LIVRE I
Comme la philosophie moderne a étrangement abusé du mot nature, il faut en déterminer le véritable sens.
La nature ou l'essence de chaque être est ce qui le constitue tel qu'il est, et sans quoi il ne serait pas cet être. Ainsi la nature ou l'essence de l'homme est d'être esprit et corps, parce que sans esprit ou sans corps, il ne serait pas homme. La nature des corps est l'étendue, la figurabilité, la divisibilité, la pesanteur, etc., car des corps inétendus, indivisibles, sans figure, ne seraient pas des corps, La nature en général est l'ensemble des natures ou essences particulières de chaque être. Donc la nature n'est pas DieUy pas plus que la forme ou la figure des vases n'est le potier qui les a faits. Il est vrai que les rapports de figure, de grandeur, de capacité, de poids, etc., qui existent entre les vases, ne dépendent plus du potier une fois qu'il a fait les vases; et de même, la nature ou l'essence des êtres et les rapports qui existent entre eux, sont indépendants de Dieu, une fois qu'il a créé ces êtres : et cela doit être ainsi, puisque Dieu a créé ces êtres avec la nature la plus parfaite, et les a placés dans des rapports nécessaires, c'est-à-dire les plus propres à parvenir à leur fin. Ainsi Dieu peut créer de nouveaux êtres, ou cesser de conserver ceux qui existent, mais il ne peut faire un homme sans âme ou sans corps, parce qu'un être sans âme ou sans corps ne serait pas un homme : Dieu ne peut faire des corps sans étendue, car des corps sans étendue ne seraient pas des corps. Ainsi la nature de l'être est indépendante de Dieu, dans ce sens seulement que Dieu ne peut changer la nature de l'être sans changer l'être lui-même; car si Dieu pouvait changer la nature de l'être sans changer l'être lui-même, il pourrait faire qu'un être fût tel et qu'il ne fût pas tel en même temps ; il pourrait donc l'absurde. Mais, si la nature de l'être est indépendante de Dieu, l'être lui-même en dépend, et en cessant de conserver l'être, Dieu détruit la nature de l'être. La nature dans ce sens est ce que les anciens entendaient, sans le connaître, par le destin, fatum, qu'ils mettaient au-dessus des dieux, et dont quelques modernes ont
fait, sans le comprendre, Dieu même; car la philosophie, en voulant /aiVe une constitution de société religieuse, a été forcée d'imaginer un Dieu; comme en voulant faire une constitution de société politique, elle a été forcée d'imaginer un homme : et dans ces créations hizarres. Dieu a été encore plus défiguré que l'homme. Après cette digression indispensable, je reviens à mon sujet.
La volonté générale de la société fut donc rendue extérieure, ou se manifesta par des lois fixes et fondamentales. On verra, dans la suite de cet ouvrage, comment la volonté générale produit les lois, ou, ce qui est la même chose, se produit par les lois.
Comment l'amour général fut-il rendu extérieur?
Il faut revenir à l'homme. L'amour, avons-nous dit, est intérieur ou intelligent dans son principe, extérieur ou physique dans ses effets ; il appartient à la fois à l'esprit et au corps; il est esprit et corps, puisqu'il est pensée et action : il ne peut donc être rendu extérieur ou manifesté que par un esprit uni à un corps, par un homme. Il s'éleva dans un homme, et cet homme fut Xamour général de la société, puisqu'il appartint à la fois à sa volonté générale dont il manifesta les ordres, et à la force générale dont il dirigea l'action. Ainsi Tamour, dans la société comme dans l'homme, fut le nœud, l'intermédiaire de la partie intelligente et de la partie matérielle ; et cet homme s'appela monarque, parce qu'il ordonna seul, et roi, parce qu'il dirigea la force publique. Il fut l'amour général ou de conservation, c'est-à-dire l'amour des autres, parce qu'il personnifia la société, ou le prochain en général, à l'égard de chaque homme en particulier. Cet amour général lia les hommes entre eux, en unissant chaque homme à tous les hommes représentés dans un seul, comme le centre qui unit entre eux tous les points de la circonférence, et il produisit dans la société, comme dit Rousseau, « cet intérêt commun qui » forma le lien social; car, s'il n'y avait pas quelque point dans » lequel tous les intérêts s accordent, nulle société ne pourrait » subsister. »