LIVRE VI
à mesure qu'elle avance en âge, si je puis me servir de celte expression, elle jette dans la société de plus profondes racines. Et qu'on ne dise pas que la révolution Franraise a été une révolution purement politique; il serait plus vrai de dire qu'elle a été purement religieuse, et qu'au moins dans ceux qui l'ont secrètement dirigée, et à l'insu même de ceux qu'ils faisaient mouvoir, il y a eu encore plus de fanatisme d'opinions religieuses, que d'ambition de pouvoir politique.
Dans la première réforme de la religion en Angleterre, sous Henri VIII, les évèques souscrivirent presque tous à la suprématie que s'arrogea ce prince dans les matières de religion; et, peu de temps après, joignant la lâcheté à l'apostasie, les ecclésiastiques des deux chambres du Parlement signèrent la sentence de cassation du troisième mariage du roi avec Anne de Clèves, sentence évidemment inique, et rendue sur les prétextes les plus frivoles. Sous Edouard VI, successeur immédiat de Henri VIII, tous les évêques prostituèrent leur ministère à l'autorité civile, et reçurent des commissions du roi qui leur donnait pouvoir d'ordonner des prêtres, de les déposer, en un mot, de faire tous les devoirs de la charge pastorale. Dans le clergé inférieur, sur seize mille ecclésiastiques dont le clergé d'Angleterre était composé, les trois quarts, selon Burnet, renoncèrent au célibat et embrassèrent la Réforme. Lorsque, sous Elisabeth, l'ancien culte rétabli par Marie eut été de nouveau aboli, et qu'on eut poussé les choses aux dernières extrémités, les évoques, réduits à quatorze, témoignèrent plus de fermeté; mais ils ne furent secondés que par cinquante ou soixante ecclésiastiques. La noblesse ne fut pas plus ferme que le clergé dans la foi de ses pères; elle se laissa prendre à l'appât de l'intérêt, comme le clergé s'était laissé gagner à l'attrait de la licence, ou intimider par la terreur. Henri VIII, pour engager sa noblesse dans ses sentiments, vendit aux gentilshommes de chaque province les terres des couvents qu'il avait supprimés, et les leur donna à fort bas prix. Elisabeth, à l'exemple de son père, et pour attacher la
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noblesse à sa reforme, et surtout à sa primauté ecclésiastique, qui, dans une femme, était un rapport infiniment peu nécessaire ^ leur 6t don d'une partie des biens des évéques, seuls biens qui jusqu'alors eussent é(é respectés. En6n le peuple, entraîné par l'exemple de ses conducteurs dans toutes les variations religieuses dont l'Angleterre fut le théâtre, quitta l'ancienne religion sous Henri YIII, s'en éloigna davantage sous Edouard YI, y revint sous Marie, l'abandonna de nouveau sous Elisabeth, avec une facilité si déplorable, et si peu d'attachement à la nouvelle doctrine qu'on lui faisait embrasser, qu'il y a de l'apparence, dit Burnet, que, si le règne d'Elisabeth eût été court, et qu'un prince de la communion Romaine eût pu parvenir à la couronne, on aurait vu les Anglais changer avec autant de facilité qu'ils l'avaient fait sous le règne de Marie. Ce fut précisément cette crainte qui coûta la vie à l'infortunée Marie Stuart, héritière présomptive d'Elisabeth, et très-attachée à la religion catholique; et le temps, qui délie la langue de l'histoire, ne laisse plus de doute sur celle vérité \
' Je crois qu'on pourrait mettre avec succès cette reine infortunée sur la scène tragique. Ce sujet serait plus national qu'on le pense, (on sait qu'elle était reine douairière de France; et il purifierait le théâtre des rapsodies fanatico-politiques dont un Racine réformé l'a souillé dans la révolution.
Les maisons royales et catholiques de Stuart, de Bourbon, d'Autriche et de Savoie ont déjà fourni des victimes à la rage et aux complots philosophiques. Le même sort attend toutes les autres maisons régnantes quelle que soit leur religion, parce qu'on en veut à la constitution politique des socié(és comme à la constitution religieuse. Je prie ceux qui en douteraient de méditer le passage suivant de la Vie de Voltaire, par Condorcet. « Il me semble du moins qu'il » était possible de développer davantage les obligations éternelles que le genre )) humain doit avoir à Voltaire. Les circonstances actuelles la révolution
Française; en fournissaient une belle occasion. Il n'a point vu tout ce qu'il a n fait; mais il a fait tout ce que nous voyons. Les observateurs éclairés, ceux qui > sauraipnt écrire l'histoire, prouveront à ceux qui savent réfléchir, que le » premier auteur de cette grande révolution, qui étonne l'Europe, et répand » de tout côté l'espérance chez les peuples et l'inquiétude dans les cours, c'est » sans contredit Voltaire. C'est lui qui a fait tomber la première et la plus for- ') midable barrière du despotisme, le pouvoir religieux et sacerdotal. S'il n'eût