‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 169 sur 202 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rien ne prouve mieux qu'un pareil jugement à quel point les idées sociales de justice, etnnèmc d'honneur, sont perverties chez celte nation mercantile. En effet, il suppose entre le mari et !a femme l'égalité naturelle de torts, et par conséquent de devoirs; mais l'inlidélité de la femme dissout le lien domestique, puisqu'elle met dans la famille des enfants étrangers; au lieu que les désordres du mari, quelque graves qu'ils puissent être, sont sans conséquence pour la famille, et ne peuvent affliger que le cœur de l épouse '.

Le jugement dont je parle prouve l'extrême avilissement des mœurs en Angleterre, où un mari, même dans les rangs les plus élevés et les conditions les plus opulentes, ne rougit pas de recevoir le prix de son déshonneur, et peut à l'avance spéculer sur l'infidélité de sa femme, et composer avec la fortune de son séducteur ^ C'est par le même principe, qu'en cas d'intention de duel, la loi, en Angleterre, fait donner aux deux parties caution pécuniaire qu'elles n'en viendront pas au combat, et l'on en a un exemple récent. On avait, en France, des idées plus justes, et surtout des mœurs plus relevées : le particulier prévenu d'intention de duel, donnait caution d'honneur de sa déférence à la loi; et un époux outragé, même dans les dernières classes du peuple, eût été noté d'infamie, s'il avait poursuivi devant les tribunaux une réparation pécuniaire.

' « Nous voyons, dit l'abbé de Rastignac, dans un canon de la seconde lettre » de saintBasiieà Amphiloque, que dans les peines canoniques la coutume » était moins sévère envers les hommes qu'envers les femmes, dans le cas » même où les hommes et les femmes étaient coupables du même péché. »

2 II en est à peu près de même chez plusieurs peuples sauvages, où le mari lait payer un cochon rôti à l'amant surpris avec sa femme, et le mange avec eux. Le principe est le même, la monnaie du payement n'y fait rien. On retrouve chez les Anglais, sous les dehors brillants de la politesse et des progrès dans les arts, beaucoup de caractères des peuples sauvages. Le vol, la passion pour les liqueurs fortes, le goût de la viande demi-crue et sans pain, l'imperfection des lois, etc., etc. « Un fils, à peine dans l'adolescence, dit VEssai sur » la puissance maternelle, a été appelé en témoignage contre son père; sa dé- » position a complété la preuve d'un crime capital, et l'arrêt de mort de son » père est presque sorti de sa bouche. Ce jugement a été prononcé aux der- » nières assises de Carrik-Fergus : l'accusé se nommait William Mowens. »

Le commerce est, dans la société, ce qu'est dans l'homme la nécessité naturelle de manger et de boire. L'homme ne peut faire, du manger et du boire, sa principale affaire, sans tomber dans le plus profond avilissement, et dans un oubli total de ses devoirs. Un peuple qui met le commerce au rang des institutions sociales, qui y voit un devoir, et non un besoin, qui lui donne, par tous les moyens possibles, une extension illimitée, au lieu de le renfermer dans les lK)rnes de l'indispensable nécessaire, peut éblouir par l'éclat de ses entreprises et la grandeur de ses succès; mais son embonpoint physique cache des âmes avilies et des mœurs abjectes : c'est un peuple tout matériel, et il sera tôt ou tard asservi par un peuple moral. En France, la fureur du commerce était contenue par des institutions qui en interdisaient la pratique à certaines classes de la société \ et maintenaient l'esprit de détachement des richesses, et la disposition à tout quitter pour remplir ses devoirs. Là était la force de la France; et si la révolution en avait pour toujours anéanti le principe, les Français seraient assez punis, et leurs ennemis assez vengés.

De même qu'en Angleterre, l'adultère est le seul moyen de divorce : l'incompatibilité d'humeur, décrétée comme cause de divorce par la loi existante, et redemandée par le tribunal de cassation, serait, en France, le moyen banal de ceux qui n'en auraient pas d'autre; et déjà l'on voit cette incompatibilité alléguée par tous les époux qui veulent se séparer, et alléguée par ceux mêmes à qui le public n'a à reprocher que l'excessive conapalibilité de leurs goûts, et une infâme complaisance pour leurs mutuels désordres.

Il faut observer que les rédacteurs du projet de Code civil, qui s'élèvent avec raison contre le motif (ïincompatibiuté d'humeur, suffisant aujourd'hui pour opérer la dissolution du lien

' De là vient que certaines personnes en France ne pouvaient, sans deshonneur, signer des engagements qui pussent les soumettre à la contrainte par corps, parce que leur personne, déjà engagée au service de la société, ne pouvait être aliénée au particulier.

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