‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 83 sur 202 · INTITULÉ · texte numérisé non relu

INTITULÉ

ESQUISSE D'UN TABLEAU HISTORIQUE DES PROGRÉS DE L'ESPRIT HUMAIN. 179o.

Au moment que mon ouvrage sortait de la presse, il m'est parvenu un écrit posthume de Condorcet, intitulé : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain.

Cet ouvrage, qui n'est que le sommaire d'un ouvrage plus étendu, est divisé en dix époques, ou périodes, dont les neuf premières sont consacrées à retracer les révolutions survenues dans l'état des sciences et des arts, et les changements qu'elles ont produits dans le système religieux et politique des nations, depuis l'établissement des premières peuplades, jusqu'à la formation de la république Française. Dans la dixième, l'auteur embouche la trompette prophétique, et il dévoile à l'univers les grandes destinées de l'homme et des sociétés.

En rapprochant cette dernière partie de VEsquisse des progrès de r esprit humain, des écrits philosophiques qui l'avaient précédée, écrits dont la Déclaration des droits est l'analyse, et la république Française l'application, on peut regarder l'ouvrage de Condorcet comme X apocalypse de ce uowvqX Évangile. En effet, l'auteur y présage, non dans un style figuré, mais dans un langage scientifique, le sort futur de la société philosophique dont il se croit un des fondateurs; et le tableau qu'il

fait (Ju bonheur réservé à l'homme social, parvenu même à torce de vertus et de connaissances à prolonger indéfiniment son existence physique, ne peut être comparé qu'à la magnifique description que fait l'écrivain sacré, dans son livre mystérieux, de la Jérusalem céleste ^'wVc/airera un jour éternel, oicla mort ne sera plusy et où il n'y aura plus ni deuil, ni plainte, ni douleur.

La fanatique peinture que fait ce philosophe, de sa société hypothétique, peut nous expliquer l'inconcevable phénomène qu'a présenté la France révolutionnaire, où l'on a vu des hommes commander froidement à leurs hordes dévastatrices la désolation et la mort de leurs concitoyens, de leurs parents, de leurs amis, par pur amour de la postérité; annoncer le projet, même la nécessité de réduire de moitié la population de letir patrie; et justifier peut-être à leurs propres yeux ces horreurs inouïes dans les fastes de la méchanceté humaine, par l'avantage d'assurer aux générations futures, des lumières, des vertus, une félicité, dont Gondorcet dit lui-même, guon ne peut pas se former une idée.

Ce sage, qui ne veut pas que la philosophie moderne soit aussi moderne qu'on le pense, va parcourant les siècles et les nations, cherchant çà et là quelque penseur isolé qui ait nié l'existence de Dieu, et attaqué la monarchie et la religion, pour en faire un des pères de la philosophie. Ce n'est pas sans étonnement qu'on voit figurer dans cette généalogie l'ordre des Templiers, accusés de mœurs dissolues, coupables surtout de grandes richesses, et dont l'auteur veut que la destruction ait eu pour cause la crainte qu'inspiraient aux rois et aux prêtres la hardiesse de leurs opinions philosophiques.

Cette assertion ne paraît dabord que hasardée; mais elle mérite une attention sérieuse, lorsqu'on la rapproche de l'aveu prétendu fait par un adepte, au commencement de la révolution de France, que le devoir de venger la mort du Grand- Maître des Templiers, et la destruction de son Ordre était un des secrets engagements qu'imposait au très-petit nombre d'ini-

tiés cette association occulte, présidée par ce prince qui voulut s'élever jusqu'au trône, et qui, heureusement pour l'espèce humaine, n'est pas allé plus loin que l'échafaud; ces associations, dans lesquelles les honnêtes gens ne voyaient que bienfaisance, les curieux qu'hiéroglyphes, les désœuvrés que plaisirs, mais où d'habiles et profonds scélérats voyaient peut-être an moyen de détruire un jour, sous leurs marteaux maçonniques, le trône et l'autel.

JJEsquisse des progrès de ï esprit humain, dernière production de son auteur, peut être regardée comme la dernière production de la philosophie, dans le procès qu'elle a intenté à la société; procès que l'auteur lui-même appelle la guerre acharnée que la philosophie a déclarée aux oppresseurs de l'humanité, et qui durera, dit-il, tant quil restera sur la terre des prêtres et des rois.

Si j'eusse défendu la religion et la monarchie, ces deux bases du bonheur de l'espèce humaine, avec autant de talent que Condorcet en emploie à les combattre, on pourrait avec quelque raison peut-être, en lisant son ouvrage et le mien., dire que l'affaire est suffisamment instruite, et qu'elle est en état d'être jugée.

Si le temps me le permettait, si au sortir de la longue et pénible carrière que je viens de parcourir, l'esprit ne se refusait à la méditation, et le corps même au travail, je puiserais dans l'ouvrage du philosophe, jusque dans cet ouvrage qui respire la haine de la monarchie, et le mépris de tout gouvernement qui n'est pas populaire, les preuves les plus décisives de la vérité de mes principes sur la constitution des sociétés politiques.

En effet, l'auteur remarque dans toutes les sociétés politiques dont l'histoire a transmis le souvenir, la distinction de la force et de la faiblesse, la passion de dominer par la force et le besoin de s'en défendre; et « dans les gouvernements gros- » siers des sociétés primitives, l'hérédité presque générale des » chefs et des rois, et les prérogatives usurpées par d'autres

» chefs inférieurs, de partager seuls l'autorité politique, » d'exercer les fondions du gouvernement, et celles de la

» magistrature L'origine de la féodalité, qui n'a pas

» été particulière à nos climats, mais qui se retrouve presque » sur tout le globe, aux mêmes époques de la civilisation, » partout la propriété ou l'usufruit de la propriété donnée à » condition de défendre l'Étal, ou sous l'obligation du service » militaire, etc. » J'y trouverais un aveu précieux du perfectionnement successif de la constitution monarchique, dans ces paroles remarquables : « Nous exposerons en détail les causes » qui ont produit en Europe ce genre de despotisme, dont ni » les siècles précédents, ni les autres parties du monde n'ont )) offert d'exemple, où l'autorité presque arbitraire, contenue » par l'opinion, réglée par les lumières, adoucie par son pro- » pre intérêt, a souvent contribué aux progrès de la richesse, » de l'industrie, de l'instruction, et quelquefois même à ceux » de la liberté civile. »

Je ferais observer dans cet ouvrage, qui ne respire que le mépris de toutes les religions et la rage contre la religion chrétienne, cet ouvrage, où l'auteur ne mesure les progrès de l'esprit humain que par ceux qu'ont faits l'athéisme et le matérialisme, je ferais observer les aveux les plus conformes à mes principes sur la constitution de la société religieuse, et le consentement unanime de tous les peuples à l'existence de la Divinité.

En effet, le philosophe remarque aussi dans la société des (jlres intelligents, la distinction de la force et de la faiblesse, la passion de dominer par les opinions et le besoin de s'en défendre, (( partout l'idée des puissances surnaturelles, et partout » à côté de ces opinions, s'élever ici des princes pontifes, là » des familles ou des tributs sacL-rdotales, ailleurs des collèges » de prêtres. >; Cette distinction de profession, a dont à la fin » du xvni^ siècle, le cleriré nous offre encore des restes, se » retrouve chez les sauvages les moins civilisés; et elle est trop » générale, on la rencontre trop constamment à toutes les

» époques de la civilisation, pour qu'elle n'ait pas un fonde- » ment dans la nature même *. »

L'auteur, remontant à l'origine des sociétés politiques, en trouve, comme J. J. Rousseau, l'élément et le germe dans la famille ^ Je suis d'accord avec eux ; mais ce qui prouve la cohérence de mes principes et l'incohérence de leurs systèmes, est que je donne à ma société politique la constitution monarchique, et par là je fais le corps de la même nature que les éléments dont il est formé et que le germe dont il est le développement, ce qui est parfaitement dans la nature des choses et des idées : au lieu que Condorcet et J. J. Rousseau veulent que l'élément ou le germe soit un, et que le corps soii plusiews; ils veulent que le corps social commence par la monarchie, et qu'il continue par la polyarchie ou la démocratie : contradiction perpétuelle entre le corps et ses éléments constitutifs, cause nécessaire de discorde et de trouble, semence féconde de dissolution et de mort ! Condorcet, par une conséquence forcée, et dont il ne paraît pas lui-même avoir démêlé le motif, veut-il introduire la république au sein de la famille, et former l'élément pour le corps, au lieu de former le corps do l'élé-

' Cet aveu est inconcevable dans la bouche d'un écrivain qui veut ûter à l'homme toute idée de divinité et de religion. Si le sentiment de la Divinité est dans la nature de l'homme, l'homme ne l'a pas reçu de l'homme. Ce sentiment est donc vrai, il est donc indestructible; donc le philosophe qui veut le détruire est un insensé et un corrupteur.

^ Montesquieu fait, sur ce sujet, un singulier raisonnement. « Quelques- » uns ont pensé que la nature, ayant établi le gouvernement paternel, le gou- » vernement d'un seul était le plus conforme à la nature. Mais l'exemple du » pouvoir paternel ne prouve rien. Car, si le pouvoir du père a du rapport au 0 gouvernement d'un seul, après la mort du père, le pouvoir des frères, ou » après la mort des frères, celui des cousins germains ont du rapport au gou- » vernement de plusieurs. »

Où Montesquieu a-t-il vu une famille gouvernée collectivement par le pouvoir des cousins? Si les enfants sont en bas âge, à la mort du père, la loi leur nomme un tuteur; c'est le régent : lorsque les enfants sont en àgc de se marier, dans les pays où le droit d'aînesse est établi, l'aîné en se mariant perpétue la famille; dans les autres, on partage la propriété, la famille se dissout, les frères se séparent et vont fonder ailleurs de nouvelles familles.

IGi OBSERVATIONS SUR UN OUVRAGE

ment? « Parmi les progrès le l'esprit humain les plus impor- » tanls pour le bonheur général, nous devons compter l'en- » tière destruction des préjugés qui ont établi entre les deux » sexes une inégalité de droits funestes à celui même quelle » favorise. On chercherait en vain des motifs de la justiher ); par les différences de leur organisation physique, par celle » qu'on voudrait trouver dans la force de leur intelligence, » dans leur sensibilité morale. Cette inégalité n'a d'autre ori- » gine que l'abus de la force, et c'est vainement qu'on a essayé » depuis de l'excuser par des sophismes. »

Ce que le philosophe appelle une inégalité de droits, entre les deux sexes, n'est autre chose que l'inégalité de leurs devoirs dans la famille. Car on n'a pas oublié que, dans la société, il n'y a pas de droits, il n'y a que des devoirs.

Or, la différence des devoirs dans les deux sexes est marquée, par la nature même de l'homme, d'une manière qui ne permet pas de la méconnaître; puisqu'elle a mis les devoirs de la femme envers son époux sous la garde de la pudeur, c'està-dire du sentiment, et les devoirs de l homme envers sa femme sous la garde de la raison; et elle avertit ainsi la femme de l'importance de ses devoirs envers son époux par les obstacles qu'elle trouve en elle-même lorsqu'elle veut les enfreindre. J. J. Rousseau a développé la différence que mettent la nature et la raison entre les devoirs de l'homme et de la femme considérés en société naturelle, avec la chaleur et la vérité qui caractérisent les productions de cet écrivain, supérieur à tous ceux de son siècle lorsqu'il se laisse inspirer au sentiment, mais au-dessous des plus médiocres lorsqu'il débite ses opinions. C'est de lui sans doute que Condorcet veut parler, lorsqu'il dit qu'on a vainement essayé d'excuser, par des sophismes, Tinégalité entre les sexes.

Mais la nature conserve les éléments de tous les corps; elle met un terme aux décompositions philosophiques, comme elle pose des bornes aux manipulations chimiques; et malgré les novateurs, le préjugé de la supériorité de l'homme dans la fa-

mille se maintiendra autant que la famille même. Et qu'on prenne garde que les philosophes établissent la plus crueik' inégalité entre le sort des deux sexes, en voulant établir entre eux une égalité de droits. En permettant le divorce aux époux, ils mettent la femme hors de la famille, à un âge auquel la nature lui refuse la faculté de remplir la fin de la société naturelle, et de former une autre famille; et comme la femme n'appartient à la société politique qu'autant qu'elle fait partie de la société naturelle, il est évident que, par le divorce, la femme peut se trouver hors de toute société, ce qui constitue, pour un être social, le plus haut degré d'oppression; au lieu que l'homme, bien plus longtemps propre à remplir la fin de la société naturelle, est toujours propre à remplir la fin de la société politique.

VEsquisse des progrès de Vesprit humain n'est, d'un bout à l'autre, qu'un sophisme déguisé, présenté avec un entourage d'érudition et un appareil de science capable d'en imposer au lecteur médiocrement instruit ou peu sur ses gardes. Je ferai remarquer l'art avec lequel ce sophisme est présenté, après en avoir discuté le fonds.

Condorcet suppose qu'à mesure que les hommes deviennent plus éclairés, la société devient plus parfaite et les hommes meilleurs, ou, pour présenter la question sous la forme la plus simple, que l'homme fait et perfectionne la société.

Si cet auteur n'entendait par les sciences dont les prot^rès perfectionnent la, société que' la science de la société politique et celle de la société religieuse, il ne dirait que des mots vides de sens; mais il entend par sciences les sciences mathématiques, les sciences de calcul, auxquelles il ramène ou pense qu'on pourra ramener un jour toutes les connaissances qui sont l'objet de l'entendement humain.

Cette proposition est fausse, sous quelque rapport qu'on la considère.

Comment les progrès de l'homme, dans les sciences natu-

166 OBSERVATIONS SUR UN OUVRAGi:

relies, rendraient-ils la société plus parfaite, puisqu'ils ne rendent pas riiomme meilleur'?

Si une éducation plus soignée, l'habitude d'une vie sédentaire, le goût de la retraite, une constitution physique presque toujours faible, ou usée par l'étude, éloignent le savant des passions orageuses qui troubleraient sa tranquillité, il n'en est que plus disposé aux passions calmes et froides, qui se fortifient dans la solitude, et se nourrissent delà contemplation de soi-même et du mépris des autres; aux passions de l'esprit, à l'orgueil, source de tous les désordres de la société et de tous les malheurs de l'espèce humaine

Les hommes ne dev iennenl pas meilleurs, ni plus maîtres de leurs passions, en devenant plus savants; par la même raison qu'ils ne deviennent pas meilleurs, ni plus maîtres de leurs passions, en devenant plus forts. Au contraire, la passion de dominer s'accroît avec les moyens de la satisfaire; et cette passion dans le savant et l'homme fort est la même dans son objet, et ne diffère que par les moyens. Les savants ont la passion de dominer par leurs opinions ou par l'esprit, comme les forts ont la passion de dominer par le corps ou par la force; et c'est parce qu'il y a quelques savants qui veulent dominer, par la supériorité de leur esprit, sur la faiblesse morale des autres hommes, qu'une intelligence, un esprit général, pouvoir de la société des intelligences, est nécessaire, pour dominer tous les esprits particuliers : comme c'est parce qu'il y a quelques

' Le sage dont j'analyse l'ouvrage a prouvé par son exemple, et publiquement, (iue les sciences ne rendent pas l'homme meilleur. Ce savant, l'un des plus universels et des plus distingués de l'Europe, loin de défendre l'innocent, condamna, contre sa conscience, le malheureux Louis XVI à la peine la plus forte; après la peine de mort. Si ce raQnement philosophique eût élé adopté par la majorité de la convention, on aurait vu celte assemblée se former en comité de supplices, comme elle se formait en comité de finances ou de législation, , pour discuter froidement jusqu'à quel point et comment on peut faire souffrir un homme sans le faire mourir; et le malheureux monarque eût éié livré à tous les tourments, à tous les outrages que la rage pouvait suggérer à l'imaiiinalion atroce et féconde d'un conseil de bourreaux.

hommes forts qui veulent dominer, par la supériorité de leur force, sur la faiblesse physique des autres hommes, qu'un homme général, poMt'OîV de la société des corps, est nécessaire, pour comprimer toutes les forces particulières; parce que « là » où tous veulent dominer avec des volontés égales et des » forces inégales, il faut qu'un seul domine, ou que tous se » détruisent. »

2° Si les sciences naturelles n'ajoutent rien à la vertu de l'homme, elles ajoutent peu à son bonheur; soit à son bonheur extérieur, qui consiste dans la jouissance des dons de la nature et de la fortune; soit à son bonheur intérieur, qui ne peut être que la vertu, ou l'amour de Dieu, de soi-même et des autres hommes. Quant à la société, on a soutenu et l'on peut soutenir que les sciences et les arts peuvent orner et embellir la société, mais qu'ils ne la conservent pas, puisque l'utilité la plus immédiate des sciences (de calcul) et des arts, est de favoriser l'extension du commerce et les progrès du luxe, qui, en corrompant l'homme, détruisent la société.

Une objection se présente naturellement à l'esprit du lecteur le moins attentif. S'il faut être savant pour être heureux et bon, si le plus haut degré de la vertu et du bonheur coïncide avec le développement le plus étendu des connaissances humaines, combien d'hommes que la faiblesse de leur condition, celle de leur intelligence, condamnent au vice et au malheur! L'auteur a soin de prévenir cette difficulté, en assurant que les méthodes des sciences seront si abrégées, les formules si simples, les moyens d'instructiou si généraux et si faciles, et ceux de subsistance si aisés, que, « par le choix heureux des con- » naissances elles-mêmes et des méthodes de les enseigner, on » pourra instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que » chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domes- » tique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre » développement de son industrie et de ses facultés; pour » connaître ses droits, les défendre et les exercer; pour être » instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir; pour

» juger SCS actions et celles des autres, d'après ses propres }) lumières, et n'être étranger à aucun des sentiments élevés )^ ou délicats qui honorent la nature humaine, etc., etc. Les )) habitants du même pays ne seront plus distingués entre eux » par l'usage d'une langue plus grossière ou plus raffinée, et » la différence des lumières et des talents ne pourra plus ï) élever une barrière entre des hommes à qui leurs senti- » raents, leurs idées, leur langage, permettent de s'entendre; )> dont les uns peuvent avoir le besoin d'être instruits par les i> autres, mais n'ont pas besoin d'être conduits par eux; dont » les uns peuvent vouloir confier aux plus éclairés le soin de » les gouverner, mais non être forcés de le leur abandonner ;; avec une aveugle confiance. » Je croirais faire injure au lecteur raisonnable, de penser quil puisse adopter ces visions philosophiques; l'auteur lui-même a soin de les détruire, en supposant que les uns peuvent avoir le besoin d'être instruits par de plus éclairés, et d'être gouvernés par de plus habiles. Il revient lui-même au principe de toute société, à la distinction de la force et de la faiblesse; il revient au motif de toute société, la passion de dominer les autres par la supériorité de son esprit ou de sa force; et par conséquent je le ramène luimême à la nécessité d'un pouvoir général, qui comprime par une croyance commune toutes les opinions particulières de ceux qui veulent instruire les autres, et d'un pouvoir général qui comprime par une force générale toutes les forces particulières de ceux qui veulent les gouverner. Il ne faut pas oublier de remarquer que le philosophe, en supposant que les uns qui auront besoin d'être instruits, ne se laisseront pas conduire, et que les autres, qui auront besoin d'être gouvernés, ne s'abandonneront pas à leurs gouvernants avec une aveugle confiance, établit en principe, dans la société, la révolte contre l'autorité soit religieuse, soit politique, le droit de juger ses maîtres, et de désobéir à ses chefs; et par là il constitue l'anarchie, soit dans les opinions, soit dans les actions extérieures.

L'auteur de \ Esquisse ne peut avancer que les sciences ma-

thématiques perfectionnent la société et rendent l'homme meilleur, qu'en supposant que tout ce qu'il importe à l'homme de savoir et de faire, pour être heureux et bon, et perfectionner la société, sera soumis au calcul et rigoureusement démontré. C'est aussi là que l'auteur en vient, et c'est ce qui résulte des propositions abstraites et générales, de la hauteur desquelles il ne daigne jamais descendre.

« Si on passe maintenant, dit-il, à la théorie qui doit di- )) riger l'application de ces principes et servir de base à Fart i) social \ ne voit-on pas la nécessité d'atteindre à une pré- » cision dont ces vérités premières ne peuvent être suscepti- » blés, dans leur généralité absolue? Avons-nous fixé des rè- » gles précises pour choisir avec assurance entre le nombre » presque infini de combinaisons possibles, où les principes » généraux de l'égalité et des droits naturels seraient res- » pectés, celles qui assurent davantage la conservation de » ces droits laissent à leur exercice, à leur jouissance une » plus grande étendue, assurent davantage le repos, le bien- ») être des individus, la force, la paix, la prospérité des naï) lions? »

Celui qui verrait dans ces phrases pompeuses autre chose que des mots, serait bien loin de connaître les choses. Mais continuons.

« L'application du calcul des combinaisons et des propabi- » lités à ces mêmes sciences, promet des progrès d'autant » plus importants, qu'elle est à la fois le seul moyen de » donner à leur résultat une précision presque mathéma- » tique, et d'en apprécier le degré de certitude et de vraisem- » blance. Les faits sur lesquels ces résultats sont appuyés » peuvent bien, sans calcul, et d'après la seule observation, » conduire quelquefois à des vérités générales, apprendre si » l'effet produit par une telle cause a été favorable ou con-

' Celte expression est remarquable : la philosophie fait de la société un art : la nature en fait un être.

» traire : mais si ces faits n'ont pu être ni comptés, ni pesés, si h ces effets n'ont pu être soumis à une mesure exacte, alors on » ne pourra connaître celle du bien ou du mal qui résulte de » cette cause; et si l'un et l'autre se compensent avec quelque » égalité, si la différence n'est pas très-grande, on ne pourra » même prononcer avec quelque certitude de quel côté penche » la balance. Sans l'application du calcul, souvent il serait » impossible de choisir avec quelque sûreté entre deux com- » binaisons formées pour obtenir le même but. »

Il viendra donc un temps où, selon Gondorcet, tout, absolument tout ce qui a rapport aux facultés même intellectuelles de l'homme, aux règles des mœurs et des devoirs, aux principes de l'ordre social, sera pesé, mesuré, calculé, la vérité comme la matière, la vertu comme l'étendue, le bonheur comme la quantité. Pour distinguer le bien du mal, on n'aura qu'à choisir entre un nombre presque infini de combinaisons possibles, oii ks principes généraux des droits naturels seront respectés, celles qui assureront davantage la conservation de ces mêmes droits; et parce que la conscience ne sera plus qu'une équation, la morale ne sera plus qu'un problème.

On peut se rappeler que, dans les premiers jours de la révolution, l'auteur daigna faire une application de sa théorie des probabilités au résultat des votes des assemblées primaires : mais pour parler son langage, dans la réduction en équation de la question proposée, l auteur avait oublié ou négligé une inconnue, les passions des hommes; aussi il ne parvint qu'à une solution négative, et les choix de ces assemblées furent presque partout dictés par l'intrigue, commandés par la terreur, ou quelquefois achetés de l'avarice

Le calcul sera donc le moyen unique de la perfection à laquelle doivent tendre et parvenir l'homme et la société; le calcul sera donc le régulateur universel de tous les devoirs de l'homme et de tous les développements de la société; et Molière avait l'instinct et peut-être la connaissance de ce grand principe, lorsqu'il faisait dire au maître de musique de M. Jour-

dain, que tous les desordres de la société ne venaient que d'un défaut à'harmonie, et à son maître à danser que toutes les fautes des ministres n'étaient que des faux pas.

11 semble que Condorcet lui-même fût destiné à prouver par son exemple les erreurs de sa théorie, à faire voir qu'en politique toute théorie est fausse, si elle néglige de calculer les passions des hommes, et qu'elle est absurde, si elle ose en calculer la résistance incalculable; car de toutes les constitutions absurdes et impraticables, dont une foule de savants a tourmenté notre infortunée patrie, la plus absurde sans doute, et la moins praticable, celle qui prouve à la fois le plus de calculs et le moins de bon sens, est celle que Condorcet en personne a donnée à la France.

L'auteur, en avançant que l'homme fait la société, a été obligé de soutenir que l'homme fait tout ce qui sert à la conservation de la société. Il veut que dans les premiers temps les hommes aient inventé d'eux-mêmes jusqu'à la langue, par laquelle ils se communiquent réciproquement leurs pensées, jusqu'à l'écriture par laquelle ils les fixent; mais, par cela seul que l'homme ne peut vivre en société naturelle sans parler, ni les familles en société politique et policée sans écrire, la parole et l'écriture sont des facultés nécessaires, et non des arts dont la découverte ait pu être contingente; car ce qui est contingent, peut être ou n'être pas. Or, on ne peut pas supposer qu'une faculté nécessaire à la conservation de la société soit contingente, sans supposer que la société elle-même est contingente, et peut être ou n'être pas. Aussi l'explication que donne l'auteur de V Esquisse, de la manière dont les premiers hommes ont pu composer une langue et inventer l'écriture ' est-elle inintelli-

' L'auteur de l'ouvrage que j'analyse veut que la formation d'une lançue soit l'ouvrage de la société politique; et quelques lignes plus haut il a dit que la formation d'une langue a dû précéder les institutions sociales, sans lesquelles il ne peut exister de société politique parmi les hommes, et qui ne sont ellesmêmes que le résultat nécessaire de la réunion des hommes en société politique; et il n'explique pas comment les hommes ont pu se réunir en société politique avant d'avoir une langue formée et commune; et il dit lui-même, que

172 OBSERVATIONS Sm UN OTTS'RAGE

gible; et c'est se moquer de ses lecteurs, que de prétendre que les premiers hommes distingués, dit-il lui-môme, des animaux, seulement par quelques idées morales plus étendues, et un faible commencement d'ordre social, se sont élevés, par la seule force, de leur raison, jusqu'à la prodigieuse invention de Vart de parler et d'écrire; lorsqu'on voit aujourd'hui les sauvages, qui ont aussi des idées morales assez étendues et un commencement d'ordre social, ébahis à la vue de l'eau qui bout dans un vase, ou de quelques grains de verre enGlés dans un cordon. L'auteur me fait bien comprendre comment les hommes, dans les premiei's temps, purent représenter les substances matérielles, les arbres, les animaux, etc. par des traits grossiers qu'ils purent ensuite convertir en signes arbitraires et convenus; mais jamais il n'expliquera comment ils purent désigner, dans les verbes, l'action faite on reçue, avec toutes les circonstances de temps, de personne et de nombre qui la modifient; indiquer dans le pronom, la substance sans l'exprimer; séparer dans l'adjectif, l'accident du sujet, et dans l'adverbe, l'action de toute circonstance accessoire, etc., etc. c'est-à-dire, qu'il m'explique comment les premiers hommes purent inventer le dessin, mais non comment ils purent former une langue ', ni l'écrire.

" le premier état de civilisation où l'on ait observé l'espèce humaine, est » celui d'une société peu nombreuse, d'hommes subsistants de la chasse et de » la pêche, mais ayant déjà une langue pour se communiquer leurs besoins.- » et ailleurs il avance que : « l'homme borné à l'association nécessaire pour se » reproduire, c'est-à-dire, en famille, a pu acquérir les premiers perfection- » nements dont le dernier terme est une langue articulée, » et il avoue que « l'idée d'exprimer les objets par des signes conventionnels paraît au-dessus M de ce qu'était l'intelligence humaine dans cet état de civilisation, et cependant » on a retrouvé partout l'usage d'une langue articulée; mais aussi l'on ignore » le nom et la patrie des hommes de génie, des bienfaiteurs de l'humanité qui » ont fait des découvertes si merveilleuses. »

En général, il règne, dans les premiers chapitres de cet ouvrage, un désordre qu'on peut appeler méthodique, et qui est en effet de l'art : l'auteur se renferme dans un cercle d'idées vagues, d'expressions générales, et il se tourmente à organiser la société, sans parler de Dieu, et sans expliquer l'homme.

' Les deux genres masculin et féminin, communs à toutes les langues, et

Aujourd'hui, sans doute, nous pouvons perfectionner une langue, et peut-être en inventer une nouvelle; mais nous avons le moule, si j'ose le dire, et nous ne pouvons être qu'irailateurs. Aussi Condorcet est-il obligé de convenir que knom et même la patrie de ces hommes de génie, de ces bienfaiteurs étertiels de l'humanité, auxquels sont dues les inventions merveilleuses des langues et de l'écriture, sont pour jamais ensevelis liaîis l'oubli; et peu après, il reconnaît lui-même, que si l'invention de l'arc est l'ouvrage d'un homme de génie, la formation d'une langue fut l'ouvrage d'une société entière. Il s'étonne avec raison que les hommes des sociétés primitives aient fait des découvertes si merveilleuses, et perfectionné, à ce point, la société, (( et que quelques peuples soient restés depuis un temps » immémorial dans la barbarie; que non-seulement ils ne se » soient pas élevés d'eux mêmes à de nouveaux progrès, mais » que les relations qu'ils ont eues avec des peuples parvenus » à un très-haut degré de civilisation, le commerce qu'ils ont » avec eux, n'y aient pu produire celte révolution. » Comment les premiers hommes étaient-ils si inventifs avec si peu de secours, ou pourquoi les hommes modernes sont-ils si stupides au milieu de tant de lumières?

Il veut que la société soit plus perfectionnée à mesure que l'homme est plus savant; donc, par une conséquence nécessaire, l'homme doit être plus savant à mesure que la société est plus perfectionnée. Les faits contredisent le système sous ce double rapport; l'auteur avoue lui-même « qu'à la Chine, chez » ce peuple qui a précédé tous les autres dans les sciences et )) dans les arts, les découvertes les plus importantes n'y ont pu

employés à distinguer des substances qui ne présentent à l'homme aucune diCférence de sexes, sont, ce me semble, une preuve que les langues ne sont pas de l'invention de l'homme; en même temps qu'elles semblent ajouter quelque chose à la preuve de la vérité du grand principe de ['amour créateur et conservateur des êtres, principe que j'ai développé dans le premier chapitre de la première partie, et particulièrement dans une note pag. 29, que je prie le lecteur de relire.

» produire » aucun perfectionnement dans la société; que l'invention de l'artillerie n'a rien ajouté à sa force, ni celle de l'imprimerie même au progrès de ses connaissances; et qu'enfin les honneurs, les dignités, exclusivement accordés aux savants, n'ont pu hâter le perfectionnement de l'homme, ni le développement de la société. Tantôt l'auteur trouve l'homme le plus perfectionné dans la société la plus imparfaite, comme en France, « où la nation gémissait sous le despotisme religieux » et politique, à tel point, qu'excepté la France, la liberté de » penser existait pour tous les chrétiens; » tantôt il trouve l'homme le plus stupide dans la société qui lui offre un mieux sensible : « La religion de Mahomet, dit-il, la plus simple dans » ses dogmes, la moins absurde dans ses pratiques, la plus » tolérante dans ses principes, [voilà un perfectionnement) » semble condamner à une incurable stupidité toute cette » vaste portion de la terre où elle a étendu son empire; tandis » que nous voyons le génie des sciences et de la liberté sous » les superstitions les plus absurdes, et au milieu de la plus » barbare intolérance. »

Tel est le sophisme dont l'ouvrage que j'analyse est le long et adroit développement. Ce sophisme, dans un homme qui a la conscience de son savoir et une haute opinion de ses talents, est plutôt un calcul de l'amour-propre qu'une erreur de la prévention. En effet, si les sciences perfectionnent la société, il est naturel que les savants la gouvernent : le peuple en Grèce, dit modestement Condorcet, imposait un travail au philosophe (législateur); mais il ne lui confiait pas une autorité, et quoiqu'il obéît aux lois qu'il avait reçues du sage, il exerçait seul et par lui-même ce que depuis nous avons appelé le pouvoir législatif. Aussi ce sophisme a-t-il fait une brillante fortune parmi la foule des demi-savants que les Dictionnaires, l'Encyclopédie, les journaux ont multipliés en Europe, ' et qui

' Jadis, dans le siècle de la force, un preux rfaevalier, monté sur son palefroi, l'armet en lêle et la lance à la main, se persuadait, dans ses rêves

DE COXDORCET. 175

tous se croient appelés à instruire les hommes, et à gouverner les sociétés.

Le paralogisme, qui fait le fonds de l'ouvrage de Condorcet, est amené et présenté avec beaucoup d'art. La méthode do cet auteur paraît exacte et simple : elle consiste à aller du connu à l'inconnu, et du vrai au vraisemblable;- mais on ne s'aperçoit pas qu'il change perpétuellement d'objet, et qu'il conclut sans cesse du physique au moral. Il étale avec complaisance les grandes et belles découvertes que l'homme à faites dans les sciences naturelles et les arts, et il passe adroitement à des conjectures sur les progrjs qu'il fera dans la science des mœurs, dans les règles de ses devoirs, dans le perfectionnement de l'ordre social; il entremêle, il confond continuellement la certitude de ce qui est et l'espérance de ce qui doit être. Il résulte de ce charlatanisme, qu'un lecteur qui n'est pas sur ses gardes, ne pouvant contester le vrai, n'ose pas révoquer en doute le vraisemblable; obligé d'admettre les faits, il glisse sur les conjectures; et il reste de la lecture de l'ouvrage le souvenir vague d'un assentiment qu'on n'a donné qu'à quelques détails, et que la prévention ou l'inattention peuvent étendre à l'ensemble.

Cet ouvrage, ?'éduit à sa plus simple expression, présente les raisonnements suivants. On a appliqué l'algèbre à la géométrie, donc on l'appliquera à la politique; on a calculé la résistance des fluides, donc on calculera la résistance des passions; on a déterminé la figure de la terre, donc on déterminera avec précision l'organisation sociale; on a trouvé le secret de déph-

chevaleresqaes, qu'une belle princesse, enfermée dans une tour, sous la garde d'un enchanteur, allait 1 ni offrir sa main et ses États, s'il pouvait parvenir à la tirer de captivité. Aujourd'hui, dans le siècle de l'esprit, un jeune littérateur, encore couvert de la poussière de l'école, la plume à la main et le Contrat social dans la tête, s'imagine, dans ses rêves philosophiques, qu'un peuple, gémissant sous le despotisme, va, dans ses assemblées primaires, lui confier au moins le pouvoir législatif, s'il parvient par ses écrits et ses discours à briser ses fers. Ce sont les mêmes passions; mais le chevalier était un visionnaire généreux et brave; le littérateur est un fou enragé et dangereux.

logisliquer quelques substances, donc on trouvera le moyen de prévenir reffervescence d'une assemblée populaire; on fait de l'air pur, et sans mélange de parties bétéro.q^ènes, donc on fera des sociétés sans passions et sans organes ; on résout les équations du quatrième degré, donc on fera disparaître tous les obstacles qui s'opposent au perfectionnement de Tbomme social : mais l'histoire ne s'accorde pas avec cette brillante théorie, et il s'en faut bien, qu'on puisse dire : les Grecs savaient plus de géométrie que les Germains, donc ils étaient plus humains envers leurs esclaves; ils étaient meilleurs astronomes, donc ils étaient plus hospitaliers; ils dissertaient mieux sur la morale, donc ils en pratiquaient mieux les devoirs, donc ils étaient meilleurs époux, meilleurs pères, meilleurs voisins. • L'homme intelligent n'est pas le seul qui soit susceptible d'un progrès indéfini; l'homme physique lui-même participera k cette brillante destinée, « et même, dit l'auteur, comme les » passions, les préjugés, les travaux pénibles, les excès en tout » genre, ne seront plus connus parmi les hommes, serait-il » absurde de supposer que ce perfectionnement de l'espèce » humaine doit être susceptible d'un progrès indéfini; qu'il » doit arriver un temps où la mort ne serait plus l'effet que » d'accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en » plus lente des forces vitales, et qu'enfin la durée de l'inter- » valle moyen entre la naissance et cette destruction n'a elle- » même aucun terme assignable. Sans doute, l'homme ne » deviendra pas immortel; mais la distance entre le moment » où il commence à vivre, et l'époque commune où naturelle- » ment sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté » d'être, ne peut-elle pas s'accroître sans cesse? Ainsi nous » devons croire que la durée moyenne de la vie humaine doit » croître sans cesse, si des révolutions physiques ne s'y oppo- » sent pas; mais nous ignorons quel est le terme qu'elle ne » doit jamais passer, nous ignorons même si les lois générales » de la nature en ont déterminé au delà duquel elle ne puisse » s'étendre. »

Je ne sais si le lecteur partage ce sentiment; mais il me semble que cette perspective de vertu, de bonheur et d'immortalité, que la philosophie promet à la société, fait un contraste déchirant avec la corruption, la misère et la mort qu elle lui a donnée. Ah! que le sage se console s'il veut, par ces chimériques espérances, des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée, et même de celle dont il est lui-même la victime; mais qu'il s'abstienne de présenter ces consolations dérisoires et à l'homme que ces funestes chimères ont plongé dans la misère et la douleur, et à la société que sa vanité et ses systèmes ont précipitée dans l'abîme du malheur et de la corruption!

Cependant quelques ombres viennent obscurcir ce riant tableau. « Il est possible, dit Condorcet, que quelque nation » sauvage des vastes contrées de l'Amérique septentrionale, qui » ne connaît de loi que la force, et de métier que le brigan- » dage, repoussera les douceurs de celte civilisation perfec- » tionnée; mais réduits à un petit nombre, repoussés eux- » mêmes par les nations civilisées, ces peuples finiront par » disparaître entièrement, ou se perdre dans leur sein. » Il ne faut pas oublier le reproche qu'a fait la philosophie aux nations Européennes, d'avoir réduit à un petit nombre, repousséy et fait disparaître les naturels des pays qu'ils ont découverts dans le Nouveau-Monde; et j'oserai demander au philosophe si la philosophie donne, plus que le christianisme, le droit de réduire à un petit nombre et de faire disparaître les paisibles habitants de ces terres éloignées.

Le sage résout d'une manière plus immorale la seconde difficulté, qui, selon lui, naît de son système. Dans ce progrès indéfini de l'industrie et du bien-être; dans un état de choses où tous les hommes seront vertueux, toutes les femmes fécondes, toutes les familles riches, « chaque génération est appelée à un )) accroissement dans le nombre des individus duquel il doit » arriver que l'augmentation dans le nombre des hommes » surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessai-

» rement, pour le bonheur de la société, une marche vraiment » rétrograde, ou du moins une sorte d'oscillation entre le bien » et le mal. »

On a vu, dans la Théorie du pouvoir, que l'accroissement trop rapide de la population peut être à craindre pour la société; que la société politique y remédie par des colonies, la société religieuse par ses établissements; que, si ces movens sont négligés, la nature même de la société supplée à leur défaut par des voies qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître, ni de troubler. 3Iais le sage a des moyens inconnus au vulgaire, des moyens sûrs et directs de faire subsister une population excessive, ou de la borner.

« 1" Dans un temps, dit-il, où l'espèce humaine aurait néces- » sairement acquis un surcroit de lumières, dont nous pouvons » à peine nous former une idée, qui oserait deviner ce que l'art » de convertir les éléments propres à notre usage peut devenir » un jour? »

Effectivement le peuple de Paris, à défaut de pain, s'est nourri d'aliments qui ne valaient pas mieux que de la terre; Qi qui oserait répondre qu'il ne sera pas un jour réduit à vivre d'a/r.^Et si l'on ajoute à cette nourriture économique, qu'il ne peut boire que de \eau, ne verra-t-on pas se réaliser la flatteuse promesse du philosophe, que les éléments se convertiront un jour en substaîices propres à notre usage?

« 2° Les progrès indéfinis de la population et la masse » même limitée des subsistances, ne doivent avoir rien d'ef- » frayant pour le bonheur de l'espèce humaine, ni pour sa per- » fectibilité indéfinie, si l'on suppose qu'avant ce temps les » progrès de la raison aient marché de pair avec ceux des » sciences et des arts, que les ridicules préjugés de la superstiy) tion aient cessé de répandre sur la morale une austérité qui » la corrompt et la dégrade, au lieu de l'épurer et de l'élever. » Les hommes sauront alors que, s'ils ont des obligations à » l'égard des êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent » pas à leur donner l'existence, mais le bonheur; elles ont pour

» objet le bien-être général de l'espèce humaine, ou de la » société dans laquelle ils vivent, de la famille à laquelle ils » sont attachés, et non la puérile idée de charger la terre » d'êtres inutiles et malheureux. »

Le lecteur se méprendrait peut-être sur les intentions du philosophe, s'il ne savait pas que, dans le même ouvrage, il déclame avec aigreur contre le célibat, et qu'ainsi, dans sa société philosophique, le mariage sera prescrit, et les progrès de la population arrêtés. La philosophie nous ramène donc aux institutions des républiques anciennes auxquelles le philosophe conseille de borner le nombre des enfants à naître, et le législateur prescrit de borner, par l'exposition publique, le nombre de ceux qui sont nés. Or, empêcher l'enfant de naître ou l'empêcher de vivre est presque le même crime dans la société naturelle dont la fin est la production des êtres; s'il y avait quelque différence entre ces deux forfaits, un philosophe nous prouverait qu'ils sont utiles l'un et l'autre pour ne pas surcharger la terre d'êtres inutiles et malheureux. C'est donc avec rais.on que j'ai dit, dans la première partie de cet ouvrage, que, lorsque l'enfant n'est pas un être sacré aux yeux de la religion, il est bientôt un être vil et nuisible aux yeux de la politique.

Malgré la différence de mes principes sur les sociétés à ceux de l'auteur que je combats, on a pu remarquer que nous nous accordions sur un point important, sur la perfectibilité indéfinie de l'homme. Cette faculté, propre à l'homme et à l'homme seul, est, à mon avis, une des plus fortes preuves que puisse offrir le raisonnement, de l'immortalité de l'homme intelligent. En effet, il est dans la nature d'un être essentiellement et indéfiniment perfectible, de vouloir essentiellement et indéfiniment perfectionner; or, vouloir, c'est exister. 3Iais Condorcet veut que ce soit l'homme qui perfectionne la société, et je soutiens au contraire que ce n'est que la société qui perfectionne l'homme intelligent et physique. L'histoire de l'homme et de la société s'accorde avec cette théorie; puisqu'on observe, dans tous les temps et chez tous les peuples, la conservation, c'est-à-

dire, la perfection de l'homme intelligent et physique, suivre les progrès de la constitution de la société religieuse et politique, ou intelligente et physique, et la destruction, c'est-à-dire, l'imperfection de l'homme intelligent et physique, suivre la déconstitution de la société religieuse et politique; et qu'on observe encore que l'homme intelligent se perfectionne davantage là où la société religieuse est plus constituée, et que l'homme physique se perfectionne davantage là où la société politique est plus constituée. Je renvoie le lecteur à ce que j'ai dit à cet égard dans les deux premières parties de cet ouvrage.

• La raison de ce rapport entre la perfection de l'homme et la constitution de la société n'est pas difficile à apercevoir, si l'on fait attention que la constitution étant l'ensemble des lois parfaites ou rapports nécessaires qui existent entre les êtres, plus une société a de constitution, plus elle développe de rapports nécessaires entre les êtres, plus l'homme par conséquent peut apercevoir de rapports nécessaires; donc plus il est intelligent, puisque l'intelligence n'est que la faculté d'apercevoir des rapports justes et nécessaires entre les objets.

Bien loin que l'homme perfectionne la société, il ne peut qu'empêcher que la société se perfectionne; ou, pour mieux dire, il ne peut que retarder le développement des rapports nécessaires dont l'ensemble forme la constitution, en voulant établir dans les sociétés des rapports absurdes, ouvrage de sa volonté destructive, et qu'il maintient par une force déréglée; c'est-à-dire, que l'homme social se déprave et se déconstitue lui-même, en voulant constituer la société, et que la société constitue l'homme ou le règle, en se constituant elle-même.

Le procès entre la philosophie et la société civile se trouve donc réduit à des termes bien simples.

La société fait l'homme par sa constitution; l'homme fait la société par ses découvertes : telle est la question dont le jugement est soumis au tribunal de l'opinion publique éclairée par l'histoire des temps passés, par la connaissance des événements

présents, et par des conjectures probables sur ceux qui en seront la suite, et dont l'observateur attentif peut prévoir avec quelque certitude la nature et la direction.

Tout nous dit, pronostique l'auteur que je combats, que nous touchons à Tépoque d'une des grandes révolutions de l'espèce humaine. Je partagea cet égard l'opinion de Condorcet, mais je ne suis pas d'accord avec lui sur l'espèce et le caractère de cette révolution.

« L'état actuel des lumières, dit cet écrivain, nous promet » qu'elle sera heureuse; mais aussi n'est-ce pas à condition X) que nous saurons nous servir de toutes nos forces? C'est la y> pensée du sage qui prépare les révolutions, a dit ailleurs cet

» auteur, et c'est le bras du peuple qui les exécute Nous

» sommes à l'époque où l'influence des progrès de la propaga- » tion des lumières sur l'opinion, de l'opinion sur les nations » et sur leurs chefs, cessant tout à coup d'être lente et insen- » sible, a produit dans la masse entière de quelques peuples » une révolution, gage certain de celle qui doit embrasser la » généralité de l'espèce humaine. Si nous jetons un coup d'œil » sur l'état actuel du globe, nous verrons d'abord que, dans » l'Europe, les principes de la constitution Française sont déjà » ceux de tous les hommes éclairés. Nous les y verrons trop » répandus et trop hautement professés, pour que les efforts » des tyrans et des prêtres puissent les empêcher de pénétrer

» peu à peu jusqu'aux cabanes de leurs esclaves Nous

» verrons dans chaque nation quels obstacles particuliers s'op- » posent à cette révolution, ou quelles dispositions la favori- » sent; nous distinguerons celles oii elle doit être doucement » amenée par la sagesse, peut-être déjà tardive, de leurs » gouvernements, et celles où, rendue plus violente par leur » résistance, elle doit les entraîner eux-mêmes dans ses mou- » vements terribles et rapides. »

La grande révolution à laquelle nous touchons, selon Condorcet, est donc l'abolition de la religion chrétienne * et la

' Au milieu de tant d'erreurs, Condorcet énonce une grande vérité :

conversion de toutes les monarchies en républiques, c'està-dire, l'athéisme et l'anarchie; et c'est ce que ce philosophe appelle le perfectionnement de la société par le progrès des lumières et des connaissances de l'homme. Pour moi, si je voulais faire des prophéties, fondé sur les principes développés dans cet ouvrage, sur l'histoire qui en est l'application, et sur les événements qui en ont été et qui en seront la démonstration, j'oserais hasarder des prédictions tout opposées, et annoncer le triomphe de la religion chrétienne et la destruction du gouvernement républicain : parce que, « si le législateur, » se trompant dans son objet, établit un principe différent de y> celui qui naît de la nature des choses, la société ne cessera )• d'être agitée jusqu'à ce que le principe soit détruit ou » changé, et que l'invincible nature ait repris son empire. » En effet, il semble qu'on aperçoit dans toutes les républiques du monde connu des signes non équivoques de destruction; je ne parle pas de la France, qui n'a jamais été, qui ne sera jamais une république, et qui n'est qu'une monarchie en révolution : mais la république aristocratique des Provinces-Unie» n'est plus; la Pologne a passé sous le gouvernement monarchique; dans les États-Unis, l'on suppose déjà aux chefs des vues ambitieuses; en Angleterre, des tribuns ont invoqué la force du peuple, et des symptômes alarmants ont dévoilé l'existence d'une disposition à la démocratie qui amènerait, tôt ou tard, la chute de la constitution mixte de celte société; dans quelques États de la confédération Helvétique, l'on a réclamé les Droits de T homme, et les gouvernements ont cédé; et cette condescendance, dans un État non constitué, est toujours un indice et un commencement de révolution; l'édifice de la Confédération Germanique chancelle sur ses bases antiques; l'indépendance de la république de Gènes est fortement menacée,

« Toute religion, dit-il, qu'on se permet de défendre, comme une croyance » qu'il est utile de laisser au peuple, ne peut plus espérer qu'une agonie » plus ou moins prolongée. » Avis aux gouvernants, qui veulent que let peuples aient de la religion, et qui ne veulent pas en avoir eux-mêmes.

Quelques petites républiques végéteront encore à l'abri de leur faiblesse, entre la corruption et la crainte; quelques sectes méprisées traîneront un reste d'existence dans l'ignorance et l'obscurité : fës unes ne parviendront peut-être à la constitution politique qu'à travers le chaos de la démocratie; les autres passeront par le néant de l'athéisme avant de revivre à la constitution religieuse : mais, tôt ou tard, la nature des êtres reprendra ses droits, dans la société politique comme dans la société religieuse : la religion ramènera les vertus particulières qui font le bonheur de l'homme; avec la monarchie, renaîtront les vertus publiques qui font la force des sociétés.

La grande question qui divise en Europe les hommes et les sociétés, l'homme se fait lui-même et fait la société, la société se fait elle-même et fait l'homme, est donc réduite à des preuves de faits; et bientôt peut-être les événements confirmeront les principes, ou anéantiront les systèmes.

ISi OBSERVATIONS

OBSEPvYATIONS DE ^ÉDITEUR

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