commis de la municipalité recevoir affectueusement les charbonniers qui venaient déposer leur médaille, et avec hauteur et morgue de vieux militaires qui venaient déposer leur croix de Saint-Louis. On appelait cela de l'égalitél

- Malgré les exemples de tant d'illustres revers, et les conseils de l'auteur d'Emile, les plus zélés partisans de ses principes élevés par la révolution, Vont donner à leurs enfants une éducation libérale, et se gardent bien d'en faire des charpentiers.

la société, et très-peu retomber dans l'étal privé ou domestique. Elles périssent plutôt qu'elles ne descendent. Tous les raisonnements des niveleurs ou des esprits chagrins ne prévaudront jamais contre cette raison naturelle et supérieure qui dit à l'homme, qu'il est plus digne de lui, plus conforme à sa destination d'agir sur l'homme pour le service de la société publique, que de travaUler sur la matière pour le service de la société domestique ; et c'est la raison pour laquelle les hommes en état de domesticité ne jouissent nulle part de tous les droits des autres citoyens.

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, "Une proposition que nous n'avons fait qu'énoncer et qui demande des développements. C'est que le système amovible ou variable de société, est plus favorable aux talents qui créent les empires, et le système fixe plus propre à produire les vertus qui les conservent : et c'est ce qui fait que l'un convient aux États naissants, et l'autre aux États formés, puisque même l'État ne se forme qu'à mesure que la constitution se fi\e.

Cette explosion de talents militaires ou oratoires, les seuls dont il s'agisse ici, est l'effet naturel de l'amour de soi, et de la passion de dominer, dont aucun obstacle ne comprime l'essor dans une société sans constitution fixe de pouvoir, puisque le pouvoir pouvant être exercé par chacun, y est comme un prix offert à tous. De là viennent les efforts héroïques de courage et les succès d'une éloquence populaire que l'on remarque dans l'histoire de tous les États démocratiques. « Les vertus guer- » rières, dit Montesquieu parlant de Rome, restèrent après » qu'on eut perdu toutes les autres. »

Mais ces mêmes talents perdent l'État qu'ils ont créé, parce qu'ils en font une arène sanglante ouverte à tous les combattants, qui, en s'arrachant mutuellement le pouvoir, l'empêche de parvenir à cette fixité sans laquelle il n'est pas de repos pour la société publique, ni même d'existence assurée pour la famille.

Heureusement pour l'espèce humaine, au système variable, au système de l'homme qui crée par les talents, succède iné-

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vilablement le système fixe, le syslème de la nalure qui conserve par les vertus, système qui s'établit naturellement et par la disposition naturelle de tout homme à laisser à ses enfants les avantages qu'il a acquis, et à les mettre sur la voie d'en acquérir de nouveaux, et par la tendance nécessaire de la société vers sa constitution naturelle, l'inamovibilité du pouvoir, et la fixité de son action. Or, ce système est, comme nous l'avons dit, plus propre à produire la vertu dans les hommes sociaux, pouvoh', tninùircs, sujels,

La vertu, prise dans le sens le plus étendu, n'est que la fidélité aux lois de la société domestique ou publique, politique ou religieuse. 11 y a donc des vertus domestiques et des vertus publiques; et toutes les vertus sont divines, parce que Dieu est le souverain législateur de toutes les sociétés constituées. Mais pour ne nous occuper ici que des sociétés des hommes entre eux, la famille et l'État, les vertus domestiques sont très-distinguées des vertus publiques. Ainsi, l'intégrité du juge et le courage du guerrier, qui conservent l'Etat, ne sont pas les vertus propres d'une femme ; et la chasteté qui conserve la famille n'est pas la vertu propre du guerrier ou du magistrat, et <*'est même ce qui fait que dans certaines conditions on se dispense trop aisément de certains devoirs. Dans les sociétés politiques ou religieuses, qui n'ont laissé de pouvoir fixe ou constitué que là où elles n'ont pu le détruire entièrement, que dans la famille, et qui, ramenant le monde à ses éléments, comme nous l'avons dit ailleurs, ne nous parlent que de religion naturelle ou domestique, et de l'homme domestique ou môme sauvage, on ne parle aussi que de mœurs, de moralité, ou de vertus domestiques, et il règne en général un grand étalage, pour ne rien dire de plus, de tendresse conjugale, paternelle, filiale, de sensibilité itour ses amis et ses amies, de bienfaisance envers les malheureux. C'est encore par le même principe que dans les mêmes sociétés on compense les fonctions publiques par des jouissances domestiques, et que le sujet est plus nourri et surtout plus amusé, dans les gouvernements qui lui inter-

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disent toute participation aux fonctions du pouvoir. Dans plusieurs de ces sociétés politiques et religieuses, non-seulement on recommande presque exclusivement la pratique des vertus domestiques, mais on la pousse jusqu'au rigorisme le plus dur. et souvent le plus risible ', dans le même temps que l'on détruit toute vertu publique en consacrant l'oppression par les lois. Ainsi les dévots puritains interdisaient toutes sortes d'amusements' le dimanche, et défendaient comme des vanités païennes, les petits pâtés qui se mangeaient à Noël : ils fatiguaient de leur morale farouche et de leurs éternelles prédications la jeunesse facile de Charles II, dans le même temps qu'ils légalisaient l'oppression du sexe faible par la faculté du divorce, et qu'ils exhalaient contre des hommes, leurs compatriotes, cet horrible covenant, «. composé, dit Hume, des plus furieuses » et des plus virulentes invectives que jamais les êtres hu- » mains aient employées pour enflammer leurs cœurs d'une » haine sans relâche contre des créatures de leur espèce. » La France révolutionnaire n'a pas été exempte de ces atroces ^t ridicules inconséquences, et elles nous ramènent involontairement aux usages de ces républiques anciennes où l'homme respectant son égal, et opprimant son semblable, autorisait par ses lois le meurtre de l'enfant, du gladiateur, de l'esclave, punissait d'un supplice affreux la faiblesse d'une vestale, lors même que pour de grands crimes, il n'infligeait qu'à regret une légère peine au citoyen '.

Le pouvoir fixé ou constitué, va tout seul, dit M. Bossuet,

' Telle est l'inconséquence de l'homme, que dans des sociétés mieux constituées, il tombe quelquefois dans l'excès opposé, et qu'il ne remplit avec la plus scrupuleuse Gdélité ses devoirs publics que pour s'affranchir plus impunément des devoirs domestiques. Mais ici, c'est la faute de l'homme, là c'est le crime de la loi.

2 Je recommande à l'attention du lecteur, cette distinction entre les hommes égaux et les hommes semblabJes. Les lois des États païens tendaient à protéger les hommes égaux; et les lois des États chrétiens tendent tous à protéger les hommes semblables ou le prochain : or, entre les êtres il n'y a point d'égalité, il n'y a que des similitudes.

et avec la nature. Comme il est transmis sans effort, il s'exerce sans violence; car le pouvoir qui doit toujours être fort, est dans l'État comme dans la famille, quelquefois violent dans le premier âge de la société, et lorsque le sujet encore enfant refuse de se soumettre au joug de l'obéissance. Jamais, avec le pouvoir constitué, de ces interrègnes qui remettent périodiquement la société en problème ; elle n'a pas à redouter ces furieux accès d'ambition et de vengeance qui détruisent les familles en troublant la paix des États : heureuse si elle pouvait se défendre des attraits de la volupté, de cette philosophie faible et sensuelle, de cette morale d'opeVa qui lui présente le plaisir sous toutes les formes, et fait entrer par toutes les portes ce dangereux ennemi qui sape sans bruit les fondements môme de la société, et endort les sentinelles, ■pouvoir et ministres, pour les livrer sans défense aux passions des sujets,

La fidélité dans les ministres est encore une suite nécessaire de la perpétuité du pouvoir, parce que la fixité de l'attachement dépend de la fixité de son objet. En effet, si l'on remarque dans les ministres des États populaires plus de ces qualités brillantes qui produisent de grands événements, on trouve dans les ministres héréditaires des pouvoirs constitués, plus de cette fidélité inébranlable qui résiste aux révolutions. On peut en trouver la raison dans la nature même de la société. La vertu n'est que l'habitude du bien, et l'habitude se forme par les mœurs ou les coutumes qui, transmises d'âge en âge, perpétuent dans la famille la tradition des leçons et le souvernir des exemples ; car les mœurs ne sont que les lois domestiques conservées par la tradition. Les vertus publiques deviennent donc ainsi des vertus domestiques, surtout lorsqu'elles sont fortifiées par le respect pour le corps ou l'ordre auquel la famille appartient ; ce qui produit la double force de l'esprit de famille et de l'esprit de corps, pour retenir l'homme dans le devoir; esprit de corps, ressort puissant, mais rersort terrible, qui réagit infailliblement contre la main faible, inhabile à le diriger.

Enfin la fixité dans le pouvoir et dans les ministres produit une fidélité, une affection générale envers le gouvernement dans toutes les classes sujettes, et particulièrement dans celles qu'une antique hérédité d'occupations honorables ou utiles, et une fortune légitimement et lentement acquise, rapprochent de l'ordre politique, et qu'elles disposent à y entrer à leur tour, lorsqu'il vient à perdre de ses membres par les professions mêmes auxquelles il sont dévoués.

Mais un effet très-remarquable de l'hérédité des professions publiques, est de rendre aussi héréditaires les professions domestiques ou arts mécaniques, et de mettre ainsi les familles qui exercent le même métier dans un corps ou corporation, comme la nature elle-même continue le même métier dans la même famille ; institution parfaite connue dans la monarchie égyptienne *, et adoptée sous le nom de maîtrises ou jurandes dans tous les Etats chrétiens. Cette loi est le moyen le plus efficace que l'administration puisse employer pour surveiller el contenir par le pouvoir un peu dur des maîtres, une jeunesse agreste et grossière, que la nécessité d'apprendre un métier soustrait de bonne heure au pouvoir politique. On peut regarder la suppression des maîtrises comme un coup mortel porté à la société par ce philosophisme ignorant et perfide qui, depuis longtemps, en voulait à toute fixité pour pouvoir plus aisément détruire toute perpétuité, tout ordre.

C'est donc avec raison que Montesquieu, disant plus vrai qu'il ne pensait, a donné Vhoîineur pour mobile au gouvernement constitué. L'honneur bien entendu n'est en effet que la fidélité à ses devoirs publics ou privés; et l'on dit également l'honneur d'une femme, l'honneur d'un magistrat ou d'un guerrier, et l'honneur même d'un artisan. C'est donc très-mal

' Le patriarche Joseph, dit un ancien auteur cité par Easèhe, défendit le faible contre le fort, c'est-à-dire, qu'il constitua la société; car la constitution n'est pas autre chose. Cet auteur entre ensuite dans quelques détails sur les lois qu'il donna à l'Egypte, et qui sont les lois politiques de nos États constitués.

CUAP. VI. 107

à propos qu*il a distingué l'honneur de la vertu, unique mobile, selon cet auteur, du gouvernement populaire. Celte erreur, relevée par Mably et J. J. Rousseau, qui remarque avec raison qm la vertu doit avoir lieu dans tout État, a eu des suites graves, et a égaré, dans notre révolution, bien des hommes vertueux, dont les vertus employées comme les talents à soutenir un mode de choses essentiellement vicieux, n'ont servi qu'à ordonner le désordre, faire mépriser les talents, et calomnier jusqu'à la vertu !

Un des grands avantages des ordres et des corporations est de donner au pouvoir de grandes facilités pour régler les familles en réglant le corps auquel elles appartiennent, et de régler l'individu en réglant la famille dont il est membre. Le pouvoir n'a, lorsqu'il faut régler, de prise que sur les corps; et voilà pourquoi l'on voit des corps parfaitement disciplinés composés d'individus qui ne le sont guère.

Le pouvoir doit donc donner aux corps, et surtout aux corps chargés du ministère public, des constitutions particulières, des constitutions qui règlent les devoirs des corps envers l'Etat, ceux de la famille envers le corps, ceux de l'individu envers la famille : le pouvoir doit régler les corps, surtout celui du ministère public, parce quil doit tout régler dans des hommes qui doivent être la règle de tous. Le pouvoir le peut, parce qu'il ne serait pas pouvoir, s'il ne pouvait pas tout ce que demande la conservation et la perfection de la société '.

Il a existé en Europe une constitution particulière de l'ordre politique, connue sous le nom de chevalerie, qui n'a cessé qu'à l'établissement des troupes soldées, et de la magistrature acquise à prix d'argent; institutions récentes qui ont séparé deux fonctions naturellement inséparables et jadis réunies, et qui

' Cet ouvrage devait traiter de l'antique et naturelle constitution du ministère public; mais cette seconde partie, avec nos mœurs et nos lois, paraîtrait un roman austère, et le public n'en veut que de licencieux ou ù' effroyables , l'auteur l'a supprimée.

108 DE LA SOU\'ESAiNETÉ.

ont soldé aux dépens du fisc ce qui était, et qui doit être attaché à la propriété de la glèbe. Les princes ont vainement tenté, dans toute l'Europe, de remplacer cette institution sublime à laquelle la France doit la considération dont elle a joui depuis, par une chevalerie de cour, sorte de confréries politico-religieuses, qui n'obligent qu'à porter des marques dislinctives, et à paraître à des cérémonies publiques, motifs dont la convenance ne compense peut-être pas le danger politique qu'il y a à diviser un ordre essentiellement indivisible, et à affaiblir ainsi la force de l'État et l'action de son pouvoir. Car, là où la distinction n'est pas rigoureusement nécessaire, la division est inévitable.

Mais, si le système fixe, ou celui des familles, doit être le système de la constitution qui se maintient par les vertus, le système variable, ou le système des individus doit être celui de l'administration, qui, avec des vertus, demande encore des talents. Je m'explique ; le ministère de juger et de combattre pour la conservation de la société est la fonction générale de l'ordre qui y est dévoué, et la destination naturelle de chacun des membres qui le composent. Cette destination qu'ils tiennent de leur naissance, là où cette hérédité est une loi de l'Etat, forme leur caractère politique, et un noble naît dans ces sociétés avec le caractère de dévoué au service de l'État, par la seule et même raison que dans une famille où une maîtrise d'architecte serait substituée à perpétuité, l'enfant naîtrait avec le caractère de maître architecte

Ce caractère ou devoir de servir l'Etat dans la fonction de juger et de combattre, ne demande pour les rangs inférieurs de cette milice, que des vertus, celle de l'obéissance surtout, la première et la plus facile de toutes, puisqu'elle s'accommode à tous les caractères, comme à tous les tempéraments ; mais les grades supérieurs demandent des talents, et ne doivent pas plus être héréditaires que ne le sont les talents. Un État populaire ne connaît aucune fixité, pas même dans le devoir; et comme il a fait un législateur d'un maître à danser, il renvoie un gé-

néral au métier de comédien ou à celui de brasseur de bière ; mais l'État monarchique donne souvent dans l'excès opposé, et rend héréditaires des grades de fonctions qui ne doivent être que viagers. Cet abus s'introduisait en France, non dans les lois qui, même pour une place inférieure de la fonction de juger, voulaient que le fils qui succédait à son père reçût l'approbation de la compagnie, et de nouvelles provisions du gouvernement, mais dans les usages, et h dater de la vieillesse de Louis XIV, il semble qu'il s'établissait peu à peu une succession presque régulière à des places importantes de l'administration de l'Eglise ou de l'Etat, qui auraient fini par devenir patrimoniales, et entrer, comme autrefois, dans des partages de famille; et comme on ne consultait pas toujours les intérêts de la société dans cette hérédité, on ne respectait pas mieux les lois de la nature, et l'on accordait fréquemment des dispenses d'âge, coutume immorale qui fait à la longue plus de mal à l'État en affaiblissant le respect dû à l'ancienneté d'âge, que le sujet dispensé ne peut, quel qu'il soit, lui être utile par ses talents.

La perpétuité d'emplois importants, dans les mêmes familles, a encore l'inconvénient de diviser l'ordre du ministère public en deux classes nécessairement opposées, l'une des familles qui obtiennent toujours, et l'autre des familles qui méritent quelquefois. L'ordre du ministère public se change ainsi en une véritable oligarchie, et il n'y a qu'un pas à faire pour que l'État entier tombe dans la démocratie, dont les ohjgarques les plus favorisés deviennent assez souvent les plus ardents instigateurs. Tout ce qui divise, détruit : c'est l'oracle du fondateur de toute société; et si la devise de l'État populaire est diviser ^mur régner , la devise de la société constituée est régner pour réunir.

L'ordre dévoué au ministère public est donc, là où il est dans sa nature, un corps de familles chargées des fonctions publiques déjuger et de comhatlre, et un séminaire d'hommes propres à remplir les grades éminents de ces fonctions, d'hommes qui doivent trouver dans leurs familles des leçons

de fidélité à l'État, dans leur corps des exemples d'honneur, et dont l'éducation et les habitudes doivent développer les talents et fortifier les vertus. Je ne dis pas que cela soit toujours ainsi ; mais je dis que cela doit être, que cela peut être, que cela même a été, et qu'il n'est pas impossible que cela soit encore. Je ne répéterai jamais assez que je m'occupe de la société et du général, et point du tout de l'homme et du particulier. Ici se présente une réflexion importante. L'État populaire appelle au pouvoir tous les individus, et il l'expose, comme un prix, à la vue de toutes les ambitions. L'État constitué appelle aux fonctions du pouvoir toutes les familles, et il les propose comme un devoir à celles qui demandent à être admises dans l'ordre chargé du ministère public. De cette difierence, prise dans les principes même de deux systèmes, le système des individus et le système des familles, il résulte naturellement qu'il y a plus d'agitation dans l'État populaire, et un mouvement de progression plus lent, mais plus uniforme et plus réglé, dans un État constitué, et que dans celui-ci il arrive moins fréquemment que dans l'autre que l'individu s'élève des derniers rangs de la société aux premières places du gouvernement. Il faut, dans un État constitué, que la famille, après avoir acquis, dans l'état domestique, assez de fortune pour n'y plus songer dans l'état public, entre dans l'ordre chargé du ministère public, et qu'elle y fasse, pour ainsi dire, son séminaire et ses exercices avant que quelqu'un de ses membres mérite d'occuper les premiers grades de la milice : institution naturelle assurément, et qui, pour former le vrai citoyen, réunit les vertus que donne l'esprit de famille et de corps aux talents que l'homme lient de la nature. C'est précigément ce qui fait que si l'on remarque des qualités plus brillantes dans les héros des Étals populaires, on trouve plus de fidélité, de désintéressement et de modération dans les grands hommes des sociétés constituées; car les vertus rendent les talents plus utiles en les rendant plus modestes. L'État doit donc favoriser celte tendance qu'ont toutes familles à passer

de l'état purement domestique à l'état public, tendance louable en elle-même, puisque l'état domestique de société, n'est que la société de soi, et que l'état public est la société des autres, et qui ne cesse pas d'être louable, même quand les motifs personnels de l'homme seraient vicieux. L'ennoblissement a un autre effet plus général, plus moral, et par conséquent plus politique; car le politique et le moral sont une môme chose : il empêche l'accumulation excessive des richesses dans les mêmes familles, et établissant un autre moyen de considération que l'argent, il donne aux sentiments, aux opinions, à l'esprit public enfin, une direction plus noble, plus digne de l'homme, et par-là même plus utile à la société.

Or, assurément on ne pouvait se plaindre en France que de l'excessive facilité de l'ennoblissement; et tandis qu'un meunier hollandais, ou un aubergiste suisse sans activité, comme sans désirs, bornés à servir l'homme pour de l'argent, ne voyaient dans l'avenir, pour eux et leur postérité, que le moulin et l'enseigne de leurs aïeux, un négociant français, riche de deux cent mille écus, entrait au service de l'Etat, achetait une charge et une terre, plaçait un fils dans la robe et un autre dans l'épée, voyait déjà en perspective la place de président à mortier et celle de maréchal de France, et fondait une famille politique qui prenait l'esprit de l'ordre à la première génération, et les manières à la seconde. « C'est, dit « Montesquieu, une politique très-sage en France, que les » négociants n'y soient pas nobles, mais qu'ils puissent le » devenir. » S'il y avait un abus, c'est que la famille-sujette devenait souvent famille-ministre avant d'avoir fait une fortune assez considérable, je ne dirai pas pour soutenir son rang, mais pour en remplir efficacement les devoirs. Car, dans une société opulente, telle que le sera toujours notre France, il n'y a pas de condition plus dure et plus douloureuse, que celle d'un noble indigent, sur qui pèsent toutes les charges de l'état public de société, sans qu'il puisse jouir des facilités que présente pour s'enrichir la vie domestique et privée.

On a déclamé contre l'usage des ennoblissements à prix d'argent; mais on n'a pas fait attention qu'il est raisonnable et naturel de faire preuve de fortune pour être admis dans un corps où tout moyen de faire fortune, où le désir même de la fortune doit être interdit, et que l'homme en société étant essentiellement propriétaire, toute profession nécessaire à la société doit supposer la fortune ou la donner.

Ce qui prouve combien se sont trompés et ont trompé les autres ceux qui ne voyaient en France ni liberté, ni égalité, et qui ne voyaient que liberté et qu'égalité dans les Etats populaires, et que c'était précisément dans les Etats où le pouvoir n'est pas constitué, en Suisse particulièrement, que les familles sujettes, fixées dans la dépendance, ne pouvaient parvenir à être familles de l'Etat; c'est-à-dire, à y gouverner à leur tour. Cette servitude, il est vrai, était compensée, dans ces petites démocraties, avec de Yaisance et des jouissances domestiques, comme elle l'était dans les démocraties anciennes avec du pain et des spectacles; et ces peuples s'en contenTaient. Ainsi, tandis qu'il eût fallu faire une révolution dans la constitution du canton de Zurich, pour qu'un riche propriétaire de la campagne put devenir bourgeois et membre du sénat, en France où la dignité de l'homme était connue et respectée bien avant qu'on en eut proclamé les droits, les lois politiques favorisaient la juste émulation qui portait les familles à s'élever de l'état purement domestique de société jusqu'à l'état public ou au ministère politique. Une fois qu'elles y étaient parvenues, la carrière était ouverte à leurs désirs, et toutes les places étaient dues à leurs services. La première de toutes les décorations, qu'on appelait les ordres du Roi, ne demandait que cent ans d'admission dans le ministère public; et bien loin qu'aucune loi exclût même du rang suprême un individu, une famille ou une classe de Français, la constitution les y appelait tous, sans aucune distinction, en cas d'extinction de la famille qui l'occupait, et déclarait \c pouvoir lui-même une substitution à laquelle tout Français était appelé. On dira peut-

être que les occasions de s'élever du rang obscur au faîte des honneurs sont extrêmement rares dans les Etats constitués; et je répondrai sans balancer que les hommes dignes de cette élévation sont toujours plus rares que les occasions.

Ce que nous avons dit de la nécessité de ne pas rendre héréditaires dans les familles les places éminentes de l'administration, à cause des talents qu'elles exigent, ne saurait être appliqué à la plus éminente de toutes, au pouvoir, qui, dans un État formé, ne demande que la vertu, ou le respect pour la constitution et les lois domestiques, politiques et religieuses. Les grands talents, sans une extrême sagesse qui en dirige l'usage, y sont même plutôt dangereux qu'utiles; car les talents veulent faire, et dans un Etat formé et constitué, il ne faut que maintenir, et faire est synonyme de révolutionner.

Le pouvoir constitué est dans la société comme la clef de la voûte contre laquelle toutes les parties viennent s'appuyer, et qui soutient leur effort, et les maintient en place par sa position seule. En général, il suffît d'un grand homme qui donne la première impulsion à la machine de l'Etat, et ses successeurs ont toujours assez de talents lorsqu'ils savent en régler et en entretenir le mouvement.

Ainsi, Charlemagne a donné à l'Europe chrétienne l'impulsion qu'elle conserve encore, et chacune des sociétés qui la composent a fait d'autant plus de progrès vers la perfection sociale, qu'elle a été plus fidèle à la direction reçue de ce puissant moteur; génie étonnant, qui connut ces lois fondamentales de la société, que nous cherchons encore mille ans après lui; grand pour les contemporains témoins de ses exploits, mais bien plus grand pour les âges suivants, qui recueillent le fruit de ses vastes pensées : telles que ces tours antiques dont l'œil ne peut qu'en s'éloignant embrasser les proportions et mesurer la hauteur.

Les succès prodigieux des guerriers français rendront à l'ordre politique des membres que la révolution lui a enlevés; car, c'est ainsi que finissent toutes les révolutions. Alors les

haines étant éteintes, et peut-être les préventions dissipées, on rendra à chacun selon ses œuvres, et l'on remarquera que la noblesse française, considérée en ordre et dans ses fonctions publiques, ou individuellement et dans sa conduite privée, a retenu le caractère dislinctif de sa profession, la fidélité au pouvoir constitué, soit qu'elle en ait défendu Vunité aux Etalsgénéraux, ou que, laissée à elle-même, elle ait montré pour les principes démocratiques un éloignement trop prouvé par ses longs et irréparables malheurs ; tandis que le militaire français s'opposait, avec des efforts surhumains de courage, de discipline et de talent, au démembrement de l'État, et même en reculait les bornes par ses conquêtes. Les nations voisines observeront, comme un trait caractéristique de l'esprit national qui régnait en France, et qui n'a pu y être étouffé même sous les ruines révolutionnaires, que les uns aient vu avec un secret orgueil les succès de la France, lors même qu'ils semblaient leur fermer à eux-mêmes le retour dans leur patrie, et que les autres aient détesté la tyrannie, alors qu'entraînés par la force irrésistible des circonstances, ils obéissaient aux tyrans, également braves contre l'étranger, et généreux lorsqu'il leur était permis de l'être, envers d'infortunés compatriotes que la tourmente révolutionnaire jetaitenlre leurs mains; et rétablie enfin de cette crise violente, passage nécessaire peut-être de l'adolescence de l'homme social à sa virilité, la France, telle que le père de famille, réunira tous ses enfants; et sous les yeux de la religion, invitée à cet auguste banquet, elle distribuera entre tous les consolations et l'indulgence; elle ordonnera d'oublier les fautes; elle fera plus, elle fora pardonner les vertus; mais non contente d'effacer au dedans les traces du désordre, elle en réparera au dehors le scandale; et devenue le modèle des nations, et la pierre angulaire de la société, après en avoir été le fléau, elle poursuivra à travers les siècles, sa marche majestueuse dans la route de la civilisation, forte de ses anciennes vertus, plus forte peut-être par ses derniers égarements.

DISSEPvTATION.

La Disserlalion suivante, nécessaire pour l'inlelligence de quelques passages du chapitre II, relatifs à l'existence de Dieu, ne pouvait, à cause de sa longueur, entrer dans le texte ni même l'accompagner; on a préféré la rejeter à la fin de l'ouvrage comme une pièce justificative des propositions qui y sont avancées.

j'espère rendre sensibles au lecteur des vérités, ce semble, purement intellectuelles, et le faire convenir qu'ainsi que la théorie des principes de la société devient évidente par une ajiplication continuelle aux faits extérieurs et sensibles de la société, de même la théorie des principes de l'être intelligent reçoit un haut degré de certitude des faits extérieurs et sensibles de l'être lui-même, faits qui sont Vexpression naturelle de ses pensées.

Dans ces deux théories, celle de l'être et celle de ses rapports en société, consiste toute la métaphysique. Elle est donc une science de réalité; et si certains auteurs qui ont traité de l'être sont vagues et obscurs, et si certains écrivains qui ont traité de la société sont faux et dangereux, c'est que les premiers ont voulu expliquer l'être pensant par l'être pensant, au lieu de l'expliquer par l'être parlant, qui est son expression et son image, puisque la parole n'est que la pensée rendue extérieure, et que les autres ont voulu expliquer la société par des hypothèses de leur imagination, au lieu d'en chercher les principes dans les faits historiques qui rendent la société extérieure et sensible; car les faits de la société expriment la nature bonne ou mauvaise de ses lois, comme les actions de l'homme expriment la nature bonne ou mauvaise de sa volonté.

Cette Dissertation, toute abrégée qu'elle est, est donc aux principes de l'homme ce que l'Essai qui la précède est aux principes de la société. On apercevra sans doute dans l'une et dans l'autre le plan ou l'extrait de plusieurs grands ouvrages, et peut-être de bons esprits y puiseront-ils quelques idées salutaires, propres à rattacher à un centre commun les opinions flottantes dans le chaos des contradictions et le vague des incertitudes. Ainsi, après une défaite qui a dispersé les combattants, le soldat se rallie autour du premier drapeau qui lui indique un moyen de défense, en lui annonçant un commencement d'ordre et de disposition.

J'invite le lecteur à relire les pages 26, 27, 28, dont la proposition énoncée à la page 28 peut être regardée comme l'extrait : Que l'homme ne peut pas plus idéer ' l'impossible qu'imaginer l'inexistant.

L'homme parle de ce qu'il imagine, qui fait image, qui est l'objet de ses sensations et qui tombe sous ses sens : il parle de ce qu'il idée, qui ne fait pas image, et qui ne tombe pas sous ses sens, yimagine ou yimage (car c'est le même mot) ma maison; l'idée, je conçois, je connais ma volonté; yimagine l'effet, ]idée la cause.

Quoique je me sois servi de cette locution négative qui ne fait pas image, qui ne tombe pas sous les sens, en parlant de ma volonté, ma volonté comparée à ma maison, est\e positif, comparé au négatif, puisque ma maison n'est et ne subsiste que par ma volonté positive de la faire et de la conserver.

Le mot penser, pensée, convient à la fois à l'opération intellectuelle d'imaginer et à celle d'idéer, puisqu'elle exprime l'attention que l'esprit donne aux images et aux idées pour en combiner les rapports.

Si l'homme qui pense ne peut avoir pour objet de sa pensée

' Le mot idéer me paraît préférable à ceux de comprendre et de concevoir, parce qu'exprimant une connaissance moins parfaite, il rend avec plus de vérité les opérations de l'intelligence humaine ou finie.

que des images ou des idées, l'homme qui parle ne peut expri. mer que des images ou des idées; c'est ce qui compose le discours, véritable expression de l'être intelligent, c'est-à-dire de l'homme qui imagine et qui idée.

Si je faisais un traité sur l'entendement humain, je distinguerais les images qui viennent des différentes sensations, ou même les sensations qui ne produisent point d'images au moins fîgurables, telles que les sensations du goût, de Vodorat ou du tact, sens de l'homme animal et physique, si on les compare aux sensations flgurables de l'ouïe et de la vue, sens de l'homme moral et social; mais cette distinction n'est ici d'aucune utilité.

.le prononce ville, arbre; je reçois par le sens de l'ouïe la sensation d'un son; j'imagine ou j image un objet, et celte image intérieure est craie, puisque je peux la rendre réelle \ et présente aux sens, par le geste ou le dessin, le dessin qui fixe le geste, comme l'écriture fixe la parole.

Un Allemand a reçu la sensation des mêmes sons, puisqu'il les répète; mais il n'imagine rien à Voccasion de ces sons, puisqu'il ne trace par le geste ou le dessin aucune image.

Il prononce à son tour stadl, baum. J'ouïs les sons et les mêmes sons, puisque je les répète, mais je nimagine rien; lui il imagine, puisqu'il figure, par le geste ou le dessin, des villes et des arbres; où je vois clairement que les mots allemands stadt, baum, et les mots français ville, arbre, expriment la même image.

Donc des sons différents peuvent exprimer la même image.

Je prononce volonté, cause; je nimagine ni une cause, ni une volonté, puisque je ne puis exprimer rien de semblable par le geste ou le dessin, qui expriment l'action et non la vo-

' Les anciens n'avaient pas deux mots qui répoodissent aux mots vrai ei réel, sans doute parce qu'ils n'avaient pas les idées qu'ont sur cet objet les peuples chrétiens chez qui la vérité essentielle s'est réalisée. Aussi les mots realii et realitas ne sont pas de la latinité païenne, et n'ont été introduits que itar nos théologiens.

118 DlSSEUTATiON.

lonté, l'effet et non la cause; cependant 'yidce quelque chose, puisque j'exprime mon idée, c'est à-dire que je parle, que je m'entretiens, que je raisonne enfin avec moi-même ou avec les autres d'après cette idée, et que j'agis d'après ce raisonnement.

Mon Allemand a ouï les mêmes sons; mais il nidée pas puisqu'il n'exprime aucune idée par aucune parole, ni par aucune action.

A son tour, il prononce will, ursach \ fouis des sons, mais je nidée rien, absolument rien, puisque je nexprime aucune idée. Mon interlocuteur idée quelque chose, puisqu'il parle et qu'il agit d'après cette idée, où je vois clairement que will, et ursach, volonté et cause, expriment une même idée.

Donc des sons différents peuvent exprimer une même idée.

Mais je prononce cabricias, ou tout autre mot forgé. Un Allemand, un Espagnol, un Français entendent tous le même son, le répètent ou l'écrivent; mais ils n imaginent rien, ils \\idéentv\cr\y puisqu'ils vH expriment v\(iv\, c'est-à-dire qu'ils ne figurent aucune image, et ne font aucune action.

Donc il y a des sons ou des mots qui peuvent n'exprimer ni images, ni idées, qui n'expriment rien.

Il est évident que pour les objets qui font image, et qui

' Un grand nombre de mois qui désignent cause, origine, source commencent en allemand par nr : ursach, ursprttng urquell, urbild, etc., et en latin par or, origo, ortus, oriri, c'est le même radical; car les voyelles ne sont rien dans la comparaison des langues. « Les langues, dit très-bien l'auteur du » Mécanisme des /an/7i<eA-, diffèrent entre elles par les consonnes, et les dia- » lectes par les voyelles. » Les voyelles ne sont qu'un remplissage qui varie d'une contrée à l'autre^ et l'on sait que la langue hébraïque s'écrit avec des points au lieu de voyelles, dont la valeur n'est pas fixée. Oit, prononcé à la manière gutturale et forte des peuples du Nord, a fait gott, gut, qui signitie chez eux l'être bon, ou la Divinité; et cette même racine ott, qu'on croit celtique, se retrouve, avec sa signification de bonté sxipréme, dans ottimus ou optimus, superlatifde bonus. Malgré l'esprit de système de quelques étymologisles,et le ridicule jeté sur quelques clymologics, les langues seront regardée* comme les archives du genre humain. C'est l'opinion des hommes les plu-* ««lèbres»

servent à l'homme physique, l'homme peut se faire entendre de son semblable par le geste au lieu de parole, et par le dessin au lieu d'écriture. On ne trouve donc pas dans l'homme physique ou animal, ni même dans la société purement physique: des hommes entre eux, la raison de la nécessité du langage, ni par conséquent la raison de son invention.

La faculté à'imagcr, celle d'idéer, celle même d'articuler, ne sont pas une raison suffisante de l'invention de Tart de parler, puisque les animaux ont des images, ont des idées, selon Condillac, et même des idées abstraites; qu'ils ne sont pas tous privés de la faculté d'articuler; que plusieurs apprennent même à parler nos idées, et que cependant rien ne nous indique qu'ils parlent les leurs, ni même qu'ils aient besoin de parler, parce qu'égaux en instinct, dans chaque espèce, comme en appétits, ils se rencontrent par la réciprocité et la correspondance de leurs mouvements, sans qu'il leur soit nécessaire de s'entendre par une communication de pensées.

On voit, pour tirer des conclusions-pratiques de tout ce qui a précédé, la raison pour laquelle l'homme enfant et les peuples enfants parlent beaucoup par images, c'est-à-dire par le geste et le dessin ou l'écriture hiéroglyphique. C'est qu'ils pensent beaucoup par images, qu'ils imaginent beaucoup, ont beaucoup d'imagination, et s'occupent plus des cfTots que des causes, du particulier que du général. L'homme plus instruit et les peuples plus avancés dans la civilisation s'occupent de causes on d'objets généraux et intellectuels, autant ou plus que d'effets, ou d'objets particuliers et sensibles; ils pensent beaucoup par idées, idéenl beaucoup, ont beaucoup d'esprit, expriment aussi beaucoup d'idées avec la parole et l'écriture des idées, ou l'écriture vocale, celle des Hébreux, qui est la nôtre. Mais, lorsqu'un peuple fait marcher de front les images et les idées, qui! cultive à la fois son imagination et sa raison, il emploie aussi dans son expression ou son discours beaucoup d'images ou de figures, non des figures matérielles, comme celles qui se font avec le geste ou le dessin; mais des figures idéales qu'on appelle

oratoires, celles qui forment le style figuré et métaphorique. C'est ce qui fait que la langue française est dans sa simplicité la plus métaphorique des langues, et que le peuple qui la parle, malgré la modestie de son élocution simple et sans geste, est dans son expression le plus figuré de tous les peuples.

Ainsi, un enfant a des images avant d'avoir des idées; ainsi un peuple cultive son imagination avant de développer sa raison ; ainsi, dans l'univers même, la société des figures ou des images, le judaïsme, a précédé la société des idées oa le christianisme qui adore l'Être suprême en esprit et en vérité.

On voit donc, en comparant ensemble l'expression naturelle les images et l'expression naturelle des idées, que le geste est hpai'olede l'imagination, et que le dessin en est Vécriture. Et de là vient que les progrès des arts d'imitation prouvent, bien moins chez un peuple ou dans un homme, l'étendue de l'esprit que la vivacité de l'imagination.

La correspondance nécessaire des idées aux mots et des mots ^.ux idées, raison de toute communication de pensées par la parole entre des êtres qui pensent et qui parlent, devient évifiente par la méthode usitée dans l'enseignement d'une langue étrangère.

Un enfant qui fait un thème a des idées dont il cherche les mots, et celui qui fait une version a des mots dont il cherche ies idées. Le premier va de l'idée connue au mot inconnu, le second du mot connu ou du son à l'idée inconnue. Ainsi, '.'enfant qui trouve dans son thème le mot ravager a une idée, cl le àïciionnaire français-latin qu'il consulte lui indique le mot populari ])Our le mot cherché. Celui qui, dans sa version, trouve le mot obedire, a un mot sans idée, ou plutôt un son ; et le dictionnaire latin-français lui donne obéir pour l'idée qu'il cherchait, et qui correspond -à ce son; en sorte que le dictionnaire est pour l'un un recueil d'idées, et pour l'autre un recueil de mots. Ce double exercice est également utile à l'acquisition des mots et au développement des idées, motif pour lequel il était pratiqué dans l'ancien système d'éducation, el ne peut être

templacé par aucun autre. L'enfant qui annonce le plus d'esprit, c'est-à-dire (1c facilité à développer ses idées et à en saisir les rapports, doit donc réussir dans la version mieux que dans le thème; et c'est aussi ce qui arrive presque toujours.

Mais le mot a-t-il produit la pensée dont il est l'expression? Non, assurément : 1° par la raison que tout objet est nécessairement antérieur à son image; 2" parce que si le mot produisait l'idée, on ne pourrait expliquer pourquoi certains sons n'exprimeraient ou ne produiraient aucune pensée ; car, dans cette hypothèse, le mot étant l'unique raison de la pensée, une pensée devrait correspondre à chaque combinaison de son ; 3" parce qu'il suffirait d'oMÏ/- une langue pour l'entendre.

La raison qui fait que les mots volonté et maison réveillent en moi une pensée (idée ou image) est que la volonté est, et que ma maison existe; et la raison qui fait que le mot cabricias ne réveille aucune pensée (ni idée ni image) est que cabricias nest point et nexisie point, et nest ni intellectuellement ni physiquement.

Ainsi, si je n'avais vu aucune maison, et que je ne susse pas ce que c'est que volonté, je ne m'entendrais pas moi-même lorsque je prononce volonté, maison; et ceux à qui j'adresserais ces mots ne m'entendraient pas davantage, s'ils n'avaient vu préalablement le môme objet et acquis la même connaissance.

Donc toutes les fois qu'un homme parle à d'autres hommes, et qu'il est entendu d'eux, il trouve nécessairement dans leur esprit des idées d'être ou des images d'existence revêtues des mêmes sons que ceux qu'il leur fait entendre, et l'on peut défier tous les philosophes ensemble de faire comprendre des sons qui expriment directement et autrement que par une négation, ce qui nest pas et ce qui n'existe pas, et de parler à un être intelligent de quelque objet dont n'ait aucune pensée, de manière à en être compris.

Des exemples mettront ces propositions à la portée de tous U's esprits ; mais il faut s'arrêter encore sur celte correspondance nécessaire des mots et des pensées.

La pensée, ayons-nous dit, précède le mol : de là vient qu'on dit attacher une indée, un sens à une expression; et lorsqu'on ne peut attacher d'idée au mot, il ne vaut que comme son et ne sert point au discours, semblable à ces monnaies étrangères ou décriées qui ne sont pas reçues dans le commerce et ne valent que par le poids.

Mais, si nous ne pouvons parler sans penser, c'est-à-dire sans allacbcr une idée à nos paroles, ni être entendu des autres sans qu'ils attachent les mêmes pensées aux mots que nous leur adressons, nous ne pouvons penser sanspa?7e/' en nous-mêmes, c'est-à-dire sans attacher des paro/es à nos pensées, vérité fondamentale de l'être social, que j'ai rendue d'une manière abrégée lorsque jai dit : Que l'être intelligent pensait sa parole avant déparier sa pensée.

Ainsi, penser c'est parler à soi, comme parler c'est penser pour les autres, pensi^r tout haut; et do là vient qu'on dit s'entretenir avec soi-même, s entendre soi-même ; comme on dit, s'entretenir avec les autres, être entendu d'eux.

Parler une langue étrangère est donc traduire, puisque c'est parler avec des signes, ce qu'on pense sous d'autres signes; de là l'impossibilité de parler une langue étrangère aussi couramment que sa langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ail acquis, par l'habitude, la faculté de penser sous les mêmes signes que ceux avec lesquels on exprime sa pensée.

Il faut donc des mots ou signes pour penser comme il en faut pour parler; et J. J. Rousseau en convient, et distingue nettement les objets qui font image, et peuvent s'exprimer par le geste, de ceux qui font idée, et ne s'expriment que par la parole, lorsqu'il dit : « Ce sont là des idées qui ne peuvent » s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entende- » ment ne les saisit que par des propositions; car sitôt que » l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus quà laide du » discours. »

Mais s'il faut des mots pour penser ce que l'on exprime avec des mots, il est donc impossible, d'une impossibilité physique

et métaphysique, que l'homme ait inventé la parole, puisque l'invention suppose la pensée, et que la pensée suppose (qu'on me permette cette expression) la concomitance nécessaire du signe : et c'est ce qui fait dire à J. J. Rousseau, discutant le roman de Condillac sur l'invention de l'art de parler, qui n'est pas même ingénieux : « Convaincu de l'impossibilité presqiui » démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par » des moyens purement humains, je laisse à qui voudra l'en- X» treprendre la discussion de ce difficile problème.... » Et il conclut en disant : « La parole me paraît avoir été fort néces- » saire pour inventer la parole. » Dict, sur l'ïne'g.

La facilité de penser, ou l'esprit, est donc la facilité d'allaeher des pensées aux mots, et la facilité de parler est la facilité d'attacher des mots aux pensées, qualités dont la dernière tient plus que l'autre à l'homme physique et à la flexibilité de ses organes, et c'est ce qui fait qu'elle est plus commune.

Cette correspondance naturelle est nécessaire des pensées et des signes qui les expriment, et le concours mutuel de l'esprit et des organes corporels pour Vexpj'ession de l'être intellectuel, peuvent être rendus sensibles par une comparaison, ou plutôt par une similitude telle, que je ne p.inse pas qu'il en existe une parfaite entre deux objets, et dont l'extrême exactitude prouverait toute seule une analogie parfaite entre les lois de notre être intelligent et celle de notre être physique.

Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision oculaire, ou la connaissance par la vue de l'existence des corps qui sont près de moi, pas même de mon propre corps; et, sous ce rapport, ces êtres sont à mon égard comme s'ils n'étaient pas. Mais si la lumière vient tout à coup à paraître, tous les objets en reçoivent une couleur relative dans chacun à la contexture particulière de sa surface; chaque corps se produit à mes yeux, j'y vois, et je juge les rapports de forme, d'étendue, de dislance, que tous ces corps ont entre eux et avec le mien.

Notre entendement est ce lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée, pas même celle de notre propre intelligenee,

Îâ4 DISSERTATION.

jusqu'à ce que la parole, pénétrant par le sens de l'ouïe, porte la lumière dans les ténèbres, et appelle, pour ainsi dire, chaque idée, qui répond, comms les étoiles dans Job, me voilà. Alors seulement nos idées sont exprimées; nous avons la conscience ou la connaissance de nos propres pensées, et nous pouvons la donner aux autres; alors seulement nous nous idéons nousmêmes, nous idéons les autres êtres; et les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous; et de même que l'œil distingue chaque corps à sa couleur, l'esprit distingue chaque idée à son expression, et fait distinguer aux autres leurs propres idées, en leur en communiquant l'expression. L'idée ainsi marquée, pour ainsi dire, a cours dans le commerce des esprits entre eux, je veux dire dans le discours, où elle ne pourrait être reçue sans cette empreinte. C'est la vérité de cette analogie de la pensée à la vision corporelle, qui a produit chez tous les peuples ces locutions familières par lesquelles ils expriment les qualités naturelles ou acquises de l'esprit : être éclairé, avoir des lumières, s'énoncer avec clarté, etc. Et le mot vision lui-même s'applique à certains états de l'esprit, puisqu'on dit une vision mentale, comme l'on dit la vision oculaire ou corporelle ',

' Voici un exemple remarquable de celle correspondance des mots aux idées el de l'expression à la réalité, correspondance méconnue par Condillac, à un [joint qui prou\e combien peu ses idées étaient développées sur ces objets importants, et par conséquent combien ses jugements étaient faux. Malebranche, ([ui démêlait cette analogie des lois du inonde physique à celles du monde inoral, dit : « Qu'ainsi que l'auteur de la nature est la cause universelle de n tous les mouvements qui se trouvent dans la matière, c'est aussi lui qui est )) la cause de toutes les inclinations naturelles qui se trouvent dans les esprits ; )) et de même que tous les mouvements se font en ligne droite, s'ils ne trouvent » quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et les » changent en des lignes courbes par leur opposition, ainsi toutes les inclina- » lions que nous recevons de Dieu sont droites, et elles ne pourraient avoir )) d'autre fin que la possession du bien et de la vérité, s'il n'y avait une cause n étrangère qui déterminât l'impression de la nature vers de mauvaises fins. » Qu'aurait fuit Makbranche, s'écrie Condillac, si cette expression métaphorique, inclinations droites, n'avait pas été française? Comment cet écrivain •.l'r.-l-il pas vu que l'expression est juste, non parce qu'elle est française, mais parce qu'elle est raisonnable, ou plutôt qu'elle n'est française que parce qu'elle

Ainsi, les souds-muets pensent, mais seulement par images, et n'expriment aussi que des images par le geste ou le dessin, ce qui fait qu'on ne peut les instruire que par le geste ou le dessin. Le mot même qu'on leur fait entrer par les yeux, comme aux autres par les oreilles, n'est pas pour eux un signe comme son, mais un signe comme image ou figure; et ce n'est pas non plus par la parole, mais par le geste ou l'action, qu'ils expriment le sens qu'ils y attachent.

Les bêtes, sans doute, ont des images, puisqu'elles ont des sensations, sensations bornées à leur état purement physique, et qu'elles n'expriment pas par des gestes, qui sont des actions délibérées, mais à l'occasion desquelles elles font des mouvements, suite nécessaire de leurorganisation et de leurs rapports avec les objets matériels. Elles ont des images, puisqu'il en résulte un mouvement correspondant à limage présente par l'impression actuelle ou l'impression conservée, comme de courir après leur proie quand elles la voient, ou de la chercher quand elles ne la voient pas; mais elles n'ont point d'idées, puisqu'elles n'ont pas l'expression de l'idée ou la parole : elles n'ont pas de volonté libre, puisqu'elles n'ont pas l'expression de la volonté libre ou {'action délibérée, et par conséquent variée; et comme elles n'ont qu'un instinct ou volonté ordonnée (si l'on peut allier ces deux mots), elles n'ont que l'expression de l'instinct, ou l'action invariable, uniforme et déterminée'.

La brute est donc un être organisé de manière à se mouvoir

est juste, iti qu'elle n'est admise dans toutes les langues que parce qu'elle est l'expression d'une idée vraie? Non-seulement les langues disent inclinations droites, mais elles disent inclinations perverses ou tournées, mot qui présente la même image, et lient par ses racines premières au mot de courber. Condillac suppose évidemment ici que l'expression française a produit l'idée que développe Malebranche, au lieu de sentir que l'expression n'est qu'une représentation dont l'idée est la réalité, et c'est avec ces préjugés qu'il a écrit,

' Le P. Gerdil dit que l'opinion qui fait des bêtes de pures machines est peut-être un peu trop philosophique, et que celle qui leur suppose un principe distingué de la matière, quoique d'un ordre inférieur à l'àme humaine, ne i'est pas assez. Ce gavant estimable est aujourd'hui cardinal.

à l'occasion d'images présentes à son cerveau ou ailleurs, et l'homme est un être constitué de manière à agir, parce qu'ii pense, et à faire, parce qu'il veut.

Dans les écoles modernes de physiologie et d'anatomie, on enseigne publiquement et textuellement que les seuls caractères qui distinguent, d'une manière absolue, l'homme de la brute, smis la station bipède et directe, est l'angle facial. La station bipède paraît renouvelée des Grecs, de qui nous avons déjà, depuis dix ans, renouvelé tant de choses, puisqu'un de leurs sages définissait l'homme un animal à deux pieds sans plumes; mais l'angle facial est une sottise moderne dont nous dirons un mot ailleurs.

Je reviens aux exemples que j'ai promis pour prouver cette proposition, que l'espèce humaine ne peut idéer l'impossible, ni imaginer l'inexistant, proposition que je rends plus précise encore et plus formelle, en disant que l'esprit humain ne peut idéer que ce qui est, ni imaginer que ce qui existe, et je commence par l'imagination, faculté de l'esprit plus dépendante des sens, et qui, pour cette raison, se développe la première dans l'homme comme chez un peuple.

Si une nourrice imprudente veut effrayer son enfant de l'apparition de quelque monstre hideux, de quelque chimère horrible, ou lui promettre, pour l'apaiser, qu'il viendra une belle dame toute blanche qui lui portera de beaux habits, que fait-elle, et que peut-elle faire autre chose, que de rassembler des parties d'homme, d'animal, de végétal, etc., parties réellement existantes en divers sujets de la nature physique, mais entre lesquelles cette femme suppose un rapport qui n'existe que dans son imagination et dans celle de l'enfant? Car jamais l'enfant ne comprendrait sa nourrice et ne céderait à la frayeur ou à l'espoir, s'il n'imaginait, et par conséquent s'il n'avait vu auparavant ou connu toutes les parties d'homme ou d'animal dont celle femme veut lui faire persuader le bizarre assemblage. Mais ce monstre existe, ou en détail et séparément dans la nature, ou intégralement dans l'imagination, et l'image qui

y est tracée est vraie, puisqu'elle peut être réalisée au dehors et figurée par le dessin; et s'il n'avait aucune existence, je le demande, de quels signes compréhensibles la nourrice pourrai {elle se servir pour en parler à son enfant ?

Quand Epicure, pour expliquer à de grands enfants la formation de l'univers, leur dit que des atomes crochus se mouvant en tous sens dans l'espace, avaient, par leur concours fortuit, formé tout ce qui existe, il n'inventa ni les corpuscules, ni les crochets, ni le mouvement, ni l'espace, ni l'univers; mais il supposa seulement au dehors un rapport entre ces divers objets, un rapport qui n'existe que dans l'imagination, qui se figure aisément des atomes circulant, s'accrochant et s'agglomérant pour former des corps, et qui ne peut exister pour la raison, parce que la raison, seul juge des rapports, en démontre la contradiction. Mais que le système de ce Grec fût absurde ou raisonnable, il n'eût parlé à ses auditeurs qu'un langage absolument inintelligible, si tous les éléments qui composent ce système n'eussent été imaginables et connus.

Prenons un exemple dans un sujet moins physique, pour arriver ainsi peu à peu jusqu'à l'objet le plus intellectuel.

Lorsque je parle de Y hypothénuse à un enfant qui a quelque teinture de géométrie élémentaire, mais qui ne connaît pas cette propriété du triangle rectangle, il ne m'entend pas, et ce son ne produit en lui aucune pensée. Mais si je décompose les divers rapports qui forment cette idée, que je lui parle de lignes, de perpendiculaire, d'angle, de triangle, de carré, etc., il me comprend, parce qu'à chacun de ces mots il attache l'idée correspondante, et qu'il réunit toutes ces idées par une faculté particulière de son esprit, pour en faire une seule idée collective ou abstraite, en même temps que, par une opération de son organe vocal, il emploie l'expression réduite de carré de V hypothénuse, à la place de ces mots: Carré fait sur la base d'un triangle rectangle dont cette base est un des côtés, et qui est égal à la somme des carrés faits sur les autres côtés.

Appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de l'exis^

tence de Dieu. Je vois dans toutes les sociétés une action universelle ou sociale appelée culte, envers un être regardé comme la cause universelle, et j'en conclus que l'idée de cet être est dans toutes les sociétés; car si je ne pouvais pas conclure de V action à Vidée qui la dirige, et qu'on appelle volonté lorsqu'on la considère dans son rapport avec Vaclion, toute société serait impossible, et l'homme lui-même ne serait pas, puisque l'homme et la société ne sont que le rapport d'une volonté à une action, et d'une âme à un corps. « C'est, dit l'athée, un » législateur qui, pour asservir les peuples, a été prendre )) dans le ciel et hors de l'homme une force qu'il ne trouvait » pas dans l'homme et sur la terre, et a persuadé aux peuples » l'existence de cet être, qu'ils ont appelé chacun dans leur » langue d'un mot correspondant à celui de Dieu, invention » dont le souvenir, transmis d'âge en âge, a produit notre » théisme. »

On pourrait demander à l'athée où cet orateur apprit à parler; et, par cette seule considération, on remonterait jusqu'à la nécessité d'un être autre que l'homme, de qui l'homme a reçu l'art de parler, comme il a reçu l'existence, c'est-à-dire de qui il a reçu Yétre et Vavoir. Mais laissons au raisonnement plus de latitude pour mieux convaincre la raison.

Ce législateur apprit donc aux hommes que Dieu existait; et obligé de leur expliquer la signification de ces mots, il développa, dans les divers rapports ou conséquences, l'idée qu'il voulait leur en donner, et leur dit, dans la langue qu'ils entendaient, que cet être, qui s'appelait Dieu, était un être bon et puissant plus que Vhomme, qui avait fait tout ce qu'ils voyaient; qu'il fallait l'aimer, puisqu'il était bon, et qu'il avait fait l'homme pour lui et l'univers pour l'homme; qu'il fallait le craindre, parce qu'il était puissant, et qu'il pouvait détruire l'homme et l'univers; qu'il récompensait les hommes bons, et punissait les hommes méchants, etc.; car c'est là le fond des crovances religieuses de tous les peuples. Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire de plus intelligible; et certes nous avons connu des

législateurs moins clairs dans leurs raisonneraets, et surtout moins heureux dans leurs inventions.

Mais il eût été entièrement égal de tenir aux hommes le discours qu'on vient de lire, ou de leur débiter, comme des bouffons de comédies, des mots forgés à plaisir, si les auditeurs n'eussent eu dans l'esprit, antérieurement aux paroles de l'orateur, les idées à'être, de bonté, de puissance, de comparaison, de relation, de temps, d'action universelle, de devoir, d'amour et de crainte, de bien et de mal, d'action sociale, ou châtiment et récompense; idées qu'ils attachaient dans le même ordre à chacun de ces mots, à mesure qu'ils étaient prononcés, être, bon, puissant, plus que, qui, a, tout fait, il fallait, aimer, craindre, récompense les bons, punit les méchants, etc. Sans ces idées, nécessairement antérieures aux mots, puisque les mots n'en sont que l'expression, l'orateur n'aurait produit sur ses auditeurs d'autre effet que celui que produirait sur le peuple de Paris un Talapoin qui viendrait le prêcher en langue des Mantcheoux; et bien loin que de ce discours il eût résulté quelque changement dans les volontés des honvaies en société. et une meilleure direction de leurs actions, ils n'auraient pas même conservé l'impression des sons qu'ils auraient entendus, et ne se seraient rappelés cet orateur que comme on se rappelle un fou ou un bouffon.

Ainsi, à quelque époque que l'on remonte dans la vie de l'homme et dans l'âge des sociétés, ces mêmes mots être bon et puissant, qui a tout fait, qui récompense le bien et punit le mal, n'entreraient jamais dans la pensée des hommes pour prendre place dans leurs discours, ne correspondraient à aucune pensée, et ne produiraient aucune action, si ces mots ne trouvaient dans leur esprit des pensées correspondantes, qui n'attendaient pour se produire à l'esprit que le signe qui vînt la distinguer, comme une pièce d'or attend, dans l'atelier, l'empreinte qui doit désigner sa valeur et lui donner cours, ou, encore mieux, comme le corps attend dans le lieu obscur la lumière qui doit le colorer et le produire.

Cette idée à'élre, plus ou moins développée dans ses rapports de bonté, de puissance, de volonté, d'action (car tous ces rapports découlent de l'idée d'être), n'est autre chose que l'idée de la Divinité, idée peu développée et incomplète, si, par exemple, le rapport de la pluralité des attributs se développe sans celui de Vunilé d'essence, ce qui a produit le polythéisme '; incomplète, si le rapport de puissance se développe sans celui de bonté, ce qui a produit la croyance des divinités malfaisantes adorées chez certains peuples; incomplète, si le rapport de volonté créatrice se développe sans celui d'action conservatrice, ce qui produit le déisme asiatique ou européen, c'est-à-dire Vislamisme et le philosophisme, qui, tous les deux, croient au Dieu créateur ou souverain, et rejettent le Dieu conservateur, pouvoir ou législateur, puisqu'ils obéissent à des lois, ou suivent des opinions qui leur ont été données par des hommes.

Mais l'idée générale, primitive, l'idée sociale ou fondamentale de la Divinité, fait toujours le fond de toutes les croyances particulières, et elle se retrouve, cette idée, au sein de ce paganisme absurde qui prostituait l'adoration à des corps célestes ou terrestres, ou dans ces opinions vagues et faibles qui font de la Divinité une vaine théorie sans application à l'homme ni à la société, comme dans la religion chrétienne, véritable société constituée, qui adore l'Etre suprême en esprit et en vérité, et qui développe à la fois tous les rapports de l'intelligence infinie avec l'ordre de l'univers et les lois de la société.

Celte idée générale A'élre et de ses rapports est sans doute la première qui luit à la raison de l'homme naissant, et qui éclaire tout homme venant en ce monde, lorsque la parole qui

' Le poljlhéisme paraît n'avoir été qu'une idée confuse de la pluralité des personnes divines, ou bien des attributs divins. Leibnitz remarque avec raison que Jupiter n'est que Jou pater, ou Jehovah père, dont les racines se retrouvent à découvert dans les cas suivants -.Jovis, Joii, Jovem, etc. L'unité dans la pluralité semble exprimée dans cette locution étonnante, qui commence la Genèse: « Les dieux, Elohim créa; » et M. Bossuet la trouve encore dans le mot : « Faisons l'homme. »

l'exprime vient porter la lumière dans le lieu obscur, et je soutiens que l'enfant, oui l'enfant, qui bégaye je suis sage, a une idée aussi vraie du moi, de l'être et de bonté, et d'un rapport avec le pouvoir, que le philosophe lui-même; et la preuve en est évidente, puisqu'ils expriment l'un et l'autre leur pensée par la même action^ et que l'enfant demande à son père, seul pouvoir qu'il connaisse encore, le prix qu'il a promis à sa sagesse, comme le philosophe, s'humiliant devant l'Être suprême, pouvoir universel du genre humain, lui demande la récompense réservée aux efforts que l'homme fait pour la mériter.

L'enfant, à mesure qu'il cultivera sa raison, ne fera que développer cette idée sans prendre une autre idée d'être et de bonté; il la « développera, parce que toutes les vérités morales M sont enveloppées les unes dans les autres; » et de même que le forgeron et l'horloger tirent de la même matière, l'an l'essieu d'un char, l'autre les rouages d'une horloge, l'enfant et l'homme instruit puisent dans la même idée, l'un le petit nombre de rapports dont la connaissance suffit à ses premiers besoins, l'autre la théorie entière des devoirs de l'homme et des lois de la société.

La facilité avec laquelle les sauvages sont convertis à la religion chrétienne vient uniquement de ce qu'elle est la plus naturelle de toutes les religions, c'est-à-dire celle qui développe les rapports les plus naturels des êtres entre eux dans la société; car il est bien plus naturel à l'homme d'avoir une femme que d'en avoir plusieurs; d'adorer un Dieu que d'en adorer plusieurs ' ; d'être humain, enfin, que d'être sauvage ; et l'on peut dire, en général, que tout ce qu'elle prescrit de plus sévère est ce qu'il y a de plus naturel. Et qu'on ne dise pas que cette adhésion des sauvages aux vérités sociales n'est ni motivée ni éclairée; car, je le demande, quelle expression plus forte d'une pensée distincte, d'une conviction profonde que la civilisation, la plus

' Sed tune quidem ignorantes Deum, Us qui naturà non sunl Dii seroitbatis Ep. ad Galat.

importante, la plus générale de toutes les actions sociales, l'action sociale par excellence, la civilisation, qu'on peut définir Y application des luis de l'ordre à la société humaine? Les peuples du Paraguay se sont civilisés en devenant chrétiens, et ils sont devenus chrétiens en se civilisant ; et ils étaient à l'opposite de la civilisation, ces peuples dont les faits exagérés sont le premier aliment de notre curiosité, et l'éternel objet d'une admiration puérile, ces peuples de sophistes et de statuaires qui, cherchant la sagesse * hors des voies de la nature, ont voulu faire à force d'art, jusqu'à la société que la nature ne produit qu'avec le temps, peuples insensés qui opprimèrent, qui corrompirent avec leur législation purement humaine l'homme que protègent, que perfectionnent les lois naturelles des sociétés !

Je croirai, si l'on veut, que l'imagination, plus mobile chez les enfants et les peuples naissants, vient mêler ses images fantastiques aux idées pures de l'intelligence. Qu'importe, après tout, aux conceptions de la raison cet anthropomorphisme involontaire, cette illusion de nos sens dont l'homme même le plus sévèrement méditatif ne saurait entièrement se défendre, et auquel la religion chrétienne, plus hunjaine que le philosophisme, se prête elle-même, lorsqu'elle nous enseigne un Dieuhomme, et lorsqu'elle nous permet de la figurer? Le sauvage, qui se figure peut-être la Divinité sous les traits du vieillard vénérable qui la lui a annoncée, ne l'appelle pas moins le grand esprit, et ce qui est bien autrement décisif, n'en renonce pas moins à sa barbarie héréditaire et nationale, et prouve assez l'idée qu'il se forme de la sagesse et de la puissance de l'être qu'on lui révèle en en prenant les leçons pour loi de ses volontés, et les exemples pour loi de ses actions.

« Les sauvages, dit Condorcet, sont distingués seulement » des animaux par quelques idées morales plus étendues et un » faible commencement d'ordre social. » Ces idées morales, ce commencement d'ordre social, sont des traces à demi effacées

' Grœci sapienliam quœrunt. Saint Paul.

des lois primitives des sociétés, et des semences de christianisme et de civilisation moins altérées par les législateurs grossiers de qui ces peuples simples ont reçu leurs opinions incohérentes, qu'elles ne l'avaient été chez les Grecs par des législateurs polis qui composèrent de si beaux systèmes. Ces idées morales, germes précieux des vérités morales ou sociales, l'instruction vient les développer, « parce que toutes les vérités » morales sont enveloppées les unes dans les autres, » et les conduire à une heureuse maturité. L'expression seulement, dont Condorcet se sert en parlant de la distinction que mettent entre l'homme sauvage et la brute des idées morales et un commencement d'ordre social, est bien peu philosophique; car la distinction àesidées morales et de l'ordre social est la distinction du néant à l'être, même pour si peu étendues que soient ces idées morales, et pour si faible que soit ce commencement d'ordre social; et certes, il est aussi absurde de remarquer qu'un peuple naissant à la société n'a qu'un faible commencement d'ordre social, qu'il le serait d'observer qu'un enfant qui commence ses études n'a pas encore fait toutes ses classes.

Quant aux idées morales plus étendues chez le sauvage que chez la brute, on juge que l'homme le plus sauvage a quelques idées morales, parce qu'il fait quelques actions morales; mais où est la moralité des mouvements de la brute pour pouvoir en inférer quelque moralité dans ses idées?

Au reste, on doit savoir gré à Condorcet d'assigner pour différence, entre l'homme en état sauvage et la brute, quelques idées morales et un commencement d'ordre social, lorsque les physiologistes modernes enseignent, dans leurs cours publics, les seuls qui soient suivis aujourd'hui, que Vunique caractère qui distingue, d'une manière absolue, V homme de l'animal, est la station bipède directe ep l'ouverture de l'angle facial. Il faut apprendre au grand nombre de nos lecteurs que deux lignes, dont l'une tombe du front, l'autre venant de Vocciput, passe par l'extrémité inférieure de l'oreille, forment, par leur rencontre a la lèvre supérieure, un angle appelé angle facial, dont le

plus OU le moins d'acuité sert à mesurer les divers degrés d'intelligence entres les êtres, depuis un être huître jusqu'à un être homme. Car, entre ces diverses espèces, il n'y a que du plus et du moins; en sorte qu'on peut mesurer géométriquement l'étendue de l'esprit comme on mesure l'élévation du pôle. Ces facéties, débitées gravement et en beaux termes pour l'instruction, ou plutôt pour l'amusement d'une jeunesse sans connaissances et dans l'âge des passions, ne font pas même des médecins, et l'art de guérir périra comme l'art de vivre ou la morale, étouffé par ces rêveries soidisant métaphysiques de gens qui croient que disséquer un cadavre, c'est étudier l'homme, et qu'ils connaissent l'ensemble, parce qu'ils nomment des parties. (( L'homme, dit la divine sagesse, n'a pas compris la dignité à » laquelle il a été élevé, et en se comparant aux animaux sans » raison, il est devenu semblable à eux '. »

Mais si l'homme n'invente pas les êtres, que fait-il lorsqu'il se trompe? Il les déplace et en intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice qui suppose un monstre pour effrayer son enfant, Epicure qui supposait que les corpuscules avaient formé l'univers, celui qui suppose qu'Orléans est à cent lieues de Paris, n'invente rien, comme je l'ai dit, et ne fait que déplacer des objets qui existent, et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux; et celui même qui supposerait à dix lieues de Paris une ville qui n'y serait pas, que ferait-il autre chose que de placer dans un lieu une chose qui est dans mille autres lieux?

Il en est des êtres moraux de même que pour les êtres physiques. Ainsi, quand je dis que le peuple est pouvoir suprême, je n'invente ni \e peuple ni \e pouvoir, et je ne fais que déplacer, et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux.

Et remarquez ici que non-seulement l'homme qui affirme la Divinité ne l'invente pas, mais que l'homme même qui la mé-

' Homo, cinn in honore esset, non intellexit, comparatus est jumenlis insipimlibus et factus est similis ilîis. Psa!.

connaît ne la nie pas, et ne fait que la déplacer pour lui substituer un autre être.

En effet, comme l'intelligence infinie est cause du monde physique et cause du monde moral ou social, deux rapports généraux d'où dérivent absolument tous les rapports des hommes avec la Divinité, l'athée qui, subjugué par la présence (le l'effet, avoue, à son propre insu, la nécessité de la cause, suppose la matière comme came du monde physique, et le peuple ou l'homme comme cause du monde social. C'est ce que veulent dire ces deux axiomes : La matière est éternelle, et le peuple est le pouvoir souverain. Car si la matière est éternelle, elle est cause d'elle-même, el n'a pas reçu l'être d'autre que d'elle-même; et si le peuple est pouvoir, il est cause de luimême, puisqu'il ne peut exister de peuple sans pouvoir qui le conserve. Mais la matière ne nous est connue que comme une succession de formes ordonnées pour une fin de reproduction, et la société comme une disposition d'hommes ordonnés pour une fin de conservation. Disposition pour une fin ou ordonnance, est action et n'est pas volonté, mais la suppose, est effet et non pas cause, el la suppose. Aussi les mathématiques ' démontrent l'impossibilité d'une succession infinie ou éternelle de formes matérielles, et l'histoire établit avec la même évidence l'impossibilité de la souveraineté du peuple; et c'est avec raison qu'on bannit aujourd'hui des mathématiques le terme d'infini, et qu'on effacera bientôt des titres des peuples celui de souverain.

Je sais qu'on oppose des arguties aux principes, comme on jette des pierres contre une montagne; mais elles ne peuvent ébranler que ceux qui prennent tout syllogisme pour une objection.

Les partisans de l'éternité de la matière et de la souveraineté du

' Essai d'une démonstration mattiématique contre l'existence éternelle de la matière et du mouvement, déduite de l'impossibilité démontrée d'une suite artuellement infinie (e termes, soit permanents, soit successifs. A Paris, 17(50; par leP.Gerdil.

peuple sont des hommes à imagination, qui ne se figurent dans l'univers que des images de mers, de terres, de volcans, d'astres, de feu, d'air, de végétaux, d'animaux, et dans la société que des images d'assemblées, d'orateurs, de législateurs, de députés, etc., faibles esprits qui ne peuvent penser que des images, qui ne penseraient plus si ces représentations intérieures leurs manquaient; incapables, sans doute, de s'élever jusqu'aux idées générales qui ne se peignent que par la parole, et de voir, dans la Divinité, région éternelle des essences, comme l'appelle Leibnitz, une vo?ow^e générale, infinie, toute-puissante, qui, agissant par les lois générales de l'ordre physique, produit cette action universelle qu'on appelle univers, et agissant par les lois générales de Tordre moral, produitcelte action générale qu'on appelle société.

On peut donc conclure que l'erreur est imaginable, mais qu'elle n'est pas idéale ou compréhensible. « Le faux, dit Ma- » lebrauche, est incompréhensible. » Et j'ai toujours admiré le bon sens de ce roi de l'Inde dont parle Voltaire, qui ne put jamais comprendre ce qu'un Hollandais lui racontait du gouvernement démocratique de son pays, tout aussi étonné que nous le serions si l'on nous parlait de quelque contrée éloignée où les familles sont gouvernées par les enfants.

Et pour mettre dans un plus grand jour la nécessité de ces idées générales de l'être et de ses rapports essentiels, et même de la présence de ces idées à l'esprit de tout homme qui n'a pas accoutumé son esprit à les nier et son cœur à les craindre, je suppose que lorsqu'un maître enseigne à son élève, comme une vérité générale, cette proposition, que la ligne droite est la plus courte entre deux points, l'élève lui répondit : « Vous me )) donnez cette proposition comme une maxime générale, et je » ne puis en constater la vérité que par une application ou » expérience particulière. Je tire des lignes entre deux points, » et je remarque que la plus droite est toujours la plus courte. » Vous faites la môme chose, et vous obtenez le même ré- » sultat. Je dois en conclure que la ligne droite est quelquefois

» la plus courte entre deux points; et vous voulez, vous, en » conclure que la ligne droite est non-seulement toutes les fois » ou toujours la plus courte, mais que cela même ne peut » jamais être autrement. Ici la conclusion ne me paraît pas » renfermée dans les prémisses; car que sont au fond toutes les » lignes, que tous les hommes, si vous voulez, peuvent véri- » fier, en comparaison de l'universalité même des lignes? et )^ connaissons-nous assez la nature pour affirmer une nécessité » où nous ne voyons que des circonstances, et étendre à len- » semble ce que nous ne connaissons que du partiel; car enfin )' la ligne droite est un objet physique que je soumets à mes )) sens, et la propriété générale que vous lui supposez est un » rapport intellectuel qui est du ressort de l'esprit seul. »

A cela le maître aurait deux réponses à faire, toutes deux prises des considérations sur l'ordre général et social, mais dont l'une aurait plus de rapport aux pensées, et l'autre aux actions. Il pourrait dire à son élève : 1° que ligne droite et lignr plus courte sont identiques, et que l'identité est le fondement de nos jun^ements ou de la justesse de nos raisonnements; qu'ainsi dire deux et deux font quatre, c'est dire que deux et deux font deux et deux; et de même soutenir que la ligne droite peut n'être pas toujours la plus courte, c'est soutenir que la ligne la plus droite peut n'être pas toujours la plus droite, ce qui implique contradiction.

2" Il lui dirait que si les hommes ne pouvaient pas s'assurer, par une suite d'observations particulières et toutes conformes, de la vérité d'un principe général, il ne pourrait y avoir de société entre les hommes; que l'homme ne pourrait exister, puisque tout l'ordre de la vie et de la société roule sur une conclusion semblable; qu'on sème du blé et qu'on en fait du pain, parce qu'on a observé que le blé croît et que le pain se mange; qu'on expose les coupables et qu'on lève des armées, parce qu'on a remarqué que l'exemple du châtiment rend le crime plus rare, et que les armées défendent l'Etat ; et que s'il fallait attendre d'ailleurs que de l'expérience la certitude des

vérités mêmes sociales, il y aurait désordre. Or, 1 écolier entendrait très-bien ces deux mots contradiction et désordre, qui réveilleraient en lui l'idée de sagesse et d'ordre dont ils sont la privation; et si, insistant de bonne foi, il soutenait que ce qui peut paraître aux uns contradiction et désordre peut paraître aux autres ordre et sagesse, il faudrait renoncer à apprendre les mathématiques à cet esprit faux, parce qu'il serait borné, incapable de généraliser ses idées ou d'en saisir les rapports, et la vie entière ne suffirait pas; que dis-je? il serait impossible de le mener jusqu'à la seconde proposition de la géométrie, et de le faire convenir même de la définition de l'angle.

Ainsi, l'élève qui entend cette proposition, la ligne droite est In plus courte entre deux points, a non-seulement Vimage à'wne ligne entre deux points, mais encore l'idée ou la connaissance des rapports de comparaisons exprimées par plus, de relation exprimée par entre, de nombre exprimé par deux, et encore l'idée fondamentale d'ordre général, qui lui apprend que cela ne peut être autrement, et qui est la seule raison de la certitude générale que nous tirons d'expériences nécessairement particulières et individuelles.

Aussi, il est à remarquer qu'on ne trouve point d'athées parmi les géomètres métaphysiciens, ou parmi ceux qui ont fait d'importantes découvertes dans ce monde des rappots, tels que Descartes, Pascal, Newton, Leibnilz, Euler, puissants génies qui se sont élevés jusqu'à la contemplation des principes même de cette science, qui, pour le plus grand nombre, ne commence qu'aux éléments, et qui n'offre à la plupart de ceux qui la cultivent que des images aisées à saisir et à combiner, au moven de signes ( lignes, chiffres ou lettres) qui en figurent les rapports; art facile sous cet aspect, qui convient aux imaginations sans chaleur et aux esprits sans étendue, et qui, arrêtant la pensée de l'homme sur les rapports des êtres matériels, devait, dans ce siècle matérialiste, hâter la chute des autres études, et survivre aux connaissances qui règlent la société, et même aux arts de l'esprit qui l'embellissent.

Mais cette idée générale de l'èlre et de ses rapports, quand a t-elle luit sur la société, sinon lorsque l'être par excellence, l'Etre suprême, l'être nécessaire, s'élevant lui-même (qu'on me permette d'emprunter des mathématiques cette locution qui convient si bien à mon sujet), s'élevant lui-même à une puissance infinie d'être, par celte expression sublime, je suis celui qui suis, a révélé à l'homme l'idée de Vétre? Car il n'y a proprement d'être que celui qui en a Vidée et qui en a Vexpression, je suis; et elles ne sont pas, ou elles ne sont que comme le néant devant l'être, tanquam nihiluni ante te, ces formes matérielles, vaines figures qui paraissent, qui disparaissent, et n'ont de constant que leur succession, prœterit figura hujus mundi.

L'homme donc qui enseigne, même un enfant, ne fait que développer les conséquences ou les rapports de l'idée fondamentale d'e/re qu'il trouve dans son esprit, point commun d'intelligence entre le maître et l'élève, sans lequel ils ne pourraient s'entendre. Le maître développe ces rapports « enveloppés » les uns dans les autres, et que la méditation parvient tôt ou » lard à extraire, » en donnant à l'élève le signe qui les exprime, et qu'il lui explique par des signes d'autres rapports antérieurement connus; en sorte que, dans l'instruction, même la plus élémentaire, il arrive nécessairement un moment où l'esprit du maître est devancé par celui de son élève. « Les » hommes, dit Malebranche, ne peuvent pas nous instruire » en nous donnant des idées des choses, mais seulement en » nous faisant penser à celles que nous avons naturellement. » Un sourd-muet, dit le P. Gerdil, dans son Traité des cara^:- » tères distinctifs de l'homme et des brutes, n'a, dit-on, aucune » idée de Dieu et de l'âme, ni du bien et du mal moral. Soit. » Je crois qu'il ne sait pas non plus que les trois angles d'un )) triangle sont égaux à deux points. Que conclure de là, sinon » que son attention ne s'est pas encore portée à ces objets, et » qu'il n'a pas fait usage des idées qu'il a réellement, et qui, » par de justes applications et quelques conséquences déduites » l'une de l'autre, auraient pu s'élever jusqu'à la connaissance

» de la vérité *? Ce n'est pas la voix du maître qui imprime » dans l'esprit du disciple rintelligence des vérités qu'il en- » seigne. Un géomètre qui donne des leçons ne fait que pré- » senter à son élève les objets sur lesquels il doit fixer son » attention; il l'aide à les démêler, pour qu'il ne prenne pas yy l'un pour l'autre; mais c'est au disciple à voir de lui-même » ce qu'on lui met sous les yeux. En vain le maître prêche- » rait-il le contraire de ce que l'écolier a conçu démonstrati- » vement, celui-ci ne l'en croirait pas sur parole : c'est que la » connaissance du vrai n'est pas uniquement l'ouvrage de » l'instruction. L'homme a le plus souvent besoin d'aide pour » y parvenir; mais il n'y parvient que par son intelligence, et » c'est par elle qu'il est réellement instruit et convaincu. Un » géomètre n'aurait point dû être étonné de ne pas trouver » dans le sourd-muet la moindre teinture des éléments de » géométrie, et pourtant l'ignorance de ce sourd-muet ne lui )) aurait jamais fait soupçonner que les connaissances géomé- » triques dont les hommes s'applaudissent à si juste titre ne » sont fondées que sur l'éducation et le préjugé. » De ces dernières paroles, l'auteur tire la conséquence naturelle qu'on ne peut pas conclure qu'il n'y a ni Dieu dans l'univers, ni âme dans l'homme, de l'ignorance où l'on trouve le sourd-muet sur l'existence de Dieu et sur celle de l'âme; et j'ajoute que les idées naturelles du sourd-muet sur les rapports des êtres moraux entre eux, ou vérités morales et sociales, comme sur le rapport des êtres physiques, ou vérités physiques et géométriques, ne peuvent, faute de signes qui les expriment, se rendre présentes à son esprit, pour èirc présente'es à l'esprit des autres, et faire ainsi l'objet de sa réflexion et le sujet de sa conversation, jusqu'à ce que l'instruction s'introduise dans la société, dépositaire, en quelque sorte, de toutes les idées, puisqu'elle en conserve, par la parole et l'écriture, toutes les expressions ; et il y a de quoi s'étonner des questions que firent des savants, théo-

' C'est op que fil Pascal pour les éléments de la géométrie.

logiens et autres, à ce sourd-muet de Chartres, qui recouvra tout à coup Touïe à l'âge de vingt ans, et bientôt la parole, dont Condillac parle, d'après le Journal des Savants de 1714, etqueM.le cardinal Gerdil a prispoursujetdes réflexions qu'on vient de lire. Ces savants lui demandèrent quelles avaient été ses idées sur Dieu et sur l'àme jusqu'à cette époque. C'était demander à quelqu'un qui n'aurait jamais vu son visage, de quelle couleur sont ses veux; et il était étrange assurément qu'on voulût que cet enfant connût ses idées, lorsque ces idées ne se peignaient à son esprit par aucun signe, et qu'il exprimât pour les autres ce qui n'était pas alors exprimé pour lui-même.

Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a conduit insensiblement à la fameuse question des idées innées, et nous peut servir à la résoudre.

Écartons d'abord l'expression vague et peu définie d'idées innées, signe de contradiction et de scandale pour les philosophes modernes, quoique J.-J. Rousseau lui-même l'ait employée, et dans l'acception la plus scolastique, lorsqu'il dit que l'homme est né bon, est né libre ; et disons que les idées sont en nous à la fois naturelles et acquises par les sens ; car il n'y a rien de plus naturel pour l'homme que d'acquérir, de plus naturel à ïêtre que d'avoir. Les idées sont naturelles en ellesmêmes, acquises dans leur expression; naturelles, car elles sont en nous, puisqu'elles s'attachent naturellement aux mots (jui les expriment, et naturelles encore, puisque dans l'homme l'action qui lui est naturelle est coordonnée et subordonnée à la faculté d'idéer; acquises, parce que l'expression qui nous est transmise par les sens nous vient du dehors et de la société. Celte expression revêt, pour ainsi dire, nos idées, en fait un son par la parole et une image par l'écriture ; ainsi exprimées, elle les présente à notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée dans l'expression, c'est-à-dire se voit lui-même car i'esprit n'est que la pensée), comme les yeux se voient euxmêmes dans un miroir. Et de même que, sans la lumière, notre propre corps demeurerait éternellement caché à nos yeux, nos

pensées, sans expression, resteraient à jamais ignorées de notre esprit.

Les vérités, même les plus intellectuelles, ont besoin d'expression pour devenir l'objet de notre croyance. Fides ex auditu, dit saint Paul : « la foi vient de l'ouïe, et comment y entendront-ils si on ne leur parle? » parce que l'ouïe est dans Tbomme le sens propre des idées, comme la vue est le sons propre des images.

Les deux opinions des idées naturelles et des idées acquises par les sens sont donc vraies toutes les deux si on les réunit, fausses si on les sépare; nouvelles preuves de ce que nous avons dit ailleurs, que la vérité n'est pas dans le milieu comme la vertu, parce que la vertu consiste à éviter tous les extrémes,^ et la vérité à embrasser tous les rapports.

Concluons donc que les hommes ont naturellement l'idée de l'être cause universelle, créatrice et conservatrice, non que cette idée soit iniiée dans l'homme moral de la même manière que le besoin de manger et de boire est inné ou natif dans l'homme physique, mais parce qu'elle est naturelle à notre esprit, je veux dire qu'elle entre naturellement dans notre entendement, dès que l'expression qui lui est propre, transmise par les sens, vient la représenter ou la VQwàYQ présente, et qu'une fois reçue, elle se coordonne naturellement aux perceptions les plus élevées de notre raison, et dirige nos actions vers le but le plus utile; en sorte que de toutes les vérités, la plus naturelle est la nécessité d'une cause qui fait et qui conserve, idée aussi nécessaire à la perfection de l'homme social que les aliments sont nécessaires au soutien de l'homme physique; idée enfin qu'on ne retrouverait pas chez tous les peuples, si elle n'était pas naturelle à tous les hommes.

Cette cause universelle, présente à l'entendement de l'homme par la parole qui en exprime l'idée, présente à son imagination par les sensations qui résultent des effets qu'elle a produits, présente à son cœur par l'amour ou même par la haine, présente au monde physique par les lois du mouvement, et au

monde moral par les lois de l'ordre; cette cause, développée pour l'intelligence humaine dans tous ses rapports de volonté et de sagesse, d'amour et de bonté, d'action et de puissance, est l'unique raison de tous les rapports qui existent entre les êtres physiques, et qui sont l'univers sensible, et des rapports qui unissent les êtres moraux et forment la société.

Mais, et c'est à dessein que j'insiste sur cette vérité, cette idée, toute naturelle qu'elle est, attend, pour luire à l'esprit de l'homme, l'expression qui doit la produire, et elle reste inconnue à l'homme lui-même, jusqu'à ce qu'il ait reçu de sa société avec l'être semblable à lui, cette expression qu'une tradition ou parole héréditaire conserve dans les familles, et qu'une écriture impérissable conserve dans les nations.

11 est donc physiquement et métaphysiquemcnt impossible que les hommes aient inventé l'idée de la Divinité ou de la cause générale de tout ce qui est; car, ou l'inventeur ne se serait jamais entendu lui-même, s'il avait inventé le mot avant d'avoir l'idée, ou il n'aurait jamais été entendu des autres, s'il leur avait adressé des mots auxquels ils n'eussent pu attacher aucune idée. En un mot, une idée sans expression n'est pas une idée et n'est pas, puisqu'une idée n'est connue, pensée, qu'autant qu'elle est exprimée par une parole. Une parole sans idée n'est pas une expression et n'est qu'un son, puisqu une parole n'est entendue qu'autant qu'elle exprime une idée.

Je finirai par une observation dont je laisse au lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens, et surtout Condillac, appellent du nom commun d'idées abstraites les idées collectives représentatives de certaines modifications ou propriétés des corps, telles que blancheur, acidité, fluidité, etc., et les idées générales représentatives des attributs de l'intelligence infinie, sagesse, justice, ordre, etc., c'est-à-dire qu'ils confondent, sous une môme dénomination, des êtres sans réalité, des êtres de raison, avec la réalité même de l'être et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux opéralions'de l'esprit ne sont pas du même genre, si même elles ne soîit pas opposées comme le

simple et le composé. En effet, dans l'une, l'esprit considère les objets physiques d'une manière collective et composée en elle-même, quoiqu'elle paraisse simple dans son expression, et blancheur n'est évidemment que la collection de tous corps blancs, considérés sous la modification de leur couleur; dans l'autre, l'esprit considère, dans leur simplicité et leur généralité, leur infinité, les attributs de l'être intelligence ordre, sagesse, puissance, etc., raison de toute société ou de tous les rapports des êtres entre eux. Blancheur est une abstraction, et les corps eux-mêmes ne sont que contingents, pouvant être ou n'être pas : ordre, sagesse, puissance, etc., sont des vérités réalisées dans l'univers et la société, attributs nécessaires, simples, généraux, infinis de l'être nécessaire, simple, infini, de l'être général, c'est-à-dire qui comprend tous les êtres existants ou possibles dans sa volonté et sous son action; attributs qui ne seraient pas moins des vérités, même quand il n'existerait rien au dehors de l'Etre suprême, et que ses attributs ne seraient ordonnés que relativement à lui.

Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit, de considérer les objets physiques dans leur collection, et l'être simple dans son U7iité ou dans sa généralité, a été regardée avec raison comme l'apanage exclusif de l'esprit humain, sa plus belle prérogative, et la raison de ses progrès. « L'homme, dit M, le » cardinal Gerdil, a seul entre les animaux le pouvoir de n former des idées abstraites, ainsi que 31. Locke en con- » vient. » Condillac donne dans une opinion diamétralement opposée. « Ce qui rend, dit-il, les idées générales si nécessaires, » c'est la limitation de noire esprit; » et conséquent à ce principe, il accorde cette faculté aux brutes. « Les bêtes, dit-il, ont » des idées abstraites. » On ne concevrait pas une pareille contradiction aux idées reçues, et même à celles de Locke son maître, si Condillac ne nous l'expliquait lui-même, en nous apprenant ce qu'il entend par idées générales. « Ce qui rend » les idées générales si nécessaires, c'est la limitation de notre » esprit. Dieu n'eu a nullement besoin; sa connaissance

» comprend tous les individus, et il ne lui est pas plus difficile » de penser en même temps à tous qu'à un seul. »

Condillac entend donc par généralité la collection des individualités, au lieu d'entendre la simplicité et l'unité de l'être '. Mais quoi ! cette faculté de considérer le simple ou le général, ces vastes et sublimes notions de l'ordre, de raison, de justice, fondement de toutes ces théories générales qui rapprochent de l'intelligence divine les intelligences humaines qui les conçoivent, ne seraient qu'une preuve de la faiblesse de notre entendement, et le point par oii l'esprit de l'homme se rapprocherait de l'instinct de la brute, l'esprit de l'homme, « qui ne peut, dit » Bossuet parlant à l'Académie française, égaler ses propres » idées, tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer » son infinité! » Et riuûni lui-même ne connaîtrait l'ensemble de sou ouvrage que dans les détails, et l'ordre général ne serait présenta ses jeux que par nos actions individuelles, si souvent opposées à tout ordre! Je sais que dans les écrits de Condillac, comme dans le plus grand nombre des écrits philosophiques de ce siècle, les conclusions de l'auteur sont très-différentes des conséquences de ses principes ; mais si l'auteur peut s'excuser sur ses conclusions, les principes doivent être jugés par leurs conséquences.

Ainsi, distinguons nettement les idées collectives, représentatives des modifications contingentes de l'être étendu, des idées générales représentatives des attributs nécessaires de l'être simple. Appelons les unes, si l'ont veut, idées abstraites, et les autres idées simples ou générales ; et c'est à voir en Dieu ces idées générales, ou plutôt à voir Dieu même dans ces idées générales, qu'aurait dû se borner Malebranche, dont le système,

' Je prie le lecteur de réfléchir sur la raison du mot général, en parlant du 'hef d'une armée; il y verra distinctement la différence du général au collectif, puisque l'armée est un corps collectif, et que V unité de l'homme qui la commande s'appelle le général. Ce mot, sous cette acception, ne vient d'aucune langue connue, et il est reçu chez toutes les nations chrétiennes; il renferma un sens profond.

iàQ DISSERTATION.

poussé jusqu'à voir en Dieu même ï étendue intelligible , a pris' une fausse couleur de spinosisme, et a prêté à la censure, et même au ridicule '.

Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'auteur de la nature, les lois immuables de Tordre, la raison essentielle qui éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire : « La volonté qui fait l'ordre de la grâce est ajoutée à la )) volonté qui fait l'ordre de la nature : // n'y a en Dieu que ces » deux volontés générales; et tout ce qu'il y a sur la terre de » réglé dépend de Vune ou de l'autre de ces volontés. » Idée vaste, mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la profondeur de ce passage de saint Paul, l'abrégé et comme la devise du christianisme : Instaurare omnia in Christo quœ in cœlis et quœ in terra sunt.

Malebranche n'entendit donc par l'ordre de la nature, et par l'ordre de la grâce, que l'ordre physique, ou les lois des corps et celles des esprits considérés dans la religion seulement; et il ne vit que cela de réglé sur la terre, comme si, sous l'empire de l'être, ordre et règle essentielles, il pouvait y avoir quelque chose qui ne fut pas réglé. Quelle vaste carrière eût été ouverte

' Spinosa voit Dieu dans l'étendue, Malebranche vuit retendue en Dieu. La nuance est délicate. Il est vrai que Malebrandie spiritualise l'étendue pour ne pas tnatriaUser Dieu ; mais cette explication ne lève pas la diflîculté. Le fonds du système de ce beau génie, qui honore l'espèce humaine, et donuc une si haute idée de l'intelligence divine, accueilli d'abord avec enthousiasme en France, où on lisait alors, et chez l'étranger, l'ut combattu par un parti qui ne lui pardonnait pas de ne pas partager ses opinions fausses et étroites. Il ne faut pas croire que ce soit un mérite pour un métaphysicien d'être, comme Locke et Condillac, sec, froid et triste, ni un tort d'avoir une imagination vive et brillante comme Platon, Descartes, Malebranche, Fénelon et Leibnitz. Malebranche lui-même a eu la faiblesse de le croire. Il n'a pas vu que les opinions métaphysiques, théistes et spiritualistes, vivifient toutes les facultés de l'esprit tandis que les opinions qui mènent à l'athéisme et au matérialisme feà matérialisent toutes; semblables à ces eaux froides qui pétrifient tout ce qu'on y jette. Au reste, il faut régler sans doute l'esprit de système, mais il ne faut pas le condamner. Un système est un voyage au pays de la vérité : 'ous les voyageurs s'égarent, et tous découvrent quelque chose : et la société, un moment abusée par les erreurs, profite tôt ou tard des découvertes.

DISSEKTATIOS. 147

à son génie, s'il eût généralisé cette idée, embrassé la nature morale comme la nature physique, et porté ses regards, non sur l'ordre particulier de la religion, mais sur l'ordre général de la société, qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme appelés religion, et les rapports des hommes entre eux appelés gouvernements, réglés, les uns comme les autres, par les lois de l'être, pouvoir suprême de tous les êtres? Que de progrès eût fait ce profond méditatif dans la recherche de la vérité, si au lieu de consumer ses forces, comme le voyageur égaré dans des sables arides, à pénétrer le comment, et la manière d'objets ou d'opérations donf il suffît à l'homme d'idéer la raison, c'està-dire, de comprendre la nécessité; il eût fait à l'état extérieur de la société religieuse et politique une application réelle, historique de la vérité de ses principes ; car la vérité devient sensible dans la réalité, et la réalité est, pour ainsi dire, le corps et l'expression même de la vérité \

Mais, le dirai-je? le genre humain à peine échappé à cette philosophie de mots dont Aristole avait bercé son enfance, ne faisait que de naître à la philosophie des idées, et de sélancer sur les pas de Descartes, dans les routes de l'intelligence; époque des idées qui, par la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole, concourut dans le même siècle et chez ie même peuple, avec l'époque de la fixation du langage. « Lorsque la langue française, dit Bossuet dans le discours que » j'ai cité tout à l'heure, sortie des jeux de l'enfance, et de » l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience, » et réglée par le bon sens, sembla avoir atteint la perfection » que donne la consistance. » Mais l'esprit humain suivit une marche naturelle; il étudia les êtres avant d'observer leurs rapports; aussi, Descartes prouva Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas la société. La nécessité des lois générales,

' La vérité doit être même dans la fiction, comme elle doit ètie partoat. liien n'est beau que le vrai. La réalité est dans l'histoire. La vérité peut êtrt -ans réalité, mais la réalité ne peut pas exister sans vérité.

expression de la volonté de l'être créateur et conservateur, fut aperçue; Descartes en fit l'application au mouvement, et Malebranche à la pensée : Newton généralisa les lois du mouvement en calculant le sj-stème universel du monde physique. Osons, il est temps, généraliser aussi les lois du monde morale, et dans cette baison essentielle, qui, selon Malebranche, se fait entendre à toute intelligence qui la consulte; considérons plutôt le POUVOIR SUPRÊME, qui, pour régler tous les hommes, a parlé aux sociétés.

Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté, comme nous, à cette commotion universelle, à ce renversement du monde social, qui, mettant à découvert le fond même de la société, leur aurait permis d'en observer la constitution originaire, et les lois fondamentales, semblables à ces tempêtes violentes qui soulèvent l'Océan jusque dans ses plus profonds abîmes, et laissent voir les bancs énormes de roches qui en supportent et en contiennent les eaux; et de même qu'ils retrouvaient la loi générale du mouvement en ligne droite naturel à tous les corps mus, dans l'invincible tendance à s'échapper par la tengente que conserve tout corps forcé au mouvement circulaire, ils auraient vu la loi générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y revenir une société, que des événements désastreux, ou des systèmes plus désastreux encore, ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inextricables de la variation du pouvoir.

Mais il ne faut pas croire que ces puissants esprits eussent établi une théorie du pouvoir religieux et politique de la société aussi paisiblement qu'ils ont établi la théorie des lois du mouvement. Descartes ne combattit que des préjugés scolastiques, cl Newton n'eut à dissiper que des tourbillons imaginaires; une théorie du pouvoir social attaquerait de préjugés religieux •'t politiques, et elle aurait à lutter contre les tourbillons des passions humaines, bien autrement entraînants que ceux de Descartes : les ouvrages de ces grands hommes, contredits par

DISSE IIT AT 10>. 149

des savants, furent accueillis par les rois, et la théorie du pouvoir placée avec son auteur sous ranalhènie d'une proscription politique, et étouffée par la \iolence, ne pourrait obtenir tout au plus que l'honorable suffrage d'un petit nombre d'hommes vraiment éclairés, qui, forcés au silence, ne pourraient même pas, par une critique judicieuse, épurer la vérité au creuset de la contradiction. Et quel eût été, par exemple, le sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en France au temps, déjà loin de nous, de celle variation infinie, de ce combat interminable de pouvoirs, détruils aussitôt qu'élevés, de comités, de conventions, de législateurs, de directeurs? et aurait-il resté à son auteur, contre l'injustice ou la faiblesse des hommes, d'autre appui que cette conviction impérieuse, je dirais presque tyrannique de la vérité, que rien n'égale en puissance sur les facultés de l'homme, pas même le fanalisme de l'erreur, ni d'autre consolation que de souffrir pour la vérilé, après avoir vécu pour elle?

Ces considérations sublinîes sur l'ordre social, objet d'une semblable théorie du pouvoir, et dont cet Essai indique les principaux points, seront l'entretien du siècle qui va s'ouvrir, comme les considérations sur l'ordre physique et les recherclies sur la nature des corps ont été l'objet principal des études dans le siècle qui finit; et l'applicalion des lois générales de la société aux règlements particuliers de l'administration publique fera la force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme. On prie ceux qui pourraient s'étonner du point de vue nouveau sous lequel cel Essai présente des objets qu'ils n'ont accoutumé de voir que sous une certaine face, ou même qu'ils n'ont jamais considérés, de se tenir en garde contre cette prévention trop ordinaire, qui nous fait penser que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé à découvrir sur certains objets, comme si le temps, qui découvre tout, le temps, qui a marché pour eux, n'avait pas volé pour nous, et amoncelé dans un point de l'espace et de la durée, plus de matériaux propres à fonder une théorie de la société, que les siècles n'en I. 13

avaient amassé peut-être depuis l'origine des temps et des hommes. « On s'imagine sans raison, dit Malebranche, que nos » pères étaient plus éclairés que nous. C'est la vieillesse du » monde et l'expérience qui font découvrir la vérité ; Veritas, )) dit saint Augustin, filia temporis, non autoritatis. »

LEGISLATION PRHIIÎIVE,

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