‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 100 sur 202 · ADMINISTRATION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION GÉNÉRALE

La société est l'homme et la propriété; administrer la société, c'est donc administrer ks hommes et les propriétés.

Administrer les hommes, administrer les propriétés, c'est faire servir les hommes et les propriétés à la conservation des êtres sociaux ou de la société.

L'administration est donc autorité et conseil; autorité pour administrer les hommes, conseil pour administrer les propriétés.

L'administration est autorité pour administrer les hommes, parce qu'il y a des lois positives auxquelles il faut forcer les hommes de se soumettre.

L'administration est conseil pour administrer les propriétés, parce qu'il n'y a point de lois positives auxquelles on puisse soumettre l'administration des propriétés.

Ainsi, il y a une loi positive qui défend à l'homme d'attenter à la vie ou à l'honneur de son semblable : il faut une autorité qui force l'homme d'obéir à cette loi, ou qui le punisse s'il s'en écarte.

3Jais il ne peut y avoir de loi positive pour l'établissement d'une branche de commerce, ou l'ouverture d'un chemin public; il faut un conseil pour déterminer la branche de commerce la plus utile, ou le chemin public le plus convenable. Autorité et conseil se trouvent dans toute société composée d'hommes et de propriétés.

Ainsi, dans la société naturelle ou la famille, l'homme est autorité, pour être obéi de tous les membres de la famille; la famille est conseil, pour l'exploitation de la propriété commune.

Ainsi, dans la société politique, le roi doit être pouvoir ou autorité, pour faire obéir l'homme social par l'emploi de la force; ei il y aura un conseil, pour diriger l'administration des propriétés publiques. Dans une société constituée, l'administration générale est donc le roi en son conseil.

La nature en constituant la société pose des lois fondamentales, et laisse les lois politiques et civiles se développer d'ellesmêmes; l'homme, en administrant la société, doit établir des règles générales, auxquelles puissent se ramener d'eux-mêmes tous les cas particuliers.

L'écueil de ceux qui gouvernent est de vouloir toujours gouverner, de vouloir tout gouverner, de vouloir gouverner avec ostentation.

L'administration doit agir comme la nature, par une action continuelle, mais inaperçue; on doit sentir son influence, bien plus qu'on ne doit apercevoir son action. Ainsi Dieu gouverne le monde; nous jouissons de ses bienfaits, sans apercevoir la main qui les dispense. Veut-on une comparaison qui exprime

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parfaitement cette différence? Je voyage dans certaines conrées de l'Europe; j'aperçois d'autres voyageurs qui marchent »ans précaution et sans défiance, et qui portent leur argent suspendu au bout de leur balon, ou de toute autre manière mssi visible; leur sécurité m'inspire de la confiance : ailleurs, 'aperçois des gibets, je rencontre des patrouilles; ces précauions m'inspirent de la crainte, et je ne marche qu'avec circonspection. Là, je sentais Vinfluence de l'administration, ici 'aperçois son action.

Vautorité est fermeté, le conseil est sagesse, la fermeté et la agesse sont vigilance : sagesse, vigilance, fermeté; les souverains devraient faire graver ces trois mots, en lettres d'or, sur ous les lieux où leurs regards pourraient se porter.

Le génie de César et celui de Gharlemagne, le génie de jharles le Sage et celui de Henri IV, étaient sagesse, vigilance !t fermeté.

Voyez ce gouvernement de quelques jours, actif comme la )ensée, inflexible comme le destin; comme il se soutient, omme il résiste aux haines du dedans, aux attaques du dehors, ux efforts de toute l'Europe, à ses propres crimes! tandis [u'un instant de sommeil et de faiblesse a perdu cet empire ssissur quatorze siècles de durée et de prospérité.

La philantropie, qui gagne les gouvernements, tient moins

une humanité éclairée qu'à la faiblesse des caractères, à la letitesse des esprits, à la mollesse des mœurs. Ilest pénible d'être erme, il est doux d'être faible.

Il faut aimer les hommes comme si tous étaient bons; il faut }s gouverner comme si tous étaient méchants. Le souverain ui pardonne le crime, lorsqu'il peut le punir, rend la condiion des bons pire que celle des méchants, parce que les bons 'ont jamais besoin de pardon.

On ne peut traiter de l'administration générale d'une société lonarchique, sans parler de la cour, qui a une si grande inuence sur l'administration générale de l'État.

Les rois de France ont toujours eu des officiers et des do-

mestiques; mais ce qu'on appelle la cour n'a guère commencé qu'à Anne de Bretagne, sous Louis XII.

La cour fut galante sous Anne de Bretagne, voluptueuse sous la 3Iédicis, superstitieuse sous Henri 111, polie et magnifique sous Louis XIV, dévole sous la 3Iaintenon, débordée sous le Régent, philosophe de nos jours.

La cour peut donc devenir v-ertueuse, ou du moins décente, sous un roi vertueux.

Le monarque doit être d'une extrême sévérité envers tout ce qui l'entoure. La royauté est un sanctuaire d'où rien d'impur ne doit approcher. L'indécence sous les yeux du monarque fait éclore le crime au loin.

Le roi a la juridiction souveraine et sans appel sur sa cour. Le public est l'accusateur, le roi est le témoin et le juge. Un regard, un mot, le silence, sont un arrêt sévère et qui a toujours son exécution : jamais de raillerie, elle a toujours coûté cher aux rois; c'est alors un juge qui descend de son tribunal pour prêter le collet à l'accusé.

Louis XIV, élevé par une reine Espagnole et par un prélat Italien, prit de l'une cette gravité qui sied aux rois, .et qui manque souvent à la légèreté Française; il prit de l'autre cette réserve dont les rois ne sauraient se passer, et qui ne se trouve pas toujours avec notre franchise et notre loyauté. Aussi, il jouait la royauté, comme on joue un rôle : ill'apprenait par cœur, et sa mémoire Gdèle ne lui permettait pas une faute. Il était en scène toute la journée. Après lui, les rois ont voulu se délasser, quitter le cothurne, pour se mêler aux spectateurs et venir causer dans les loges : ils ont tout perdu.

Louis XIV, soit qu'il fût sérieux, soit qu'il fût affable, soit qu'il fût sévère, était toujours roi; il mettait aux plus grandes choses comme aux plus petites une dignité relative. Il y a eu de plus grands rois, il y a eu de meilleurs rois, aucun souverain n'a jamais été plus roi.

Louis XI méprisait Tétiquelle et la dignité; il dédaignait le respect, lui qui commandait la crainte; peut-être môme son

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excessive popularité entrait-elle dans ses moyens de pénétrer les hommes.

Henri IV paraissait oublier l'étiquette et appeler la familiarité; mais d'un mot, et il n'en était pas avare, il se remettait à sa place, et repoussait bien loin l'indiscrétion. Sa bonté était celle d'un homme ferme, et sa franchise celle d'un homme fin. Lorsque, dans un discours au Parlement, où Vabandon était une adresse oratoire, ce grand homme se mettait en tutelle; Ventre saint gris, disait-il lui-même, cest avec mon épée au côté.

L'étiquette doit être conservée : elle est fille de la prudence et mère du respect.

Un roi de France a un double écueil à éviter, celui d'être trop militaire et celui de ne l'être pas assez.

Un roi personnellement trop militaire courrait le risque de jeter tout d'un côté une nation naturellement guerrière, et d'altérer ainsi l'esprit de la constitution, qui est l'accord de la justice et de la force : mais s'il ne l'est pas assez, il devient étranger à l'armée; le soldat ne le connaît plus que par une paye modique et une discipline sévère; il peut en résulter, et il en a résulté en France les plus grands malheurs. Depuis que nos rois n'ont plus de connétable, ils doivent, comme disait Charles IX, porter leur épée eux-mêmes, voir souvent le militaire, s'occuper de la profession, et connaître les individus, (chose très-importante pour un roi.) On formait quelquefois en France des camps de paix : c'était un spectacle plutôt qu'un moyen d'instruction : il vaut mieux alors laisser le militaire à sa garnison et l'argent dans les coiYres.

Charles V, dit Mézerai, était très-retenu, mais très-constant dans ses affections. Cet éloge renferme un grand sens. On voit, dans la circonspection à aimer, la sagesse de l'esprit; dans la constance de TatTection, la sensibilité du cœur.

La bonté d'un roi est la justice. C'est ainsi que Dieu est bon. Les courtisans, dit Montesquieu, /ouisse/z/ des faveurs du prince, et le peuple de ses refus. Bôdin observe que les affaires de France

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ne commencèrent à se rétablir, sous la fin du règne de François I", que lorsque ce prince devint si chagrin, que l'on n'osait plus lui demander de grâces aussi indiscrètement que l'on faisait auparavant.

Une chose qui embarrasse assez ordinairement les rois, est leur religion. S'ils sont dévots, leur cour sera hypocrite; s'ils ne sont pas religieux, leur cour sera athée. Cependant la religion doit s'allier avec tous les devoirs et toutes les professions, puisque la religion n'est que l'accomplissement de tous nos devoirs dans toutes les professions. Un roi doit être religieux parce qu'il est homme, plus religieux parce qu'il est roi : la religion n'étouffe pas les passions dans l'homme, mais elle interdit au roi toute faiblesse, et les faiblesses religieuses comme les autres. La religion est essentiellement grandeur et force, et rien n'est plus opposé à son véritable esprit que les petitesses et la minutie.

Duclos remarque que les désordres de Louis XIV ne corrompirent pas les mœurs de la nation, et que ceux du Régent les perdirent. On n'imitait pas l'homme qui était tout roi, on imita le prince qui était tout homme.

Henri III avait une dévotion fausse et superstitieuse; il avait des mignons, et faisait des processions la corde au cou.

Louis XIV avait, malgré ses -désordres, une piété sincère, mais peu éclairée; il laissait, sur la fin de sa vie, diriger le roi par ceux qui ne devaient diriger que l'homme.

Le plus parfait modèle d'un roi, car saint Louis est un modèle inimitable, est Charles V, dit le Sage. Jamais prince, dit Hénault, ne se plut tant à demander conseil ^ et ne se laissa moins gouverner que lui. Eprouvé par l'adversité, il succéda au règne le plus désastreux, et eut à réparer des désordres qui semblaient irréparables.

Louis XVIII, malheureux comme lui et plus que lui, a bien d'autres obstacles à vaincre, d'autres malheurs à réparer. Une plus grande gloire lui est réservée; et la postérité, en rapprochant les temps, comparera les rois.

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La France, selon un homme d esprit, n'élait ni une aristocratie, ni une démocratie, mais une bureaucratie. On peut en dire autant de tous les États modernes. Celte manie bureaucratique s'est glissée jusque dans le militaire : des commandants de corps, des officiers supérieurs ne sont occupés qu'à faire ou à signer des états de situation. Cette fonction absorbe l'homme, rétrécit l'esprit, et l'extrême attention sur les choses n'en permet presque plus sur les hommes. Le petit esprit et la manie des détails avaient gagné, en France, au point qu'un jeune militaire pouvait, sur la fabrication du pain, la coupe des chemises, et l'économie d'un ordinaire, faire des leçons à la maîtresse de maison la plus habile. La bureaucratie tenait d'un côté à la corruption des hommes, parce qu'on ne croyait pas pouvoir prendre assez de précaution contre leur improbite réelle ou présumée : de l'autre, elle tenait au goût pour le plaisir et au petit esprit, symptômes infaillibles de la dissolution d'un État. Les hommes de plaisir aiment le grand nombre de sous-ordres qui favorisent leur paresse, et les petits esprits aiment les divisions minutieuses qui soulagent leur faiblesse. Il y a longtemps qu'on a dit que la minutie était le sublime de la médiocrité; les gens très-soigneux, qui sont assez souvent des gens très-médiocres, mettent tout chez eux par petits tiroirs.

Je ne suis pas éloigné de croire que la perfection de l'administration et le talent de l'administrateur sont en raison inverse du nombre des bureaux et des sous-ordres.

Il faut de l'ordre sans doute, et il en faut plus à mesure qu'une administration est plus étendue; mais l'ordre est plutôt la réunion d'objets semblables, que la séparation d'objets différents. L'ordre est la table des matières; mais si la table des matières est aussi volumineuse que l'ouvrage, le lecteur n'y gagne rien.

Ce qui simplitîe extrêmement 1 administration est l'invariabilité. Il faut un nouvel ordre pour des objets nouveaux; mais lorsque l'administration n'éprouve aucun changement, un chef

a le temps de songer à en perfectionner toutes les parties, et le subalterne trouve les moyens d'abréger son travail. L'expédition devient plus facile, parce que l'homme toujours occupé des mêmes détails devient plus expéditif, et que le même homme peut être chargé d'un plus grand nombre d'objets.

Un autre moyen, et le plus efficace, de simplifier l'administration, est d'en écarter l'arbitraire. Quand celui qui demande ne sait pas jusqu'où il peut demander, ni celui qui accorde, jusqu'où il doit accorder, il en résulte une multitude de tâtonnements, de négociations et d'arrangements, qui prennent beaucoup de temps à l'administrateur, et tournent toujours au détriment de la chose publique.

Il est difficile de tracer des règles fixes pour le choix de ceux qui doivent remplir les premières places de l'administration; la règle générale est de choisir le moins possible, et de choisir sur le plus grand nombre possible. Trop souvent en France on faisait le contraire : on multipliait, par des déplacements fréquents, les occasions de choisir, on choisissait toujours autour de soi, lorsqu il eût été avantageux de chercher plus loin. Le gouvernement ne doit pas oublier que, dans une société constituée, un ministre, même sans talents, fera plus de bien, ou moins de mal en quinze ans d'administration, que n'en feront dix hommes supérieurs qui se succéderont au ministère, dans le même espace de temps. Quant aux hommes sans vertus, ils ne sont bons à rien, absolument à rien, qu'à hâter les révolutions. On a remarqué que Louis XIV ne prenait pour ministres que des gens de robe. Les affaires n'en allaient pas plus mal; parce que l'homme de robe est plus appliqué, plus étranger aux personnes par sa profession, plus constant dans les choses par ses habitudes. Un homme de robe chargé de détails militaires, suit à la lettre les ordonnances, mais il n'en fait pas, parce qu'il n'est pas du métier.

D'ailleurs il est plus conforme à l'esprit de la constitution, que les fonctions administratives ne soient pas entre les mains de la noblesse militaire.

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Le cardinal de Richelieu dit quelque part qu'il ne faut pas se servir, dans les affaires, de gens de bas lieu : ils sont trop austères et trop difjicilcs. Montesquieu, qui suppose apparemment que ce fameux ministre n'a rien dit que de sage, et n'a rien fait que d'utile, fait, sur ce texte immoral, un commentaire qui l'est bien davantage, et oà l'on retrouve ses préjugés politiques. « S'il se trouve, dit-il, quelque malheureux honnête )> homme, le cardinal de Richelieu, dans son Testament poli- » tique, insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir. » Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouver- » nement! » De là beaucoup de gens ont conclu que les affaires publiques ne pouvaient pas, sans danger, être entre les mains d'un honnête homme, et que l'administration d'un État, c'est-à-dire, la fonction de conduire les hommes au bonheur par la vertu, ne devait être confiée qu'à des gens sans morale et sans principes. Si cela est ainsi, il y a certains États, en Europe, qui doivent être parvenus à un haut degré de prospérité; car on a vu quelquefois, à la tête de leurs affaires, des gens qu'on ne peut pas accuser d'être trop austères et trop dif-

ficiles.

On peut obtenir des succès par le crime; mais la prospérité d'un État, comme le bonheur de l individu, ne peut être le fruit que de la vertu; et il ne faut pas plus confondre les succès d'un ministre avec la prospérité d'un État, qu'il ne faut confondre le bonheur d'un homme avec sa fortune.

AD-1IIMSÎRATI0^ PARTiCClIÉRE.

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