‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 127 sur 202 · A L'ÉTAT PUBLIC DE SOCIETE · texte numérisé non relu

A L'ÉTAT PUBLIC DE SOCIETE

DISCOURS PRÉLDIINAIRE.

C'est une source féconde d'erreurs, lorsqu'on traite une question relative à la société, de la considérer seule, et sans rapport aux autres questions, parce que la société elle-même n'est qu'un ensemble de relations et de rapports, et que, dans le corps social comme dans tout corps organisé, c'est-à-dire dont les parties sont disposées dans de certains rapports q,\i[.xq elles relatifs à une fin déterminée, la cessation des fonctions vitales ne vient pas de l'anéantissement des parties, mais de leur déplacement, et du dérangement de leurs ra/^por^s.

Comment, en effet, traiter du divorce, qui désunit le père, la mère, l'enfant, sans parler de la société, qui les réunit? Comment traiter de l'élat domestique de société ou de la famille, sans considérer l'état public ou politique qui intervient à sa formation, pour en garantir la stabilité et en assurer les effets? Mais la raison du pouvoir domestique, qui réunit les hommes dans la famille, la raison du pouvoir public, qui réunit les familles en corps d'État, n€ se trouve au fond, ni dans l'homme, ni dans la famille; car l'homme est par lui-même indépendant de tout autre homme, et la famille de tout autre famille. Il faut donc remonter au pouvoir suprême universel sur les êtres; je veux dire à la connaissance d'un être supérieur à l'homme, et préexistant à la société humaine, dont la volonté conservatrice des êtres créés se manifeste dans un ordre déterminé de rapports, lesquels, exprimés par des lois, constituent le pouvoir humain, et par conséquent la société; pouvoir universel de Dieu sur les hommes, devoirs des hommes envers

Dieu, qui expliquent l'inexplicable pouvoir de l'homme sur l'homme, et les devoirs qui en découlent; pouvoir divin, dont la connaissance et le culte sont l'objet de la religion ou de la société qui unit, qui lie, de reJigare, parce qu'elle est le lien et la raison des autres sociétés.

C'est-là la marche de la raison, mais ce n'est pas celle de la philosophie moderne; et puisque la question qui nous occupe, la première et la plus fondamentale de toutes les questions sociales, est le champ de bataille où cette philosophie combat depuis si longtemps contre la raison, on me permettra d'exposer ici, avec quelque détail, le sujet de leur querelle, et ses effets sur la société.

Une raison exercée comprend tous les êtres, et leurs rapports existants et même possibles, sous ces trois idées générales, et les plus générales que l'esprit puisse concevoir : cause, moyen, effet \ dont la perception est la base de tout jugement, et dont la réalité au dehors est le fondement de tout ordre social : et pour appliquer à la société ce principe, un peu abstrait peut-être, la raison voit, dans Dieu qui veut, la cause première; dans Vhomme, quel qu'il soit, qui agit en exécution de celte volonté, la cause seconde, ou le 7noyen, le ministre, le médiateur; et Veffetf dans cet ordre de choses appelé société^ qui résulte de la volonté de Dieu et de l'action de l'homme.

Ainsi le pouvoir suprême est dans l'intelligence suprême ou dans Dieu; le pouvoir subordonné est dans l'intelligence subordonnée ou dans un homme; et cet être humain, pouvoir luimême, dans l'ordre domestique de société comme dans l'ordre public, a sous lui des ministres et des sujets; en sorte que l'ordre particulier, constitué comme l'ordre général, est un enchaînement de causes premières, de moyens ou causes secondes, et d'effets, ordre croyable à la raison de l'homme, puisqu'il est existant, et même sensible dans son action particulière.

' Voyez la Légistation primitive, du même auteur, où ces idées sont développées et appliquées à la société.

La philosophie ancienne admettait ces principes fondamentaux de tout ordre et de tout jugenioni; mais, faible pédagogue de peuples enfants, elle défigurait la vérité par les imaginations bizarres sous lesquelles elle la leur présentait. Elle chantait, dans ses riantes poésies, le chaos et le temps, l'homme anime par un rayon dérobé à la Divinité, les dieux conversant avec les hommes, 1 âge d'or, les hommes, dans l'origine, heureux et innocents; bientôt tous les maux répandus sur la terre par l'imprudence d'une femme, chef-d'œuvre d'une Divinité; l'espérance seule d'un meilleur avenir, laissée au genre humain; les hommes corrompus, en guerre les uns contre les autres; la faiblesse sans protection contre la force, iantumque haberent, dit Cicéron, quantum manu et virihus fer cœdem ac vulnera aut eripere aut retinere potuissent; enfin des hommes inspirés par les dieux, pour tirer les hommes de cet état de férocité et de destruction, en donnant des lois aux sociétés : fictions brillantes qui enveloppent d'antiques vérités; anciennes traditions qui ressemblent à des souvenirs à demi effacés.

La philosophie païenne avait retenu l'empreinte d'une autre vérité primitive. La raison disait aux hommes que la volonté de l'Être suprême, étant souverainement éclairée, doit être parfaitement fixe et immuable. Les anciens crurent cette volonté immuable, mais ils ne la jugèrent pas éclairée. Ils la supposèrent même aveugle, parce qu'elle était uniforme, et ils en firent le destin, qui était supérieur aux hommes et même aux dieux; et il est vrai, dans un sens, que Dieu même obéit à sa volonté, et qu'étant souverainement libre, il ne peut rien faire contre sa volonté.

Ainsi le paganisme séparait, dans Dieu, la volonté de l'intelligence, ce qui est absurde; et personnifiait la volonté sous le nom de destin, supérieur à l'intelligence même; et le christianisme distingue en Dieu la yolonté de l'action, et il fait l'action procédant de la volonté, ce qui est conforme à la raison; en sorte qu'il distingue Dieu qui veut par sa seule pensée, de Dieu

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ou plutôt de rHouime-Dieu qui agit au dehors, et par qui tout a été fait. Mais revenons.

La philosophie moderne, née en Grèce, de ce peuple éternellement enfant, qui chercha toujours la sagesse hors des voies de la raison, commence par ùter Dieu de l'univers, soit qu'avec les athées elle refuse à Dieu toute volonté, en lui refusant même lexistence; soit qu'avec les déistes elle admette la volonté créatrice, et rejette l'action conservatrice ou la Providence; et pour expliquer la société, elle ne remonte pas plus haut que l'homme : car je fais grâce au lecteur de tout ce qu'elle a imaginé pour rendre raison de la formation de l'univers phvsique, et même de Ihomme, sans recourir à un être intellicrent supérieur à l'homme et à l'univers. Elle a dit sur ce sujet des choses si inouïes, elle a donné à l'existence de l'homme, de ce chefd'œuvre de la création, merveille lui-même au milieu de tant de raer veilles, des causes si absurdes agissant par des moyens si ridicules, qu'elle-même aujourd'hui, mieux avisée, impose silence h ses adeptes sur ces systèmes insensés, que, pour l'honneur du temps où nous avons vécu, il faut oublier, s'il est possible, et surtout ne pas transmettre à la postérité. Nec postera credant secula.

Nos philosophes, Hobbes excepté, étaient loin de supposer que les hommes, antérieurement à la société, fussent en guerre ]es uns contre les autres. « L'homme est né bon, » dit J. J. Rousseau. « Dans l'élal de pure nature, dit 31. de 3Ion- » tesquieu, les hommes ne chercheraient pas à s'attaquer, et » la paix serait leur première ' loi naturelle. » Dès lors l'état ûe société n était plus nécessaire; il n'était tout au plus que convenable : l'homme n'entrait pas en société pour conserver son existence, mais pour ajouter à ses plaisirs; et avec ce prin- l cipe, quand nos sophistes auraient admis la croyance de la * Divinité, il ne leur était plus nécessaire de la faire intervenir pour donner des lois aux hommes, parce que la Divinité ne

' La paiï est un état, et non une /a>".

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peut jamais intervenir sans nécessité; et 1 homme, ne bon, ou n avait pas besoin de lois, ou était assez bon pour donner des lois aux hommes.

Et en effet, ces mêmes philosophes qui avaient rêvé à leur manière un prétendu état de pure nature antérieur à toute société, où les hommes étaient heureux et bons, nous font tout à coup apparaître des sages, des hommes de génie, philosophes, instituteurs et bienfaiteurs des peuples, qui d eux-mêmes donnent des lois au genre humain, docile à les recevoir; sans daigner nous apprendre pourquoi il avait fallu des lois à des hommes qui avaient, sans lois, le bonheur et la vertu; par quel événement des êtres bons de leur nature étaient devenus mauvais; ou enfin, si les hommes étaient devenus mauvais, par quel privilège quelques-uns s'étaient préservés de la corruption générale, et tous les autres, déchus de leur bonté native, en avaient retenu la docilité.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait attribuer à l'homme le pouvoir de faire des lois et de former la société, sans lui attribuer le pouvoir de les abolir et de dissoudre la société : aussi J. J. Rousseau avança solennellement, « qu'un peuple a tou- » jours le droit de changer ses lois, même les meilleures; car » s'il veut se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit » de l'en empêcher *? » Nos philosophes avaient senti que l'homme étant originellement indépendant de l'homme, tout homme qui faisait des lois devait être envoyé pour en faire; et dès qu'ils rejetaient tout'e mission divine, c'était une conséquence nécessaire qu'ils eussent recours à une mission humaine, et qu'ils cherchassent, dans une agrégation d hommes, la raison du pouvoir qu'ils ne trouvaient pas dans un seul.

Mais le peuple lui-même n'était qu'une collection dhommes, et c'étaient des hommes qui envoyaient des hommes pour

' On ne croira pas, un jour, que l'écrivain qui a proféré ccUe absurdité, ei celui-ci : L'homme qui]pense est un animal dépravé, et tant d'antres, ait été exposé, dans le plus beau lieu de l'Europe, à la vénération du peuple le plus éclaire de l'univers.

donner des lois aux hommes. D'ailleurs, en déférant à la raison d'un seul homme pour laclc le plus important de la société, l'institution des lois, le peuple reconnaissait TinsuiBsance de sa raison pour se gouverner. Il n'agissait donc qu'en vertu de sa masse, ou de la supériorité de son nomhre; c'était donc la masse qui envoyait la raison : aussi Jurieu, l'apôtre de la souveraineté populaire, ne put se tirer de cette inextricable difficulté qu'en affirmant naïvement, « que le peuple est la seule h autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses h actes. » Ce qui prévenait toute objection, et terminait toute dispute.

Ces législateurs, envoyés par le peuple, ou, sans être envoyés, agissant en son nom, furent, en Grèce, Solon ou Lycurgue; à Rome, des rois, des décemvirs, des triumvirs ou des tribuns; et dans des temps postérieurs, furent Mahomel, Luther, et mille autres. En Grèce même, véritable patrimoine des législateurs, les sages n'attendaient pas la mission; ils la prévenaient, et parcouraient le pays, cherchant partout des lois a refaire et des cités à policer. La législation ne fut pas cette médecine amère, qu'un malade en délire rejette, loin de la demander, et qu'il ne prend que lorsque le médecin emploie la force pour l'y contraindre; mais le vêtement que se fait faire pour sa commodité l'homme en pleine santé, ample surtout, et qui laisse à ses mouvements la plus grande liberté : comparaison que 31. de Montesquieu me fournit lui-même, lorsqu'il dit qu'un législateur sage doit essayer les lois au peuple, pour voir si elles lui conviennent; et il a fait passer celte erreur, avec bien d'autres, à l'aide de beaucoup d'esprit et d'un style inimitable.

Parmi ces législateurs populaires, l'un permit au père d'exposer son enfant, l'autre à la femme de renvoyer son mari; celui-ci ordonna au maître d'aller à la chasse de son esclave; celui-là conseilla les amours infâmes; en Crète, l'insurrection du peuple contre le magistrat fut prévue et soumise à des règles; ici les hommes s'égorgèrent dans les jeux publics, pour

amuser leurs semblables; là les artisans s'assirent dans les tribunaux, pour juger leurs coneitoyens; en Grèce on inventa l'ostracisme, pour se défaire d'Aristide; à Rome on se contenta de condamner Verres à une amende, etc., etc.; et je fais grâce au lecteur de bien d'autres lois, et surtout de nos lois révolutionnaires, auxquelles rien ne peut être comparé. Ce n'est pas qu'il n'y eût de l'esprit, plus ou moins, dans toutes ces législations, comme il y a de l'art, et même beaucoup, à cette tour penchée qu'on voit à Pise, qui se soutient hors de son aplomb, mais qui croulerait au moindre ébranlement.

Jamjam lapsura, cadentique Imminet assimilis.

Mais il n'y eut rien de naturel, rien de nécessaire, et les hommes ne firent que substituer des rapports de leur invention aux rapports que le Créateur, père du genre humain, avait établis entre les êtres.

Il n'appartient qua l'Être souverainement bon de se répondre à lui-même de la perfection de ses ouvrages, et de voir fjiiils sont très-bons \ Les hommes reconnaissent, avec le temps, l'imperfection et le vice de leurs œuvres; et nos philosophes, mieux placés que les anciens pour juger de l'effet de ces institutions humaines, frappés de leur inconsistance, et surtout des désordres qu'elles avaient introduits dans les sociétés, brisèrent leur idole de leurs propres mains, et déclarèrent, par l'organe de J. J. Rousseau : « que l'homme est né bon, et que la société le déprave; » et encore : « tout ce qui n'est pas dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. » Ce philosophe fut même beaucoup plus loin, et il avança, « que l'homme qui pense est un ) animal dépravé. » Cette opinion, au reste, n'était pas un iccès d'humeur d'un misanthrope mécontent des autres et de

' Genèse, chap. i.

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