CHAPITRE I
des places éminenles conférées à vie ou héréditairement, élèvent de grandes considérations et de grandes fortunes, il peut arriver que les lois soient, non pas faites, mais interprétées au gré des hommes en crédit; et quels jugements sollicités par des passions plus vives que des jugements en divorce, et quelles lois prêtent davantage à l'interprétation arbitraire, que celles qui en limitent ou en étendent la faculté? Or, là où les grands ont passé, la foule passe à son tour. Ce qui était diflicile devient aisé, ce qui était rare devient commun, ce qui était défendu devient permis; l'exception acquiert force de loi, la loi bientôt n'est plus que l'exception, et le moment arrive où il n'y a plus de remède au désordre, que le désordre extrême, ou les révolutions.
Le jurisconsulte voit dans le mariage un contrat, le publiciste voit dans la famille une société, et la première des sociétés. C'est sous ce seul point de vue que j'envisage la question du divorce. Je laisse à d'autres à discuter les dispositions du projet de Code civil, relatives à la possession et à la transmission des biens; je ne traiterai ici que des rapports entre les personnes.
Je n'emploierai, dans cette discussion, que l'éloquence de la raison, parce que je parle à des législateurs, et en présence d'une nation parvenue à force d'expérience, à cet état où il est plus facile de la convaincre que de l'entraîner. D'ailleurs, si l'imagination peint avec les couleurs les plus vives les effets déplorables du divorce, elle ne présente pas un tableau moins animé des suites trop souvent malheureuses des unions indissolubles; et dans cette lutte incertaine, la vérité ne triomphe que par le hasard du talent. Donnons à ses succès une chance plus assurée, en combattant pour elle avec les armes qui lui sont propres, et dont l'erreur ne saurait se servir sans trahir sa faiblesse.
Je ne chercherai pas même des motifs contre le divorce dans les affections privées de l'homme, affections passagères et variables, qu'il prodigue souvent à de coupables objets, plus
vives quelquefois qu'aux objets les plus légitimes. Il faut prendre hors de l'homme la raison de ses devoirs, comme le prix de ses vertus. L'homme, la feuime, les enfants, sont indissolublement unis, non parce que leur cœur doit leur faire un plaisir de celte union, car, que répondre à celui d'entre eux pour qui cette union e^t un supplice? mais parce qu'une loi naturelle leur en fait un devoir, et que la raison universelle, dont elle émane, a fondée la société sur une base moins fradle que les afPeclions de l'homme.
J'invite le lecteur à relire la partie du discours préliminaire du projet du Code civil qui traite du mariage et de la faculté du divorce. Il remarquera, dans l'exposé contradictoire des motifs pour ou contre le divorce, que l'avantage reste tout entier à la cause de l'indissolubilité, et même qu'il règne, à cet égard, une contradiction frappante entre Icsprit général du discours et la rédaction du Code. Cette observation n'a échappé à personne. Les uns en ont fait honneur à la cause elle-même; les autres, à l'opinion personnelle des rédacteurs, et tous ont eu raison. Ici l'esprit des rédacteurs était d'accord avec leur cœur; mais tel est l'empire des temps passés sur le temps présent, qu'il ne leur a pas été permis de suivre, dans celle pénible tâche, ni leurs sentiments ni leurs opinions. Le public a parliculièrement reconnu dans le discours préliminaire, le talent supérieur que 31. Porlalis, le vir honm dicendt perdus de Cicéron, déploya aux jours du combat, dans cette même cause, et dans d'autres non moins importanlcs. On s'applaudit de le connaître alors qu'on est appelé à le combattre, parce qu'on en seul mieux l'avanlage d'être d'accord avec les intentions de l'homme, là même où l'on ne partage pas les opinions du rédacteur.
Je serai forcé de i appeler les croyances religieuses de la partie de la nation qui rejette le divorce, uniquement parce que le projet rappelle les croyances religieuses de la partie de la nation qui en admet la faculté; car d'ailleurs, je pense que, dans celte queslion. le gouvernemenl ne devrait pas s'occuper