LIVRE V
convenir aux temps et aux hommes, les rois chrétiens ne doivent pas oublier qu'ils n'auront de puissance réelle sur leurs peuples, qu'autant que les peuples seront persuadés que la religion en a sur eux; l'homme ne doit pas dépendre de l'homme, mais du 'pouvoir général de la société, qui n'est lui-même que l'agent de sa volonté générale. Depuis que la philosophie a affaibli le frein de la religion et ébranlé le sentiment d'un Etre suprême, c'est-à-dire, depuis que les peuples ne voient plus rien au-dessus des rois, ils s'y sont mis eux-mêmes; et le principe monstrueux de la souveraineté du peuple a succédé à la doctrine erronée de l'autorité des papes sur le temporel des rois. Si les rois ont fondé la puissance temporelle des papes, les papes ont affermi la puissance spirituelle des rois; car si l'excommunication faisait trembler des rois injustes, elle avait encore plus d'effet sur les peuples rebelles.
Je n'ignore pas Tabus que les papes ont fait quelquefois de ces moyens, que M. l'abbé Fleury prouve très-bien que les papes n'employaient jamais contre les souverains, dans les premiers temps de l'Église : les papes sont hommes, et ils ont leurs passions et leurs erreurs. Ils ont quelquefois méconnu ce développement successif et simultané de la société religieuse et de la société politique, parce que ce n'est pas au Pape \ mais à l'Église en corps qu'appartient l'infaillibilité. Ce sont les vrais principes ^ et c'est la doctrine de TÉglise de France.
' Dans les principes de l'Église Gallicane, principes dont je crois avoir démontré la nécessité, le souverain Pontile est dans la société religieuse ce que le connétable était dans la société politique. Il était le chef né et naturel de toute la force publique de l'État, il était tribunal et avait^une juridirlion : la société ou son pouvoir ne pouvait le priver de sa dignité ni lui interdire l'usage de ses fonctions sans lui faire son procès. La suppression de la dignité? de connétable a pu accroître la force otTensive de la société politique, mais comme toutes les suppressions du même genre, elle a diminué la force de résistance et de conservation.
2 Les opinions de l'auteur étaient bien changées, lorsqu'il écrivait à M. de Frenilly, pair de France : « Les libertés de l'Église Gallicane, qu'on a » exhumées de la poussière des écoles, et dont on a fait tant de bruit, ont » merveilleusement servi à tous ceux qui ont voulu opprimer l'Église, et aux
Aussi il est essentiel d'observer que les justes droits du saintsicge sont plus affermis, en France, que dans aucun autre royaume de la chrétienté, parce que son autorité y est renfermée dans de justes bornes. En France, le pouvoir général de rÈglise est plus reconnu et plus respecté, parce que le Pape ne peut pas, par les lois du royaume, y exercer de pouvoir particulier; au lieu que dans d'autres États chrétiens, et particulièrement en Allemagne, les justes droits du saint-siége sont moins respectés, parce que \e pouvoir particulier du Pape y a des bornes moins précises et moins fixes. Cette vérité importante doit être l'objet des considérations les plus sérieuses de la cour de Rome et de quelques États d'Allemagne \
Dans la lutte des puissances religieuses et politiques, qui, pour le repos de la société civile, auraient dû toujours rester unies, des papes qui avaient plus de vertus religieuses que de talents politiques, voulurent étendre au-delà de ses justes bornes l'autorité du saint-siége, et firent servir les armes de la religion à établir des prétentions désavouées par la religion même. Dans d'autres temps, des papes qui avaient plus de talents politiques que de vertus religieuses, voulurent étendre la puissance temporelle du saint-siége, et se mêler, avec des forces inégales, aux sanglants débats des souverains. Les uns voulurent étendre, pour ainsi dire, la puissance de la religion; et la religion s'étend insensiblement et se développe elle-même, par la seule force de son principe intérieur : les autres vou-
» magistrats jaloux da pouvoir du Clergé, et à Bonaparte, à cheval, disait-il, » sur les quatre articles, \)Out faire la guerre au saint-siége... Ces libertés, » si bien connues des magistrats, étaient ignorées des fidèles; et l'abbé » Fieury, qui en était le zélé défenseur, disait qu'on pourrait faire un traité » des servitudes de l'Église, comme un traité de ses libertés. » [Réponse à M. de Frenilly, 1829; pag. 21,22.) [Note de l'Éditeur.)
' Quoique les Parlements aient quelquefois été trop loin dans les matières religieuses, il est cependant vrai de dire qu'ils ont maintenu en France la religion dans toute sa pureté, c'est-à-dire, l'obéissance au pouvoir général de la religion, par leur fermeté à repousser les entreprises du pouvoir particulier.