DE LA THÉORIE DU POUVOIR RELIGIEUX
J'ai traité dans cet ouvrage les questions les plus délicates de la politique et de la religion; et s'il est difficile que je n'aie pas aperçu quelque vérité intéressante, il est possible que je sois tombé dans quelque erreur involontaire.
Animé du seul motif de chercher la vérité, du seul désir de la répandre, je n'ai point porté dans la recherche de la vérité les préventions d'un homme de parti, ni dans sa publication l'orgueil d'un réformateur. Je reconnais en politique une autorité incontestable, qui est celle de l'histoire, et dans les matières religieuses, une autorité infaillible, qui est celle de l'Église; et je soumets à l'autorité de l'Église la partie de mon
ouvrage qui traite de la religion, comme j'en soumets la partie politique à l'autorité des faits; et ma soumission à l'Église est entière, parce qu'elle n'est pas aveugle.
Ce n'est qu'avec une extrême défiance de moi-même que je publie celte seconde partie de mon ouvrage. J'ai voulu consulter l'autorité la plus respectable qu'il puisse y avoir dans l'Église; des lettres écrites dans ce dessein ne sont pas parvenues; il n'existait aucun corps en France, ou pour mieux dire, aucun corps de Français dont la décision pût être pour moi un garant de l'opinion générale, et me répondre que je ne m'étais pas écarté des vrais principes : et il m'a paru que l'opinion générale, ou la société, pouvait seule être juge compétent du nouveau rapport sous lequel je considère l'ordre social. Mes erreurs, après tout, ne sauraient être dangereuses : ce ne sont pas celles que l'ignorance propage, mais celles que l'orgueil défend, qui font le malbeur des sociétés.
Les uns trouveront peut-être que je mets trop de politique dans la religion, et les autres, trop de religion dans la politique : je répondrai aux premiers par ces paroles du divin fondateur de la religion chrétienne : « Toute puissance m'a été » donnée dans le ciel et sur la terre; » et dans celles que nous lui adressons nous-mêmes : « Que votre volonté soit faite sur » la terre comme dans les cieux. » Je répondrai aux seconds par ces paroles du coryphée de la philosophie : « Jamais État » ne fut fondé, que la religion ne lui servît de base. »
J'ai voulu prouver qu'en supposant l'existence des êtres sociaux, Dieu et l'homme intelligent physique, tel qu'il a été et tel qu'il est, le gouvernement monarchique royal, et la religion chrétienne catholique, étaient nécessaires; c'est-à-dire tels qu'ils ne pourraient être autres qu'ils ne sont, sans choquer la nature des êtres sociaux, c'est-à-dire la nature de Dieu, et celle de l'homme en société.
Or l'existence de l'homme n'est pas un problème; et pour connaître ce qu'il est dans la société, ce ne sont pas les systèmes des philosophes qu'il faut consulter, mais le témoignage
de l'histoire et celui de nos sens; c'est-à-dire qu'il faut juger l'homme de la société par ses œuvres publiques et sociales.
Quant à l'existence de Dieu, elle se prouve h l'homme physique par les œuvres extérieures de Dieu, je veux dire par la création; elle se prouve à l'homme intelligent par le raisonnement, dont cette partie de mon ouvrage a été le développement, et que je réduis ici à sa plus simple expression, pour la satisfaction de celui qui voudra le méditer, et même pour la commodité de celui qui voudra le combattre.
Les hommes pensent à Dieu : donc Dieu peut être, car les hommes ne peuvent penser qu'à ce qui peut être.
Les hommes ont le sentiment de Dieu : donc Dieu est : car les hommes ne peuvent avoir le sentiment que de ce qui est.
Les hommes pensent à Dieu, puisqu'ils ne peuvent même nier son existence, sans penser à lui.
Les hommes ont le sentiment de Dieu; car le sentiment dans l'homme est amour ou crainte; l'amour ou la crainte se manifestent nécessairement dans l'homme par un acte extérieur et matériel, ou par l'action de ses sens; et comme l'amour est principe de production et de conservation, la crainte principe de destruction, l'amour se manifestera par un acte qui produit ou qui conserve, et la crainte par un acte qui détruit.
Cet acte extérieur et matériel du sentiment, cet acte de l'amour et cet acte de la crainte, cet acte qui produit ou qui conserve, et cet acte qui détruit, je les retrouve, sous le nom de sacrifice, dans les deux sociétés religieuses qui comprennent tous les hommes, tous les temps et tous les lieux, dans la société religieuse de l'unité de Dieu, ou le monothéisme, et dans la société religieuse de la pluralité des dieux ou \e polythéisme. Je retrouve ce sacrifice non-seulement dans les deux sociétés religieuses, mais dans tous les âges et tous les états de ces deux sociétés religieuses; et je conclus que la société humaine ne peut pas plus exister sans l'un ou sans l'autre de ces sacrifices, qu'elle ne peut exister sans l'une ou sans l'autre de ces religions. Et en effet, je vois en France, l'idolâtrie remplaçant
le cbrislianisme; je vois le sacrifice du polythéisme, la prostitution et le meurtre, remplaçant le sacrifice du monothéisme, ou le don pur et sans tache de l'homme et de la propriété.
Je conclus donc qu'il y a eu dans toutes les sociétés humaines le sentiment de Dieu; puisque je vois, dans toutes les sociétés humaines, l'acte extérieur et matériel de ce sentiment : or les hommes ne peuvent avoir le sentiment que de ce qui est : donc Dieu est. Si Dieu est, si l'homme existe, il y a société entre eux; car entre deux êtres semblables et coexistants il y a nécessairement un rapport; la société est la réunion d'êtres semblables : donc il y aura réunion entre Dieu et les hommes; donc il y aura parole de Dieu aux hommes, puisque la parole est le seul moyen de réunion, qui nous soit connu, avec des intelligences unies à des corps; donc il y aura écriture, qui n'est que la parole fixée, transmissible à tous les temps, et transporlable dans tous les lieux, parce que les intelligences vivent dans tous les temps et dans tous les lieux.
La société est la réunion d'êtres semblables, réunion dont la fin est leur conservation mutuelle. Doncil y aura, dans la société, un pouvoir conservateur qui agira par une force conservatrice; et comme la société est un être général ou extérieur, le pouvoir sera extérieur et la force sera extérieure. Le pouvoir qui est Dieu même sera extérieur, comme la force ou les ministres de son culte sont extérieurs. Ici je soumets une réflexion importante à ceux qui croient à l'existence d'un Être suprême, justice, bonté et sainteté.
On conçoit pourquoi Dieu a laissé marcher dans leurs voies les nations idolâtres; pourquoi il a permis que la connaissance de ses perfections s'effaçât du milieu de ces sociétés qui ne conservaient pas l'homme, puisque, par l'apothéose, elles en faisaient un dieu, et que, par l'esclavage, la prostitution et l'assassinat religieux, la férocité des guerres, l'atrocité des spectacles, l'exposition publique, etc., elles le rabaissaient audessous de la condition des animaux mêmes. 31ais que la société chrétienne, qui a commencé par toutes les vertus parti-
culières et qui continue par toutes les vertus publiques, soit depuis dix-huit cents ans dans une erreur aussi grossière que celle de prostituer ses adorations à des signes sans réalité, c'est ce qui me paraît bien plus difficile à accorder avec la bonté de Dieu, qu'il ne peut Tèlre d'accorder la présence réelle avec sa puissance. Je ne conçois pas, il est vrai, comment Dieu même peut être présent sous des signes extérieurs, lors même que la méditation me montre, comme un rapport nécessaire dérivé de la nature des êtres sociaux, qu'il doit être extérieur sous des signes ^resen^s et sensibles; mais je conçois comme une injustice envers la société, c'est-à-dire, comme un rapport contraire à la nature de Dieu juste, qu'il permette à des sociétés qui conservent l'homme, de détruire Dieu.
On ne manquera pas de m'objecter l'exemple des sociétés Réformées, qui ne croient pas à la présence réelle, et l'on croira rétorquer contre moi l'argument dont je me suis servi. Je répondrai, l'histoire à la main, que je conçois, comme un rapport nécessaire, que des sociétés, qui ont commencé par le crime, continuent par l'erreur. Or toutes ces sociétés ont commencé par la volupté, l'intérêt et la terreur; elles se sont écartées des lois ou rapports nécessaires qui dérivent de la nature des êtres, et dès-lors elles ont cessé de conserver Dieu, de conserver l'homme. Toutes les révolutions religieuses et politiques ont eu le même principe, l'orgueil et la faiblesse, et les mêmes crimes contre l'homme et contre la propriété ont signalé leurs commencements et leurs progrès. S'ils ont été plus publics dans la révolution de France, comme dans celle d'Angleterre, c'est que, la révolution y ayant été à la fois politique et religieuse, les crimes qui l'ont signalée oui été commandés par l'autorité des opinions et par celle de la force, c'est-à-dire, par l'autorité religieuse et l'autorité politique à la fois; au lieu que dans les révolutions purement religieuses ou les réformes, les mêmes crimes ont été moins publics, parce qu'ils n'ont été commandés que par l'autorité des opinions. J'énoncerais sur ce sujet une vérité plus sévère encore et plus importante, vérité IL 8
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dont la révolution de France me fournirait une trop juste application, si elle ne présentait pas un caractère moins général que toutes celles dont j'ai fait la base de mes principes.
Telle est en peu de mots la marche et l'analyse de mes preuves de la nécessité, ou ce qui est la même chose, de la divinité de la religion chrétienne, et de la nécessité, oserais-je dire, de la divinité du gouvernement monarchique. Qu'on ne m'accuse pas de m'enfermer dans un cercle vicieux, et de supposer ce qui est en question. Je ne suppose rien que deux faits incontestables, l'existence de Dieu et l'existence de l'homme. Difx est, l'ho31me existe : toute l économie de la société religieuse et de la société politique tient à ces deux faits, et c'est avec raison que j'ai dit, dans la préface de cet ouvrage, qu'on ne pouvait attaquer mes principes sur les sociétés religieuses et politiques, sans nier Dieu, sans nier Vhomme.
Je ne m'érige ni en législateur de l'Etat, ni en réformateur de l'Église : et bien loin de penser que ce soit à la raison de l'homme à constituer la société politique et la société religieuse, je suis convaincu, et je crois l'avoir démontré, que c'est à la société politique et à la société religieuse à constituer l'homme intelligent et physique; et je ne regarde les législateurs les plus célèbres et les réformateurs les plus vantés, que comme des insensés qui ont osé mettre leurs volontés particulières à la place des volontés éternelles de la nature, ou des corrupteurs qui, donnant à la société pour lois leurs propres passions, ont légalisé, si je puis le dire, les passions de la société.