DE DIVERS TR.4ITÉS ET DISCOURS POLITIQUES
« Un peuple qui a perdu ses mœurs en voulant » se donner des lois écrites, s'est impose la dure » nécessité de tout écrire, et même ses mœurs. » Disc, prélim.
L'ouvrage que je donne au public est divisé en quatre parties, dont la première est purement rationnelle ou de théorie; les trois autres sont expérimentales et d'application.
La première partie, qui fait exclusivement la matière de ce discours préliminaire, la partie rationnelle, est divisée en deux livres, dont le premier traite des êtres, objet de tout ordre en général, et des manières d'être relatives ou àes perso7ines, dont les relations ou rapports sont l'objet de l'ordre social en particulier. Le second traite en détail de l'ordre social et de la législation, qui en coordonne et en maintient à leur place les diverses personnes. Le discours préliminaire a aussi deux parties qui correspondent une à une aux deux livres de la première partie. L'une considère, non les opinions des philosophes [car qui pourrait compter les pensées qui s'élèvent dans le cœur de l'homme?), mais les doctrines générales de philosophie qui ont partagé les hommes et enfanté les diverses opinions; l'autre traite de la législation en général, et de ses effets sur la société, et sur la France en particulier, soumise, depuis peu d'années, à la plus grande expérience qui jamais ait été faite en législation.
La partie théorique de cet ouvrage est divisée en chapitres, et les chapitres en propositions ou articles. Rien ne fait mieux sentir la liaison des idées que de détacher les propositions. Le lecteur voit alors où la chaîne des idées est interrompue, et où elle est continue. Un écrivain peut revenir au point où
son prédécesseur a commencé à s'égarer, et suivre «ne meilleure direction : il n'y a rien de perdu pour les progrès de la vérité, parce que l'un la reprend là où l'autre l'a laissée. Le style continu, plus agréable pour le lecteur, est aussi plus aisé pour l'écrivain, et surtout plus propre à en imposer à l'attention sur le désordre des idées; mais il est moins favorable à l'exposition de la vérité, et c'est ce qui a fait adopter par les géomètres la division en propositions.
La seconde partie traite de l'état ancien du ministère public (Ml France, et par cette expression à la fois religieuse et politique, j'entends, pour la société politique, le corps de la magistrature civile et militaire, vrai ministère ou service de l'État, au même sens qu'on appelle l'ordre du sacerdoce le ministère de la religion. Dans cette partie, l'auteur ne peut être qu'historien, et un historien qui, placé entre le passé et l'avenir, sans aucune intention sur le présent, raconte les générations qui ne sont plus, pour l'instruction de celles qui ne sont pas encore.
La troisième partie d'application traite de l'éducation pu- })lique, objet dont tous les gouvernements, et celui de la France en particulier, sentent toute l'importance. Ce plan d'éducation dont j'indique les bases, écrit et môme imprimé il y a longtemps, ne s'est pas rencontré avec celui que le gouvernement a récemment adopté, et je n'ai pas cru pour cela devoir le supprimer. Il faut montrer le bien aux hommes, / même lorsqu'ils ne peuvent pas le faire; le mal ne vient pas de I ce que les gouvernements font fausse route, mais de ce qu'ils / marchent au hasard et sans se proposer de point fixe d'arrivée, ; qui ne peut être que le bien absolu, et auquel il faut toujours I tendre, même quand on devrait n'y jamais parvenir.
La quatrième partie traite de l'état politique de l'Europe chrétienne et mahométane : c'est un essai, dont la moitié à peu près a paru par articles au Mercure de France de cette année, jusqu'à la discussion de la constitution proposée à la Pologne par Mably, après laquelle l'auteur n'a plus rien in-
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géré dans ce journal de relatif à la politique. En donnant cet essai tel qu'il a été composé, on obéit au vœu d'un grand nombre d'abonnés, qui ont témoigné le désir que l'on réunît en un corps ces différents articles, et que l'on en complétât la suite. On y a joint un morceau sur le traité de Westphalie, qui avait paru beaucoup plus tôt. Le but de ces considérations politiques est de faire voir l'influence de la législation politique et religieuse des États sur les événements de leur vie, et surtout d'agrandir l'étude de l'histoire moderne, en présentant, ainsi que Bossuet l'a fait pour l'histoire ancienne, la raison générale, ou plutôt divine des événements de ce monde, que nous épelons, pour ainsi dire, un à un, sans en considérer l'ensemble et la liaison secrète, et que nous nous accoutumons à regarder comme uniquement soumis aux caprices des hommes, et n'ayant d'autre règle que leurs passions.
Peut être quelques lecteurs trouveront que ces quatre parties n'ont pas entre elles un rapport assez immédiat; mais, avec plus d'attention, il est aisé de remarquer qu'elles se prélent toutes un secours mutuel. En effet, il y a un rapport nécessaire entre les lois de la société, le ministère public, qui exécute les lois delà société, l'éducation, qui dispose l'homme au ministère public, enfin les événements de la société qui tiennent à la fois de la nature des lois et de l'état des personnes. Après tout, les différentes parties de l'ordre social se rattachent à un centre commun, et elles sont" toutes liées entre elles par un but uniforme, comme tous les hommes, sans être parents entre eux ni alliés, sont unis par le lien général de 1 humanité.
Je dois, avant d'entrer en matière, me justifier du reproche qui m'a été fait, d'énoncer mes idées sur la société d'une manière trop absolue. Il faut s'entendre. Toutes les fois qu'on traite du général, la vérité est absolue; car absolu et général sont synonymes. Elle n'est que relative, lorsqu'on traite du particulier. Et pour appliquer celte distinction à la société, la vérité est absolue quand on traite de la constitution,, règle générale de la société; et elle est relative dans les détails d'admi-
nistration, règle parîicullère des individus. Ainsi le pouvoir, considéré en général, est bon d'une bonté absolue, et l'homme qui l'exerce, être particulier, n'est bon que d'une bonté relative. De là suivent et la fixité nécessaire dans la constitution du [K)uvoir, et les modifications nécessaires dans les lois d'administration. De là la différence du pouvoir absolu en constitution, au pouvoir nécessairement moins absolu en administration, et par là plus arbitraire. Le pouvoir absolu est constitué sur des lois fixes et fondamentales, « contre lesquelles, dit » Bossuct, tout ce qu'on fait est nul de soi, » et l'homme qui l'exerce doit administrer avec douceur et égard pour la faiblesse humaine *. Ainsi, dans les sciences mathématiques, on suppose toutes les lignes en général absolument droites, toutes les surfaces en général absolument planes, tous les solides en général absolument compactes, tous les corps en général absolument durs, le mouvement en général absolument libre ; mais l'artiste, qui met en œuvre les corps pariicuJÙTs, ne trouve rien de tout cela, et il est obligé de tenir compte des déviations des lignes, des aspérités des surfaces, de la mollesse des corps, de la résistance des milieux, etc., etc. La comparaison est parfaitement exacte, et je l'emploie d'autant plus volontiers, que je regarde comme une haute importance de faire remarquer au lecteur les harmonies du monde intellectuel et du monde matériel, du monde de la cause et du monde des effets.
La vérité relative doit être dite avec prudence et circonspection, parce qu'elle est incertaine par cela seul qu'elle n'est pas absolue; raison pour laquelle il faut être d'une extrême réserve pour prononcer sur les individus et les faits particuliers. Mais pour la vérité en général, ou sur le général, il est toujours
' Le pouvoir despotique, au contraire, ne connaît ni flxité dans la constitution, ni tempérament dans l'administration; et c'est ce qui rend si dure la condition des sujets, soumis à toutes les volontés d'un maître qui n'est soumis !'ii-mème à aucune loi.
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temps de la révéler, et c'est toujours le temps qui la révèle; \ Veritas filia temporis.
Je m attends à ce que la manière générale dont j'ai considéré les objets au commencement de cet ouvrage déplaira à deux sortes d'esprils, môme droits et justes. Elle déplaira à ces esprits plus agréables que forts, qui ne peuvent sortir de la sphère du particulier, ne reconnaissentplus un poîuoi'r, si l'on ne l'appelle le roi d'Espagne ou le czar de Russie; un ministre, si on ne rappelle un chef de bataillon ou un conseiller d'Etat; des sujets, si on ne les appelle Pierre ou Paul, sans réfléchir à l'énorme distance qu'il peut y avoir entre l'homme, souvent imparfait, chef de tel ou tel Etat, et le pouvoir en général absolument bon; entre les hommes qui servent, souvent vicieux, et l'ordre du ministère social absolument bon, et qu'on ne peut pas affirmer du particulier tout ce qu'on peut affirmer du général. La manière générale ou métaphysique ne trouvera pas plus de grâce aux yeux de ceux qui tiennent à la philosophie de leur école, comme les professeurs au temps de Descaries tenaient à celle d'Aristote : esprits propres à retenir la vérité acquise, mais incapables de l'acquérir, parce que, dans leur improbation précipitée et de prévention, ils oublient, tout chrétiens qu'ils sont, celte maxime de l'apôtre : « Ne méprisez » aucune doctrine, éprouvez-les toutes, et retenez celles qui » sont bonnes. » Ces dernières considérations nous conduisent À traiter de la philosophie.