LIVRE VI
Une honorable rivalité a animé tous les ordres à la défense de la religion. Dans un temps où trop souvent l'homme du naonde rougissait de sa foi, l'homme de la société, le noble, l'a hautement confessée. L'appât des biens du clergé vendus à vil prix n'a pu l'ébranler, et la noblesse a rejeté avec horreur ces dons empoisonnés. Le troisième ordre l'a disputé aux deux autres de fidélité et de courage; jusque dans les dernières classes du peuple, pour lequel la séduction paraissait inévitable, parce qu'on n'avait rien changé au matériel de la religion, la religion catholique et la monarchie ont eu leurs confesseurs et leurs martyrs; et l'on a déjà remarqué que l'autorité de la Convention a échoué contre le projet d'abolir la solennité du dimanche, comme la puissance de l'exécrable tyran de la France a commencé à décliner du moment qu'il a osé faire délibérer sur l'existence de l'Etre suprême.
On doit observer avec un extrême intérêt, que dans le même temps que les ministres de la société religieuse défendent la religion avec une fidélité qu'on ne retrouve aussi pure, aussi entière, dans aucune époque de l'histoire de l'Église, les ministres de la société politique, ou la noblesse, défendent le gouvernement avec une fidélité qu'on ne retrouve aussi intacte dans aucune époque de l'histoire de la monarchie. Et lorsqu'on voit le dévouement généreux des Bourbons à cette cause sacrée, la valeur héroïque des Condé, il est consolant de penser que la renommée, en publiant leur histoire, n'aura pas de feuillets à déchirer i : en sorte qu'il est vrai de dire que, si l'esprit d'indépendance et de rébellion s'est propagé dans quelques esprits, les principes conservateurs des sociétés se sont épurés et affermis dans les cœurs.
quelle le peuple Romain passa sous une domination monarchique, malgré sept siècles d'habitudes républicaines, car Rome ne fut jamais purement monarchique, on peut juger s'il est possible de faire passer la France sous un gouvernement républicain, malgré quatorze siècles d'habitudes monarchiques.
' Tout le monde connaît l'allégorie ingénieuse que présente un des tableaux delà galerie de Chantilly.
g4 THÉORIV: DU POUVOIR.
On ne manquera pas de dire que toutes les sociétés religieuses ont eu des marlyrs *; je le sais, et jamais l'erreur n'aurait fait de prosélytes, si elle n'eût eu quelques caractères de la vérité. Ce ne sont pas les hommes que je considère, mais les sociétés; et je demande, que sont devenues ces sectes autrefois si célèbres et si répandues, dont le berceau a été arrosé du sang de leurs fauteurs? Elles ont disparu : cette semence stérile n'a point porté de fruits, ce sang a arrosé en vain une terre iniéconde; il ne reste plus de traces de l'orgueilleuse science des docteurs, ni de l'invincible opiniâtreté des disciples; parce que les uns n'ont prêché que leurs propres pensées, et que les autres n'ont souffert la mort que pour soutenir des opinions, et non pour défendre des sentiments, ou pour attester des faits.
Non-seulement l'Église catholique se perfectionne au dedans, mais elle s'étend au dehors, et elle fait des conquêtes sur l'idolâtrie, en même temps que la civilisation en fait sur l'état sauvage : en sorte que, s'il était possible que la société catholique fut détruite, il n'y aurait plus pour les peuples sauvaf^es de moyens de parvenir au bienfait de la civilisation; car les philosophes veulent bien être les apôtres de leur doctrine, mais ce n'est que malgré eux qu'ils en sont quelquefois les martyrs.
J'ai dit que les sociétés religieuses non constituées avaient un principe intérieur de dépendance et de détérioration, qui
» Je crois, dit Pascal, des témoins qui se font égorger. Rien de plus vrai; mais Pascal n'a voulu parler que des apùlres ou des premiers disciples, seuls martvrs de la religion chrétienne, qui soient morts pour attester la vérité d^un fait 'l'a résurrection; dont ils avaient été les témoins. Rien de semblable ne s'est vu dans la religion idolâtre, ni dans aucune secte de la religion Juive ou chrétienne; et l'on n'a jamais entendu dire que personne soit mort pour attester • qu'il avait vu les métamorphoses de Jupiter, les conversations de Mahomet avec l'ange Gabriel, ou les disputes de Luther avec le diable. Ainsi, ceux qui ont conclu que le raisonnement de Pascal ne valait rien, parce que toutes les sectes ont eu des martyrs, ont raisonné faux eux-mêmes, eu ce qu'aucune secte n'a eu des témoins.
Un savant Anglais a fait un ouvrage sous ce titre: X/ï religion chrétienne prouvée par un seul fait fia résurrection).