‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 12 sur 300 · UVRE I · texte numérisé non relu

UVRE I

L'amour des hommes, ai-je dit, est dans Thomme principe de conservation des hommes; il est pouvoir conservateur, lorsqu'il agit par la force ou la puissance : cet homme-roi fut donc \g pouvoir conservateur lorsqu'il dirigea la force générale ou publique. Cet homme-roi fut donc un rapport nécessaire dérivé de la nature des êtres en société; et comme Dieu créateur des êtres est l'auteur de tous les rapports nécessaires qui existent entre eux, il est rigoureusement vrai de dire : Omnis potestas à Deo, parce qu'il n'y a pas de pouvoir général ou social, potestas, là où il n'y a pas de Roi.

Ainsi la société, qu'il faut bien distinguer du rassemblement d'hommes, du peuple, ne put exister avant le monarque, parce qu'elle ne put exister avant le pouvoir d'exister : donc il est absurde de supposer que la société put prescrire des conditions au monarque.

Comment la force générale de la société fut-elle rendue extérieure?

La force extérieure de l'homme est dans son corps; la force extérieure de la société fut donc dans les corps ou les hommes physiques; et il n'y avait que la force de tous qui pût réprimer efficacement la force de chacun, comme il n'y avait que l'amour général ou l'amour du prochain qui pût empêcher les effets déréglés de l'amour propre ou de l'amour de soi.

La volonté particulière de l'homme-roi ne représenta pas la volonté générale, parce que la volonté de tout homme est essentiellement déréglée : sa foixe particulière ne put pas représenter la force générale, parce que la force d'un homme est physiquement insuffisante; mais il put représenter Vamour que les hommes en société doivent avoir les uns pour les autres, être le but, le centre de cet amour mutuel, parce que l'amour est bon de sa nature, et qu'il est nécessairement conservateur, lorsqu'il est réglé par une volonté conservatrice.

Le roi ne fut dans la société ni le pouvoir législatif, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir judiciaire, mais le pouvoir général ou social conservateur, qui, pour faire exécuter les lois.

expression de la volonté générale conservatrice, agit par la force générale. La volonté générale essentiellement conservatrice, se manifestant par les lois, dirigea donc le pouvoir général, qui fut nécessairement conservateur, lorsqu'il agit par une force qui fut nécessairement conservatrice.

Donc la volonté générale de la société, ou la nature, ou la volonté de Dieu même fut le souverain; l'amour général, ou le roi, fut le ministre ou \ agent; la force générale, ou les hommes physiques, furent le sujet ou \ instrument. Le dogme de la souveraineté du peuple, en renversant cet ordre, et détrônant Dieu, devait naturellement conduire à l'athéisme.

Dans l'homme réglé, la volonté rectifiée par les lois doit être aussi le souverain, et diriger l'amour vers des objets permis; et Vamour doit être le ministre ou Vagent, et faire servir le sujet ou l'instrument, je veux dire, la force ou le corps à des actions utiles.

Aussi remarquez que les Latins, pour exprimer l'état d'un homme dont les actions ne sont pas dirigées par des affections légitimes, ou un amour réglé, l'appellent sut impotentia^ sans pouvoir sur soi-même, dans le même sens que nous disons d'un homme emporté par ses passions, qui ne sont qu'un amour désordonné de soi-même, qu'il n'est pas maître de lui. V amour agissant par la force est donc pouvoir dans la société comme dans l'homme, et désormais je n'emploierai plus que l'expression de pouvoir pour désigner l'amour agissant par la force.

Ainsi, volonté générale manifestée par des lois fondamentales; pouvoir général exercé par un roi, agent de la volonté générale; force générale ou publique, action du pouvoir général, formèrent la constitution de la société de conservation, ou de la société politique ou générale.

Et comme j'aperçois ces caractères dans certaines sociétés, et que je ne les aperçois pas dans toutes les sociétés, j'en conclus qu'il y a des sociétés qui ont une constitution, et des sociétés qui n'ont pas de constitution; des sociétés constituées,

et des sociétés non constituées, c'est-à-dire, des sociétés qui conservent les êtres, et des sociétés qui ne les conservent pas, ou qui ne se conservent pas elles-mêmes, puisqu'elles n'ont pas de pouvoir conservateur.

Il suit, des propositions démontrées dans ce chapitre, cet axiome fondamental de la politique ou de la science des sociétés :

Là où tous les hommes veulent nécessairement dominer avec des volontés égales et des forces inégales, il est nécessaire qu'un seul homme domine ou que tous les hommes se détruisent.

Je présente cet axiome sous une forme abrégée et comme une formule^ parce que j'ai fait voir quel est cet homme qui s'est élevé au-dessus des autres, et sous quel rapport il est vrai de dire qu'il les domine.

Ainsi la société politique naît comme l'univers : dans l'un et dans l'autre, une volonté dirigeant un amour agissant par une force, tire l'ordre du sein du chaos, et fait cesser la confusion parmi les éléments et la guerre entre les hommes : et dans ce rapport d'une volonté qui ordonne, d'un amour qui dirige, d'une force qui exécute, on aperçoit je ne sais quelle image d'un dogme fondamental de la société religieuse de conservation ou de la religion chrétienne.

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