LIVRE V
Les destinées de l'empire Romain touchaient à leur fin; cette société politique non constituée s'affaiblissait par ses divisions, tandis que la société religieuse constituée, l'Eglise chrétienne, s'affermissait par les hérésies. Toutes les erreurs qui s'élevaient lui donnaientoccasion de développer ses dogmes, et de perfectionner sa discipline. La société religieuse se perfectionne, elle perfectionne en même temps la société politique; elle abolit tous les crimes sociaux, le divorce, l'exposition publique, l'esclavage, les combats de gladiateurs, l'imposture des oracles, l'apothéose de l'homme, etc. Ici les philosophes prennent leur microscope; ils observent avec une minutieuse malignité ce vaste spectacle; ils aperçoivent les passions de quelques empereurs, les intrigues de quelques courtisans, les fautes de quelques évéques, les disputes de quelques moines, la naissance de quelques sectes; ils aperçoivent de petits effets, mais les grandes causes, l'ordonnance générale du tableau échappent à leurs regards : l'œil malade de l'envie ne peut se fixer que sur les détails. Je la laisse à ses observations, et je continue.
La contiguité des provinces de l'empire Romain avait facilité les progrès de la religion chrétienne; elle s'était établie dans les Gaules avant l'invasion des Francs, et elle avait contribué, plus que les armes et la politique de Clovis, h la fondation de son empire. La société politique de l'empire Romain avait reçu la société religieuse; mais ces deux sociétés, dont Tune était constituée et l'autre ne l'était pas, n'avaient pu former une société civile; et leur union imparfaite, cause féconde de dissension entre le sacerdoce et l'empire, amenait insensiblement la ruine de l'État et la détérioration de la religion. Mais dans les Gaules, la religion constituée reçoit dans son sein une société politique constituée, ou qui a tous les germes de la constitution : l'identité de leurs principes établit entre elles une union parfaite et indissoluble; elles croissent, elles se développent ensemble. Désormais inséparables, elles s'affaibliront, elles périront,... elles renaîtront ensemble. L'Lglise avait résisté aux persécutions sanguinaires des
tyrans, aux persécutions astucieuses d'un apostat, à l'hérésie plus cruelle que Déce, plus astucieuse que Julien : toujours attaquée et toujours triomphante, elle résiste à l'ignorance des peuples et aux vices de ses ministres.
J'arrive au règne de Charlemagne, le fondateur et le héros de la société civile. Il recule au nord les bornes de la civilisation, en reculant les limites du christianisme et de la monarchie. Bienfaiteur de l'Europe, il en est ajuste tilre proclamé le chef par l'organe de la religion. Ainsi la vocation des païens à la foi chrétienne est consommée en Europe, comme la vocation des Barbares à la société civile.
La société religieuse, la société politique, s'étendent et se développent de concert.
La succession héréditaire du pouvoir politique, dans l'aîné des mâles, devient plus fixe; l'hérédité spirituelle du souverain Pontife devient plus indépendante : son élection, faite par le clergé de Rome, agréée par le peuple, était confirmée par l'empereur ou le pouvoir de la société politique, tant qu'il n'y eut, dans l'univers chrétien, qu'une société politique : et cela devait être ainsi pour maintenir entre la société religieuse et la société politique, une harmonie nécessaire à la conservation de la société civile.
Les philosophes auraient épargné à leurs lecteurs les conséquences absurdes qu'ils ont tirées de l'approbation que les empereurs, jusqu'à Louis-le-Débonnaire, ont donnée à l'élection des Papes^ s'ils eussent voulu considérer que le Pape n'est pas la pouvoir conservateur de la société religieuse, mais le chef de sa force publique extérieure et le premier de ses ministres; et que lui-même ne se qualifie que de lieutenant ou vicaire de Jésus-Christ, pouvoir conservateur de la société religieuse; et que, par conséquent, il est, dans la religion, moins que le monarque dans la société politique. En effet, le Pape a au-dessus de lui une autorité extérieure, celle du concile général '; et le
' Je m'énonce conformément aux sentimenls de l'Église Gallicane, consi-