LIVRE II
(6) La société est établie pour l'avantage général, et non pour le bien particulier, puisqu'il faut au contraire que le particulier souflre pour le bien général. Les sophistes qui ont traité de la société n y voient que l'individu, et Pufendorff lui-même dit que les lois sont faites pour l'avantage du chef : erreur grossière, puisque le chef doit le premier s'immoler pour le salut des membres. Toute société, dans ce sens, est une république, res jmblica, la chose de tous et non la chose de chacun, et alors, dit J.J. Rousseau, « la monarchie elle-même estrépu- » blique. » Dans le siècle dernier, les bons auteurs appelaient toute forme d'État république; ce n'est que dans ce siècle qu'on a donne exclusivement celte dénomination au gouvernement populaire, de tous les États celui où chacun est le plus occupé de soi. et où tous sont le moins occupés du public.
(c) Bossuet donne, comme tous les interprètes, ce sens à ce passage, et dans toutes les langues, pire et roi sont synonymes, ou dans le mot comme en hébreu, ou dans l'idée. En effet, si tout pouvoir est une paternité (et il est appelé ainsi dans les livres saints, et dans le langage usuel des peuples), toute autorité subordonnée ou ministère est une maternité, ou le moyen par lequel le pouvoir domestique, religieux, politique, reproduit ou conserve les êtres; car reproduction et conservation sont des idées semblables, la conservation n'étant, selon tous les philosophes, qu'une création continuée. Aussi, si le ministère public ou la magistrature est une maternité, la maternité a toujours été regardée comme une magistrature, et chez les Romains, le materfamilias avait une grande dignité, même à côté du père de famille. On ne peut assez le dire, la société des êtres moraux n'est formée que de rapports de personnes, et non de rapports d'animalité. Il y a des rapprochements entre les corps; mais il n'y a de réunion, et par conséquent de société, qu'entre les êtres intelligents. Les brutes se rapprochent, et ne sont pas en société.
(rf) La civilisation d'un peuple est la perfection de ses lois, sa politesse est la perfection de ses arts. Les Romains et les Grecs, avec leurs lois atroces ou licencieuses, étaient de vrais barbares, malgré toute leur politesse, leur urbanité, leur alticisme, et les Germains (s'ils étaient tels que nous les peint Tacite), avec leurs lois naturelles, étaient des peuples plus civilisés, malgré leur état inculte et grossier. La perfection des lois amène nécessairement la politesse des manières, et le peuple de l'Europe qui avait les meilleurs lois avait les manières les plus aimables
et le caractère le plus aimant. La différence des nations anciennes aux peuples modernes, sous ce rapport, est que les anciens commencèrent par les arts, et furent polis sans être civilisés, et que les peuples modernes ont commencé par les lois, et ont été civilisés avant d'être <j. -polis. Les anciens furent comme ces fruits qui se corrompent sans mûrir, et ne laissent point après eux de germe qui puisse les reproduire, et les modernes, au contraire, sont comme les fruits qui ne se corrompent qu'après leur maturité, et qui renferment dans leur sein des germes de reproduction. En un mot, les révolutions des^ sociétés païennes avaient pour terme leur anéantissement et l'établissement du christianisme : les révolutions des sociétés chrétiennes ont pour terme leur perfection par les progrès du christianisme; où l'on voit combien est insensé le reproche que Gibbon fait à la religion chrétienne d'avoir détruit l'empire romain, comme si un culte contre la nature des êtres pouvait et devait subsister, et n'entraînait pas à une perte inévitable les gouvernements qui le professent, ou que le genre humain dût regretter ce grand scandale de la domination romaine, qui, sous quelque forme qu'elle ait paru dans l'univers, et quelque éclat qu'elle ait répandu, n'a jamais été que licence au centre et tyrannie aux extrémités.