LIVRE VI
les conduisait infailliblement à leur destruction : et j'ai remarqué ce même principe de dégénération dans les sociétés politiques non constituées. « En effet, ai-je dit, les sociétés po- » litiques sont agitées jusqu'à ce que les rapports contraires » à la nature des êtres soient détruits ou changés, et que l'in- » vincible nature ait repris son empire. Ces sociétés seront » donc faibles en elles-mêmes; donc elles seront dépendantes, » et elles ne pourront faire cesser l'agitation produite par le h conflit des volontés de la nature et des volontés de l'homme, » que par une agitation plus forte ou un danger plus pressant, » c'est-à-dire, en portant sans cesse la guerre au dehors ou » en la redoutant. Rome ne put maintenir la tranquillité dans » son sein, qu'en portant la guerre dans tout l'univers; » Athènes ne fut paisible que tant qu'elle eut à redouter ses » voisins *. » Ces principes sont exactement et entièrement applicables aux sociétés religieuses non constituées ou aux sectes; nées dans la guerre, elles ne se soutiennent que par l'opposition. Le christianisme, qui ne prescrivait qu'humilité à Vesprit, désintéressement au cœur, mortification aux sens, n'excita aucun trouble dans l'Empire, et c'est une louange que les païens eux-mêmes lui donnaient. Il s'étendit par la seule force de son principe intérieur, semblable au grain de sénevé qui se développe, ou à la pâte qui fermente; mais la Réforme, qui permettait l'orgueil à Y esprit, l'intérêt au cœur, les jouissances aux sens, puisqu'elle autorisait les inspirations particulières, le pillage des propriétés religieuses et le divorce, mit d'abord l'Europe en feu. Des guerres de trente ans, des dévastations innouïes, furent les jeux de son berceau; la France, l'Allemagne, l'Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, la Bohême, la Pologne, où elle s'était introduite, furent en proie aux horreurs des discordes civiles; l'Espagne, l'Italie, le Portugal, oii elle n'avait pu pénétrer, furent tranquilles. Ce sont des faits incontestables : et qu'on ne dise pas que les Réformés
' r* part. liv. I" chap. m. Tom. I, pag. oo, 56.
ne furent pas toujours les agresseurs; car il est évident que la secte qui s'élève est nécessairement agressive, quoique ses fauteurs ne soient pas toujours et dans toutes les rencontres les premiers attaquants. La Réforme a été la cause des troubles passés, puisqu'elle est la cause des troubles présents *; et la guerre actuelle n'est, à le bien prendre, que l'effet du fanatisme des opinions qui ont pris naissance dans le sein de la Réforme, et qui suivent nécessairement de ses principes. Nonseulement la Réforme a été et est encore cause de trouble, mais elle doit l'être; elle le sera toujours nécessairement, et malgré ses sectateurs eux-mêmes, parce que l'on peut dire de la société religieuse, comme de la société politique : « Si le » législateur, se trompant dans son objet, établit un principe » différent de celui qui naît de la nature des choses, la société » ne cessera d'être agitée, jusqu'à ce que le principe soit dé- » truit ou changé, et qtie l'invincible nature ait repris son » empire. »
J'ai dit que la Réforme ne se soutenait, même aujourd'hui, que par l'opposition, c'est-à-dire, qu'elle ne pourrait subsister, si elle n'avait une autre religion à attaquer, ou si elle ne craignait d'en êtreattaquée. Les sermons des premiers prédicateurs de la Réforme et de toutes les réformes, leurs ouvrages, les écrits et les discours de ceux qui sont venus après eux, ne sont que des déclamations virulentes contre l'Église Romaine, les désordres réels ou supposés, mais toujours exagérés, de la cour de Rome, l'idolâtrie et la superstition du culte catholique. Encore aujourd'hui, les livres d'histoire, de morale, de littérature, et jusqu'aux almanachs qui grossissent, à l'insu du reste de l'Europe, le trésor de la littérature Allemande, sont écrits dans le môme esprit; et parce que les Réformés donnent le ton à l'Allemagne savante, et y exercent comme ailleurs le despotisme littéraire le plus absolu ^ tous ces ouvrages sont
' Voyez les Procès-verbaux de l'assemblée du clergé de France de 174o, séance 56.
^ Le parti philosophique disposait, en France, de toutes les réputations. On