‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 171 sur 202 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

qui, s'interposant entre le mari et la femme, mécontents l'un de l'autre, vient interroger leurs affections mutuelles, pour juger froidement du degré de leur éloignement réciproque, conseille à la haine d'aimer, et à la fureur de s'adoucir, prescrit des délais à l'impatience, et des lenteurs à la passion, nie à la jalousie ses soupçons \ et au cœur même sa blessure, et semble dire à des époux qui s'accusent réciproquement d'assassinat et d'adultère : a Attendez; vous n'êtes pas encore assez divisés » pour que je vous sépare. »

On a voulu gêner la faculté du divorce par les formes longues et dispendieuses qui en accompagnent la demande et en retardent la décision. 3Iais a-t-on bien réûécbi aux inconvénients d'une loi facultative, qui, à cause des difficultés de son exécution, ne sera facultative que pour les passions et les faiblesses des gens riches, c'est-à-dire de ceux qui ont en général les passions moins violentes et les humeurs plus compatibles, parce que l'éducation et les bienséances leur ont appris a les contraindre? La faculté du divorce sera-t-elle comme ces spectacles, où le riche entre à grands frais, et se place commodément, et où le pauvre, qui veut voir aussi, assiège les fenêtres et les toits; et n'est-il pas évident que là où les uns divorceront à force d'argent, les autres divorceront à force de

crimes?

J'ai fréquemment comparé, dans le cours de cet ouvrage, le divorce tel qu'il est pratiqué chez les chrétiens, à la polygamie pratiquée en Orient, parce qu'effectivement le divorce est une véritable polygamie. Les auteurs protestants eux-mêmes ne le considèrent pas autrement; et Théodore de Béze commence ainsi son Traité de la Polygamie et du Divorce, imprimé à

De venter.

« J'appelle polygamie la pluralité des mariages; il y en a » de deux espèces : ou un même homme épouse à la fois plu-

' Molière a mis deux fois ce sujet en scène, dans Georges Dandin et dans le Tartuffe, où madame Pernelle s'obstine à nier ce qu'Orgon assure si plaisaoï-

ment avoir vu.

)) sieurs femmes, ou le mariage précédent dissous, il épouse » une autre femme '. »

Dans les premiers temps de la réforme les tribunaux considérèrent le divorce comme une tolérance tacite de la polygamie. On trouve dans un recueil d'arrêts le fait suivant, cité en abrégé dans le Journal de Jurisprudence de Le Brun : (( T. Gautier et Jacquette Pourceau, mari et femme, après )) une séparation de fait, se marièrent chacun de leur côté. Le » gouverneur de La Rochelle les condamna à être exposés )) pendant deux heures devant le palais, attachés chacun à un » collier, l'homme avec deux quenouilles, la femme avec deux » chapeaux. Il leur fut enjoint de retourner ensemble, et dé- » fendu d'habiter, ni de se remarier avec d'autres, sous peine » de la vie. Cette sentence fut confirmée par arrêt donné a la » chambre de ledit, le 23 novembre 1606. » Et ce jugement, ajoute l'arrêtiste, fût ainsi modéré, attendu que les accusés étaient de la religion prétendue r(^'or/?«ee. Le Journal de 3L Le Brun rapporte ainsi ce fait, ou un autre semblable : « Au rap- » port d'un ancien arrêtiste, dil-il, N. et sa femme, convaincus » de bigamie, au parlement de Paris, furent condamnés seu- » lement à l'exposition, attendu qu'ils étaient calvinistes, et » que leur loi permet le divorce; » ce qui veut dire que la l)igamie ou la pohgamie, que nos lois punissaient d'une peine capitale, parurent aux tribunaux plus dignes d'excuse chez des hommes à qui leur religion permettait la dissolution du lien conjugal. Ainsi la police ne tolérerait pas que des Orientaux, établis en France, y pratiquassent publiquement la polygamie; mais les lois ne les puniraient pas pour en avoir fait usaffe, et n'v verraient qu'une conséquence de leurs mœurs et de leurs lois.

3Iais si la polygamie des Orientaux est aussi funeste à la famille que le divorce, le divorce est en général plus dangereux

• Pohjgamiam voco conjugii muUipUcationem, cujus duœ sunt species. Vel enim uno eodemque tempore plures uxores ducimtur, aiit soluto matrimonio alla vxor dv.citur. TractatiodePolygaraià etDi>orlii5. Devenlcr.

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