‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 158 sur 202 · DE LA SOCIÉTÉ CHEZ LES PEUPLES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

DE LA SOCIÉTÉ CHEZ LES PEUPLES CHRÉTIENS

Le progrès des connaissances humaines suit la marche des siècles, parce quelles s'appuient sur l'expérience des temps. Les sages de la Grèce et de Rome pouvaient avoir le cœur plus droit que nos sages, et même quelques-uns l'esprit plus pénétrant; mais il y avait moins de lumières de leur temps que du nôtre, parce que le monde avait moins vécu, et que l'homme avait moins d'expérience : et si, aujourd'hui, après cinq mille ans de la législation mosaïque, que les anciens ne connaissaient pas ou ne connaissaient qu'imparfaitement; après deux mille ans de christianisme, qu'ils n'avaient pu voir, quatorze siècles de constitutions religieuses et politiques en Europe, fondées sur des lois naturelles, trois siècles de discussions politiques et religieuses les plus savantes, dix ans enfin d'une révolution politico-religieuse, et d'une expérience qu'on peut regarder comme l'analyse de l'histoire entière des sociétés humaines, si aujourd'hui les auteurs du nouveau projet de Gode civil, distingués par leurs connaissances chez une nation distinguée elle-même par ses progrès, après avoir reconnu cette vérité ignorée des anciens, a que quand les » abus sont les ouvrages des passions, ils peuvent être cor- » rigés par les lois; mais que quand ils sont l'ouvrage des lois, » le mal est incurable, parce qu'il est dans le remède même; » s'ils ont porté la loi du divorce comme un remède au mal des séparations, et mis ainsi, comme ils le disent eux-mêmes, (( un libertinage régulier et une inconstance autorisée à la )) place du mariage même; » s'ils ont posé en principe, « que » les lois sont faites pour les hommes, et qu'elles ne doivent

» jamais être plus parfaites que leur état ne peut le com- >> porter, » au lieu de reconnaitre que les lois sont faites contre les passions des hommes, et qu'elles doivent être aujourd'hui aussi parfaites que l'âge de la société le permet, et que ses besoins le demandent; si, au dix-neuvième siècle, lorsque tout est consommé pour la société, ils permettent le divorce à des Français, tandis qu'il faut commencer l'éducalioii du sauvage par lui interdire la polygamie; si, enfm, lorsqu'il ne peut être question que des lois plus ou moins parfaites, mais toujours naturelles, ils nous donnent une loi vicieuse et contre nature, en permettant à la femme de s'élever contre son époux, et de lui airacher ses enfants; je le dis avec une profonde conviction : le législateur des chrétiens, s'il n'eût été qu'un homme, n'en aurait pas plus su de son temps que les rédacteurs du projet du Code civil n'en savent du leur, parce qu'ils ont ajouté dix-huit siècles d'expérience à celle qu'il avait de son temps; et que l'homme qui devance d'autres hommes ne devance jamais la société. 11 aurait donc pensé, il aurait parlé comme les hommes d'alors pensaient et parlaient : il aurait, comme nos législateurs, consulté les mœurs et Us caractères, accommodé ses lois aux penchants des hommes, au lieu de redresser leurs penchants par ses lois; et loin de s'arrêter au divorce, qui n'était plus un remède au mal, mais un mojen de le commettre, il aurait cherché un remède au divorce luimême, et comme nos législateurs n'ont su corriger l'abus des séparations que par le divorce, il n'aurait corrigé l'abus des divorces que par la communauté des femmes, dont il trouvait le conseil dans les lois de Platon, et l'exemple, ou peu s'en faut, dans les mœurs de tous les peuples, sans en excepter le sien. S'il n'eût pas fait ses lois plus parfaites que les hommes d'alors ne poucaient le comporter, quelles lois aurait-il donc données aux hommes, aux femmes, tels que nous les dépeignent Juvénal, Tacite, Pétrone, Suétone, ou Josèphe, dernier historien des Juifs? S'il n'eût donné aux hommes que les lois qu'ils pouvaient comporter, les hommes, si toutefois l'espèce

Page 1