‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 19 sur 202 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

îurcnt accroîire leur propre puissance; et leur puissance séculière doit être moins forte de ses propres moyens que de la considération et du respect des souverains, qui tous ont le plus grand intérêt à maintenir l'État temporel du saint-siége, et contre les troubles du dedans, et contre les attaques du dehors. Mais ces mêmes désordres tant reprochés aux papes étaient presque toujours l'effet inévitable des passions des princes chrétiens, qui, dans leurs projets d'agrandissement ou de défense, ne permettaient pas aux papes de conserver cette neutralité, qui convenait encore mieux au caractère de père commun des chrétiens qu'à la médiocrité des forces du prince temporel. La France, l'Espagne l'Allemagne, voulaient chacune un Pape Français, Espagnol, Allemand, plutôt qu'un Pape chrétien; elles voulaient moins un Pape général, si je puis m'exprimer ainsi, qu un Pape particulier. De là les intrigues de l'élection, et quelquefois l'inconvenance du choix, sujet fécond de déclamations pour quelques savants orgueilleux, de scandale pour quelques âmes faibles, de révolte pour quelques esprits pervers. Mais la vérité, qui blâme les vices sans ménagements, comme elle loue les vertus sans flatterie, oblige de dire que le siège de l'Église a été presque toujours rempli par des papes du mérite le plus éminent; et elle remarque comme un effet de la volonté générale conservatrice de la société religieuse, de la volonté de Dieu même, qu'un des plus grands hommes qui aient gouverné l'Église, lui ait été donné dans la crise la plus dangereuse qu'elle ait essuvée. La sagesse et la prudence de Pie YI, dans ces temps difficiles, sont au-dessus de tout éloge; le recueil de ses Brefs, qui vient de paraître, est un monument aussi honorable pour ce grand pontife, qu'il est précieux pour la religion. L'Église et l'État eussent été sauvés en France, si ses conseils eussent été suivis. La grande famille de l'Europe chrétienne avait donc un père commun; un même lien, et le plus puissant de tous, unissait les peuples : ce lien fut brisé il y a bientôt trois siècles; la famille se divisa; ce majestueux édifice de la société Il 3

civile, qui tendait à se perfectionner sans cesse, sembla arrêté dans ses progrès. La république chrétienne, l'objet des vœux de tous les yrais amis de la société, ne fut plus, grâce à la philosophie, que la chimère d'un grand roi; et ce furent deux hommes entraînés par la fougue de leurs passions, ou égarés par le délire de l'orgueil, deux hommes qu'une partie de l'Europe semble regarder encore avec vénération, qui firent à la société civile celte plaie que le temps n'a pu fermer, et qui la conduira peut-être au tombeau dans le délire de l'athéisme et les convulsions de l'anarchie.

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