‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 135 sur 202 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sociaux, et forment la famille morale, ou société appelée domestique, à domo, parce que la communauté d'habitation en est une condition nécessaire.

J'insiste à dessein sur ces expressions morales qui désignent les personnes domestiques : 1" parce que celles de père, de mère, d'enfant, ne présentant que des rapports de sexe et d'âge, les sophistes modernes en ont abusé, pour ne nous considérer que comme des mâles, des femelles et des petits, et qu'il faut en quelque sorte spiritualiser l'homme et ses rapports, à proportion des efforts qu'on fait pour les matérialiser. . .

2" Parce que les expressions de pouvoir, de ministre, de sujet, portent avec elles l'énoncé des fonctions et des devoirs |de chaque membre de la société.

3^ Parce que ces expressions générales, usitées dans la société publique, montrent a découvert sa similitude avec la société domestique, et simplifient le développement de leurs principes communs.

La religion chrétienne elle-même, que je ne citerai jamais Idans le cours de cet ouvrage que pour en faire voir la conformité avec la raison, appelle l'homme la raison, le chef, le Luvoir de la femme : Vir caput est muUeris, dit saint Paul. Elle appelle la femme l'aide ou le ministre de l'homme : c< Faisons à l'homme, dit la Genèse, un aide semblable n „ lui. » Elle appelle l'enfant sujet, puisqu'elle lui dit, en mille endroits, d'obéir à ses parents.

La famille a donc pris un caractère de moralité, et c est ce lue dit en d'autres termes l'auleur du discours préliminaire lu projet de Code civil : « Quand une nation est tormée, on s'occupe plus de la dignité du mariage que de sa im. . La malice de l'homme monte toujours; cest-a-dire, que rhomme tend, par un penchant né avec lui, à exagérer son .ouvoir, la femme à l'usurper, l'enfant a s'v soustraire. Coi.e disposition, quelle qu'en soit la cause, est un tail a l abn ..e onteslaliou.

La religion ne fait donc que nous raconler un fait, lorsqu'elle nous enseigne que nous naissons tous avec un penchant originel ou natif à la domination, appelé orgueil; penchant qui trahit notre grandeur naturelle, et dont la société est le frein, puisque la société renferme les institutions qui maintiennent, contre les passions des hommes, le pouvoir légitime, conservateur des êtres, et qu'elle n'est que la protection de la faiblesse contre l'abus de la force; et la philosophie moderne nie la vérité et la raison, lorsqu'elle nous dit, par l'organe de J. J. Rousseau : « L'homme est né bon, et la société le déprave.

La force physique du père ne pourrait contenir ce penchant à l'indépendance dans les autres membres de la famille; car plusieurs enfants sont plus forts qu'un père, et la vie même de l'homme est à tout instant à la disposition de sa femme.

Quel sera donc le lien qui retiendra les personnes domestiques à la place que leurs devoirs leur assignent? Les affections naturelles, disent les sophistes, qui ne manquent pas de citer en preuve les affections des brutes; la sympathie, disent les romanciers; le sentiment, disent les âmes sensibles, 3Iais si ces affections sont naturelles en nous, comme le besoin de digérer et de dormir, pourquoi des pères injustes, des enfants ingrats, des femmes infidèles, des frères ennemis? Pourquoi des lois, lorsqu'il y a des nécessités? Cette affection prétendue naturelle des autres, n'est-elle pas trop souvent prête à céder à l'affection de soi? Et bien loin qu'elle soit naturelle, ne faut-il jamais d'efforts sur eux-mêmes, aux époux, pour demeurer unis, et aux enfants pour leur rester soumis? Ces affections naturelles ne sont donc que des affections raisonnables, que l'habitude, la reconnaissance, surtout l'amour de soi, rendent chères, faciles, aveugles quelquefois; et si elles sont des affections raisonnables, elles sont raisonnées ou apprises. Car l'homme naît capable de raison; mais il apprend à raisonner, et ne raisonne pas, s'il n'a pas appris à le faire. Ainsi l'on peut dire que la raison de toutes nos affections raisonnables, ou de tous nos devoirs, ne se trouve que dans la raison.

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L'enfant reroit de ses parents la raison par la communicalion de la parole, comme il en a reçu l'élre par la communication de la vie. Ses parents ont reçu l'un et l'autre de ceux qui les ont précédés. La profjressiun sensible de la population, partout où des causes accidentelles ou locales ne la contrarient pas, prouve, comme toute progression géométrique, un premier terme générateur. Tout peuple, et le genre humain luimême, est né d'une famille, puis(iu'encore il pourrait recommencer par une famille, si elle restait seule dans l'univers. Aussi, dans l'enfance du monde les peuples ne s'appelaient que du nom d'une famille; enfants d'Héber, de !Moah, d'Kdom, Dardanidœ, Pclasgi, etc.

Cette première famille est-elle née de la terre ou de la mer, du soleil ou de la lune? On l'a dit, dans ce siècle, où l'on a renouvelé les fables de Prométhée et de Deucalion. Mais pourquoi les éléments, aujourd'hui, ne produisent-ils rien de semblable? Qu'on nous montre un insecte né sans père ni mère, ! d'une matière en fermentation, et nous pourrons croire à la formation de l'homme par la matière. Disons donc, avec la raison et l'histoire, qu'un être intelligent a produit l'être intelligent. Que si nous ignorons le mystère de cette génération divine, nous ne connaissons pas davantage le mystère de la génération humaine, parce que tout, dans l'univers, et l'homme lui-même, est un mystère pour l'homme. Ainsi nous imaginons les effets, tels que la fluidité, la force du vent, la gravitation, l'adhésion, etc., sans les concevoir; et nous concevons la cause sans \ imaginer. Car cette proposition : Il n'y a pas d'effet sans cause, est aussi évidente à la raison que celle-ci : // n'y a pas de corps sans étendue^ est certaine à l'imagination.

Cet être, auteur de l'homme, supérieur par conséquent à l'homme, comme la cause l'est à relîet, nous l'appelons Dieu, et c'est même une absurdité de dire (jue l'homme ail inventé Dieu; car inventer un être, ce serait le créer, et l'homme ne peut pas plus créer les êtres qu'il ne peut les détruire. Il développe les rapports, il change les formes : là se bornent et son

invention et son action; et l'on peut défier tous les philosophes ensemble d'inventer quelque chose dont les hommes n'aient pas d'idée précédente, comme de tracer une figure qui ne soit pas dans des dimensions déjà connues.

Dans Dieu est donc la raison de la création; dans Dieu est la raison de la conservation, qui est une création continuée.

Si Dieu a créé l'homme, il y a dans Dieu, comme dans l'homme, intelligence qui a voulu, action qui a exécuté. Il y a donc similitude, et l'homme est fait à son image et à sa ressemhlance. Il y a donc des rapports, une société; et je vois, dans tout l'univers, la religion aussitôt que la famille, la société de l'homme avec Dieu aussitôt que la société de l'homme avec l'homme : cette religion primitive se nomme vaturelle ou domestique.

31ais si l'homme d'aujourd'hui reçoit la parole comme l'être; s'il ne parle qu'autant qu'il entend parler, et que le langage qu'il entend parler; si même il est physiquement impossible que l'homme invente de lui-même à parler, comme il est impossible qu'il invente de lui-même à être (ce qui peut être démontré par la considération des opérations de la pensée et de l'organe vocal), il est nécessaire que l'homme du commencement ait reçu, ensemble, l'être et la parole. Or, cette vérité, qui serait une démonstration même physique de l'existence d'un premier être, combattue, ou plutôt méconnue par des sophistes, s'établit peu à peu dans la société; et déjà J. J. Rousseau avait dit : « Effrayé des difficultés qui se mul- » liplient (dans la discussion du roman de Condillac, sur Xin- » vention du langage], et convaincu de l'impossibilité presque » démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par » des moyens purement humains, je laisse à qui voudra l'en- )) treprondre la discussion de ce difficile problème... et je crois )) que la parole a été fort nécessaire pour inventer la parole. »

C'est, en effet, dans ces derniers mots qu'est la raison de l'impossibilité de l'invention du langage par les hommes : car

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