CHAPITRE XII
propose le divorce, à cause des lulhériens et des protestants, et il ne le propose, ni comme Luther, ni comme Calvin. En effet, Luther, dans son premier ouvrage de la Captivité de Babylone, désire que le lien conjugal puisse se dissoudre pour cause d'adultère ou de désertion malicieuse; mais, encore timide, il n'ose le déclarer dissous. Trois ans après, devenu sans doute plus habile ou moins retenu, il permit le divorce pour ces deux motifs, et même pour quelques autres. 3IéIanclhon, le plus savant de ses disciples, réduit les causes à deux, l'adultère et l'abandon. Calvin dissout le lien conjugal pour cause d'adultère, ou lorsqu'une des deux parties, étant chrétienne, veut se séparer de la partie idolâtre; en sorte que, laissant à part les variations des chefs et les extravagances de quelques disciples, entre autres de Bucer, qui permettait le divorce pour le plus léger mécontentement, les réformés de toutes les sectes conviennent dans ce seul point, que le lien conjugal est dissous pour cause d'adultère et d'abandon.
» Les législateurs de 92 viennent à leur tour; ils enchérissent sur ceux qui les ont précédés, en décrétant le divorce pour incompatibilité d'humeur; et même les rédacteurs du projet de Code civil déclarent la demande en divorce admissible, pour délits et crimes de l'un des époux envers l'autre, c'est-à-dire, comme l'explique le projet, 1° pour sévices et mauvais traitementSy et la conduite habituelle de l'un des époux envers Vautre, qui rend à celui-ci la vie insupportable ; 2° par la diffamation publique; 3° par l' abandonnement du mari par la femme, ou de la femme par le mari; â** par l attentat d'un époux à la vie de Vautre; 5" enfin, et comme par post-scriptum, |?ar l'adultère de la femme, accompagné d\in scandale public, et prouvé par de$ écrits émanés d'elle^ et par celui du mari qui tient sa concubine dans la maison commune. En sorte que de toutes les causes de divorce, la plus commune à la fois et la plus légitime, la seule autorisée dans l'Evangile, selon les protestants, et qui donne lieu, selon les catholiques, à la demande en séparation, l'adultère, est précisément celle qu'il deviendra désormais impos-
sible de prouver : car les femmes sont bien averties par celte loi, qu'elles peuvent tout permettre à leur faiblesse, hors d'écrire à leurs amants; les hommes, tout permettre à leurs passions, hors de loprer la concubine sous le même toit que l'épouse; et à moins d'une solennelle prostitution sur les places publiques, comment prouver aucun scandale public là où l'extrême facilité des mœurs permet toutes les légèretés et ne connaît presque plus d'inconséquence? Et certes, on ne peut s'empêcher de remarquer quelle terrible oppression pèsera sur la femme, dont l'état et l'honneur tiendront désormais à un écrit, dans un temps où l'art d'altérer, d'enlever, de contrefaire les écritures, a été porté à une si déplorable perfection '.
» Admirez cependant le proprrès de certaines doctrines, et comment l'homme, une fois écarté du sentier étroit de la vérité, s'égare à mesure qu'il avance dans les routes infinies de l'erreur, et ne peut trouver le repos qu'en revenant au point fixe d'où il est parti. Grâces à la force de nos lois, et malgré la frivolité de nos mœurs, les formes du mariage étaient, en France, plus sévères, et ses effets beaucoup mieux assurés de nos jours qu'ils ne l'étaient autrefois. La nécessité de la présence du propre pasteur, pour la validité des mariages, prévenait les unions clandestines; la nécessité du consentement des parents empêchait les engagements in] prudents; et la bâtardise même, eu dépit de la philosophie, devenait de jour en jour plus déshonorante. Et même, dans les hautes classes de la société, le divorce, toléré par les constitutions des empereurs grecs, la répudiation quelquefois pratiquée chez les Francs, avaient disparu de nos lois et de nos mœurs, et le christianisme travaillait depuis quinze siècles à conduire l'homme à la perfection de l'âge viril, en lui donnant sur ses devoirs des idées plus justes, rendues sensibles par une expression })lus décente dans le discours : et voiih que dans moins de trois siècles, une sagesse purement
' Le tribunal de Maycnce vient de prononcer le divorce entre le coiiiie et la comtesse de Linange-Guntersblum, qui ont eu ensemble plusieurs enfants pour une lettre injurieuse écrite par le mari à la femme.
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humaine, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, a fait rétrograder la société jusqu'aux habitudes im{)arfailes du premier âge, et l'a même rejelée au delà de la barbarie de l'état le plus sauvage; comme si les êtres moraux étaient, dans leurs progrès, soumis à des lois semblables à celles des corps graves dans leurs mouvements, aussi retardés dans l'ascension qu'ils sont accélérés dans la chute.
» En effet, avant Lutber et Calvin, il y avait des passions parmi les hommes, comme il y en a eu depuis, comme il y en aura toujours; mais il n'y avait, dans le monde chrétien, ni divorces, ni séparations, et même on n'était pas loin du temps où les papes contenaient les peuples, encore grossiers et peu éclairés, par de grands exemples, et frappaient de leurs censures les rois qui contractaient des nœuds illégitimes, ou qui brisaient des nœuds solennels. A peine la réformation a ouvert aux passions la porte du divorce, qu'elles s'y précipitent en foule, quel data porta ruunt; et lorsque les divorces commencent parmi les protestants, l'usage, et bientôt l'abus des séparations, s'introduit chez les catholiques, et va toujours croissant. La philosophie paraît à la fin des temps, et non-seulement elle permet, comme les chefs de la réforme, la dissoluliou du lien conjugal, mais elle le permet avec toutes les variantes de leurs disciples : elle y ajoute les siennes, et le permet pour toutes sortes de motifs, et même pour incompatibilité d'humeur : ou, ce qui revient à peu près au même, pour conduite habitudk qui rend la vie commune insupportable. Car que ne peut-on pas comprendre sous le vague de cette expression, aujourdhuj qu'avec le dégoût des plaisirs domestiques, causé par la profusion des plaisirs publics, ou par l'excès des plaisirs clandestins, tant d'hommes et de femmes, consumés de dégoûts et d'ennui, loin de pouvoir se supporter mutuellement, blasés sur toutes les jouissances, et même sur la vie, ne peuvent plus se supporter eux-mêmes? Le divorce est permis pour des motifs tels que nul contrat, dans la vie civile, ne serait possible, s'il pouvait être résilié sur des prétextes aussi vagues. Encore une
législature, et nous tombons dans la communauté des femmes et la promiscuité des brutes; car la faiblesse de l'autorité maritale ne permettrait pas de s'arrêter à la polygamie des Orientaux. Les législateurs futurs auraient, pour justifier la communauté des sexes, les motifs que les législateurs passés et présents ont eus pour proposer une faculté de divorce aussi étendue; et si les uns y ont été déterminés par la fréquence des séparations, les autres s'excuseraient sur la multitude des concubinages. Car, n'en doutez pas, législateurs, déjà Ton contracte moins, et bientôt on ne contractera plus des liens avilis par l'extrême facilité de les rompre. « Du temps que les di- » vorces étaient en vogue chez les Romains, dit Hume dans » ses Essais, les mariages étaient rares au point qu'Auguîste se » vit obligé de forcer les citoyens à se marier. » Et quel intérêt pourrait faire supporter à l'homme les soins et les embarras domestiques, dans un pays où l'homme, avec une femme et des enfants, n'est pas sur, grâces à la faculté du divorce, d'avoir jamais une famille?
» Ainsi, depuis trois siècles qu'une philosophie humaine dicte des lois à l'Europe, elle lui a donné le divorce, la démagogie, lindifférentisme pour toute religion. La France, sa dernière conquête, a supporté le poids de ses mépris et de sou orgueil; vil sujet de toutes les expériences, et jouet de tous ses caprices, elle en a reçu le temps de la terreur, le règne des sans-culottes, la doctrine de Chaumette et de Marat, la tyrannie de Robespierre, le culte de la déesse Raison, et elle a pu s'appliquer ce que Tacite dit avec tant d'énergie des Bretons, derniers venus sous la domination romaine : In hoc orhis terrarum vetere famulatu novi nos et viles in excidium petimur. »
» Ainsi les mœurs de Tbomnie se sont corrompues à mesure que les lois de la société se sont affaiblies, et les lois se sont affaiblies à mesure que Icl mœurs se sont corrompues; ainsi les lois ont servi d'aiguillon aux désirs, lorsqu'elles n'ont plus servi de frein aux passions. Et qu'on ne donne pas