‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 72 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

» il, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion » chrétienne, et ose avancer que de véritables chrétiens ne » formeraient pas un État qui pût subsister. Pourquoi non? » ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, » et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir. Ils sen- » tiraient très-bien les droits de la défense naturelle : plus ils » croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à » la patrie. » Montesquieu, en cet endroit, si juste appréciateur de la religion chrétienne, se laisse entraîner un moment après, par son système des climats, à des conséquences insoutenables, tirées de la situation respective des États catholiques et des pays Réformés. Il avance que les pays catholiques et les pays protestants sont situés de manière qu'on a moins besoin de travail dans les premiers que dans les seconds, c'est-à-dire, comme il l'explique dans une note, que l'homme a plus à travailler dans le Nord que dans le Midi : de là il conclut que la religion Réformée, qui supprime toutes les fêtes, a trouvé plus de facilité à s'introduire dans le Nord que dans le Midi. C'est expliquer un grand effet par une raison fausse et petite. L'homme au contraire a beaucoup plus à travailler dans le Midi, parce que dans les pays du Midi se trouvent toutes les productions qui demandent la culture à bras, comme la vigne, l'olivier, le mûrier, les arbres à fruits, etc., au lieu que l'homme dans le Nord n'a que ses troupeaux qui n'occupent pas l'homme, et ses champs qui n'occupent que les animaux. Aussi les goûts des hommes désœuvrés, celui du tabac à fumer et des boissons enivrantes, sont-ils plus répandus dans le Nord.

S'il fallait cherchera la propagation de la Réforme dans le Nord une autre cause que celle que j'ai puisée dans la constitution des États qui Ton adoptée, on la trouverait dans l'affranchissement du joug de l'abstinence et du jeûne, plutôt que dans la suppression de quelques fêtes.

On a déjà remarqué que la religion protestante est plus favorable au commerce, parce qu'elle permet à l'homme de se transporter partout où son commerce l'appelle, et qu'un Ré-

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l'ormé, au moins Calviniste, zélé sectateur de sa croyance, peut »'n remplir seul les devoirs; ce qu'un catholique ne peut pas faire. Aussi tous les pays protestants sont ils très-commerçants; mais ce n'est la qu'une raison secondaire, et il y en a une beaucoup plus profonde. Si, comme le dit V Esprit des lois, le mahométisme agit sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l'a fondé, on peut dire que la Réforme agit sur ses sectateurs avec cet esprit à'intérét qui l'a fondée. L'intérêt a fondé ces sectes, et il en est encore le pouvoir.

L'or est devenu la divinité extérieure et sensible des sociétés commerçantes et républicaines, qui sont aussi plus riches en général que les sociétés catholiques; et il ne peut y en avoir d'autre motif que celui que j'indique, puisque les pays protestants sont en général moins fertiles, et que, si le Protestant est plus intéressé, le Catholique est aussi laborieux. Remarquez aussi que \e pouvoir conservateur de la religion ne connaît que l'or qui puisse lui disputer l'empire dans le cœur de l'homme, puisqu'il nous avertit lui-même qu'on ne peut servir à la fois Dieu et hs richesses '; et il nous prévient, pour que nous n'en soyons pas étonnés, que les enfants du siècle sont plus habiles que ses disciples dans l'art de faire fortune, parce que sa religion n'a été fondée que sur le désintéressement et le détachement des biens de la terre. C'est dans les principes créateurs des diverses religions et des divers gouvernements, et non dans quelques jours de plus ou de moins consacrés au travail, qu'il faut chercher la cause d'un effet général et très-sensible. Mais le commerce n'est si fort en faveur dans les sociétés non constituées ou les républiques, que parce qu'il place l'homme à l'égard de son semblable, dans l'état sauvage, tel qu'il peut exister au sein des sociétés policées, et qu'il s'allie naturellement avec des gouvernements où les lois ne sont que les volontés particulières de l'homme dépravé. Cette assertion paraît un paradoxe; venons à la preuve. Quel est le caractère de

' >'on potesiis Deo servire, elmammonae.

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l'état sauvage? C'est de placer les hommes, les uns à l'égard des autres, dans un état de guerre ou d'envahissement de la propriété : or le commerce ', tel qu'il se pratique presque partout en Europe, est un envahissement réel de la propriété d'autrui; et lorsqu'on voit le marchand n'avoir aucun prix réglé pour ses marchandises, le commerçant spéculer sans pudeur sur le papier empreint du sceau funeste de l'expropriation la plus odieuse, le négociant, quelquefois le plus accrédité, faire arriver en poste de la maison voisine des courriers haletants de sueur et de fatigue, pour répandre une nouvelle politique qui puisse hausser le prix des effets qu'il veut vendre, ou faire baisser le prix de ceux qu'il veut acheter, on a sous les yeux, réellement et sans métaphore, le spectacle hideux d'une bande de sauvages qui se glissent dans l'obscurité, pour aller enlever la chasse de leur ennemi, ou incendier son habitation. Je dis plus, et sans recourir à ces abus malheureusement trop communs, je soutiens que le commerce, même le plus honnête, place nécessairement les hommes, les uns à l'égard des autres, dans un état continuel de guerre et de ruse, dans lequel ils ne sont occupés qu'à se dérober mutuellement le secret de leurs spéculations, pour s'en enlever le profit, et élever leur commerce sur la ruine ou la diminution de celui des autres; au lieu que l'agriculture, dans laquelle tous les procédés sont publics et toutes les spéculations sont communes,

' Je ne parle que du commerce en général, et bien plus encore du commerce chez quelques peuples étrangers, que du commerce de France; et je dois à celui-ci la justice de reconnaître qu'un grand nombre de commerçants, qui exerçaient avec autant de probité que d'intelligence cette profession, utile lorsque de sages institutions empêchent l'extension illimitée de ses spéculations, et mettent des bornes à l'accumulation immodérée de ses profits, ont paru aux tyrans de la France dignes, par leurs vertus, d'êtres associés aux persécutions honorables qu'ils faisaient essuyer aux membres des professions sociales, de périr avec la noblesse, ou de souffrir avec elle, victimes de leur fidélité à la religion et à la monarchie, et qui, rentrés en France, méritent d'être appelés par la noblesse elle-même, à partager ses devoirs dans la société constituée, comme ils ont partagé ses malheurs dans la société en révolution.

réunit les hommes extérieurs dans une communauté de travaux et do jouissances, sans diviser les hommes intérieurs par la crainte de la concurrence ou la jalousie du succès. Aussi l'agriculture doit-elle être le fondement de la prospérité publique dans une société constituée, comme elle y est la plus honorable et la plus utile des professions qui ne sont pas sociales; et le commerce est, dans une société non constituée, le fondement de la fortune publique, comme il est, dans ces mômes sociétés, la source de toute considération personnelle.

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