‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 110 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

époques de la vie politique. C'est par l'action de ce double ressort que la France démembrée par les grands vassaux, envahie par ses ennemis, déchirée par les guerres civiles, en proie aux guerres étrangères, agitée par l'ambition et le fanatisme, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, sous des rois faibles, sous des rois captifs, sous des rois enfants, sous des rois en démence, sous une administration trop souvent accablée de besoins et dénuée de principes, réunit ses parties séparées, repousse l'étranger, accroît sa population, étend son commerce et son industrie, augmente ses moyens de défense, crée sa marine, fonde des colonies, réforme ses lois, perfectionne ses arts, fortifie ses frontières, et se place dans les bornes que la nature lui a fixées. Le président Hénault fait la môme observation, mais il semble ignorer le secret de la force de la France : « De là, dit-il, cette suite non interrompue de sages précau- » lions transmises, comme par une espèce de miracle, de règne » en règne, par lesquelles nos rois, sans laisser pénétrer leur )) secret, parvinrent enfin à reprendre l'autorité si nécessaire » pour le bonheur des peuples, »

Voilà l'effet de la constitution de la France : voici l'effet du caractère Français.

Si le roi Jean souscrit dans sa prison à un traité honteux, l'honneur Français s'indigne, et courbé sous le malheur, il ose tenter la fortune des armes. [Hénault.)

Si, après le long et déplorable règne de Charles VI, son fils déshérité par sa mère, dépouillé par son concurrent, accablé parles divisions même de son parti, réduit à Orléans et à Bourges, ne peut être sauvé que par un prodige; il se fera un prodige : une jeune fille ' simple et pauvre s'annonce

' Il ne s'agit pas de savoir si toute la cour de Charles VII croyait que Jeanne d'Arc fût inspirée : l'armée, le peuple, les Anglais eux-mêmes le croyaient, et tous agissent d'après cette persuasion. C'en est assez pour que j'aie pu dire avec vérité, que la religion a sauvé la France. Au reste, que la Pucelle d'Orléans fût inspirée ou non, elle n'en est pas moins l'héroïne de la nation : et comment le gouvernement a-t-il pu accueillir l'auteur et tolérer la publication

comme envoyée de Dieu, pour délivrer Orléans assiégé, et faire sacrer le roi à Reims occupé par les Anglais. L'orgueil national sourit à l'idée d'une protection particulière de la Divinité, et ne se croit pas au-dessous. Le roi écoute l'héroïne, les chefs lui cèdent, l'armée est entraînée, et la croyance d'un miracle enfante des prodiges.

Si la France est attaquée par toute la puissance de l'Espagne, de l'Autriche et de l'Italie réunies sur une seule tête; si elle a à lutter contre la profonde habileté de Charles-Quint et tous les trésors du nouveau monde; si ses finances sont épuisées, ses armées battues, son roi prisonnier, tout sera perdu hors Vhonneur : mais cet honneur autant que la politique prescrira à la régente de donner en otage les enfants de France, plutôt que les capitaines, dernier espoir de l'État. {Renault).

Si Louis XIV expie ses longues prospérités par des revers accablants, si le royaume est dans le dernier degré d'épuisement, et son monarque réduit à cet excès d'abaissement, qu'il offre de concourir à détrôner son petit-fils; si la haine exige

(l'un ouvrage, ou le fiel le plus amer, le ridicule le plus obsène, sont versés à pleines mains sur tout ce qu'il y a de plus respectable parmi les hommes, la vertu, le courage, le malheur, et la mort pour sa patrie et son roi? Est-ce lace que le gouvernement devait à la mémoire de cette courageuse fllle? Ou croyaiton l'ouvrage politiquement utile, parce qu'il était effrontément immoral? Voltaire eût nié les faits, s'ils eussent été moins récents et moins constatés, et non-seulement il eût rejeté le prQdige de l'inspiration particulière, mais il eût rejeté le prodige de la persuasion; il n'eût pas manqué de dire qu'on ne /persuade pa* à des nations, à des armées, qu'une jeune et pauvre tille, qu'elles voient combattre, qu'elles voient blessée et prise, est envoyée de Dieu pour sau\er un grand empire réduit aux dernières extrémités. C'est cependant ce qui arriva. On n'eût pas impunément plaisanté à Rome sur la nymphe Égérie, ou sur les boucliers touibés du ciel : on a interdit en Suisse des discussions critiques sur l'histoire de Guillaume ïoll. Il se répand sur les gouvernements destinés à servir d'exemple aux autres

un esprit de vertige et d'erreur,

De la chute des rois funeste avant-coureur. {Racine.)

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