LIVRE VI
sera le roi de ces sociétés. Ce n'est point ici une métaphore, et le lecteur instruit me dispense sans doute de la preuve d'une vérité plus évidente que les vérités géométriques les plus élémentaires.
Si l'imperfection des institutions agit sur l'homme et le déprave, la dégénération de l'homme réagit sur le gouvernement, et le corrompt. L'or, chez quelques peuples, est devenu l'unique mobile du gouvernement, comme il est l'unique passion de l'homme. « La Suisse, dit la Politique des Cabinets, sans » désirs, ou du moins sans espoir de conquêtes, sans éclats, » sans activité au dehors, ne forme de prétentions, de projets » que pour de l'argent, et l'argent est devenu l'unique but, » le grand objet de sa politique. »
Cette passion du gain est cupidité dans une nation forte, avarice dans une nation faible; et l'Anglais attaque à main armée le commerce de toutes les nations, par le même principe qui fait qu'un Hollandais vit du pain et de fromage, pour pouvoir l'emporter sur les autres peuples commerçants, par le bas prix du transport; que le Genevois se tourmente de spéculations, calcule les probabilités de la vie et de la mort, pour pouvoir placer son argent au plus haut intérêt; et que le Juif prêt à usure, achète des haillons et des bouquins, pour soutenir sa misérable existence.
La religion, qui ordonne le mépris des richesses, même alors qu'on en use, place donc l'homme dans son véritable état de force et d'empire, qui consiste à user en maître de tout ce qui n'est pas lui et qui n'est fait que pour lui.
Un peuple constitué ou perfectionné doit donc avoir l'amour de Dieu dans la société religieuse, l'amour de l'homme dans la société politique, et le mépris de la propriété. Observons dans les peuples les effets de ces sentiments, effets que les écrivains politiques ont aperçus, sans en connaître la cause.
L'auteur de YEsprit des lois accuse les Espagnols d'orgueil et de paresse; mais il rend justice à leur extrême bonne foi dans le commerce, reconnue de toutes les nations de l'Europe.
120 THÉOllIE DU POUVOIR.
« Cette qualité admirable, dit-il, jointe à leur paresse, forme » un mélange dont il résulte des effets qui leur sont perni- » cieux : les peuples de l'Europe font sous leurs yeux tout le » commerce de leur monarchie. » Cet auteur attribue la paresse de l'Espagnol à son orgueil, et son désintéressement à son climat. Il ne peut pas y avoir d'excès dans le désintéressement et la bonne foi d'un peuple, mais il y en a toujours dans son indolence : à cet égard l'Espagnol n'est pas exempt de reproche; mais il s'en faut bien que Montesquieu ait assigné les vraies causes du caractère de ce peuple estimable. Sa paresse, son orgueil et sa bonne foi ont un principe commun, l'amour de l'homme et le mépris de la propriété; il travaille peu, parce qu'il n'a pas d'attachement à la propriété; il est juste et fidèle, parce qu il aime l'homme; il est fier, parce qu'il s'estime luimême et qu'il a le noble sentiment de l'empire que l'homme doit exercer sur tout ce qui n'est pas lui. « Les Chinois au con- » traire, dit le même auteur, ont une activité prodigieuse, et » un désir si excessif du gain, qu'aucune nation commerçante
» ne peut se fier à eux Chaque marchand chinois a trois
» balances, une forte pour acheter, une légère pour vendre, et » une juste pour ceux qui sont sur leurs gardes. »
Il ne faut pas sortir de l'Europe pour trouver des peuples excessivement actifs, avides de gain, et peu délicats sur les moyens qu'ils emploient pour étendre leur commerce et grossir leurs richesses. Qu'un marchand de Pékin me trompe avec une balance dont je ne puis vérifier le défaut, qu'un commerçant Européen avilisse le papier que j'ai dans les mains, par un agiotage dont je ne puis connaître le secret, je n'y vois d'autre différence que celle qu'établit entre les peuples le degré de leurs connaissances. Ces peuples avides sont bas et rampants, s'ils sont faibles; insolents, s'ils sont forts; parce que les uns attaquent la propriété d'autrui avec la ruse, et les autres avec la force, et que l'amour de la propriété avilit ceux-ci, comme Texcès des richesses enorgueillit ceux-là. L'Espagnol est donc paresseux, juste et fier; et le principe de ses défauts, comme de