‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 111 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

davantage, si elle ose demander qu'il le détrône lui-même; le ressort de l'honneur trop violemment comprimé, réagit avec force, et l'honneur dicte à Louis la généreuse résolution de se mettre à la tête de ses fidèles sujets, et de s'ensevelir sous les débris de la monarchie, plutôt que de consentir à l'avilissement du pouvoir de l'Etat.

Ce caractère national s'est plus d'une fois prononcé contre l'administration elle-même, à des époques dont on n'a pas perdu le souvenir, lorsqu'il repoussait par les traits du ridicule, ou le silence de l'improbation, les atteintes portées aux lois fondamentales.

Mais pourquoi recourir à des exemples éloignés? Voyez la France; elle n'est plus! depuis six ans entiers, le plan de destruction le plus vaste, le plus savamment combiné, le plus opiniâtrement suivi, la guerre civile la plus acharnée, la guerre étrangère la plus générale, des proscriptions sans exemples, une oppression inouïe, la faim, la misère et la mort, tous les fléaux ensemble, n'ont pu anéantir dans cette société l'esprit de vie que lui imprimèrent sa constitution et le caractère national. Il n'y reste pas pierre sur pierre, et ses fondements, comme ceux de ce temple célèbre, agités par une force secrète, engloutissent les ouvriers et repoussent leurs constructions. Les lois nouvelles ne peuvent s'affermir, ni les anciennes habitudes se détruire; le feu sacré brûle encore dans la Vendée comme dans un sanctuaire; là des Français sans autre motif que l'attachement au culte de leurs pères et à l'héritier de leurs rois, sans autre secours que leur Courage, luttent, avec la seule force du caractère national, contre toutes les passions des hommes et toute la rage de l'enfer; tandis que d'autres Français poursuivent avec un acharnement déplorable la ruine de leur patrie, et leur propre perte. Hélasî si leurs jeux étaient moins cruels, on verrait avec pitié ces enfants s'obstiner à élever une édifice de neige sur un sol brûlant

C'est surtout dans l'histoire de la France qu'on trouve la preuve de cette vérité, que la constitution est un principe de

conservation et non d'agrandissement : « Un état monar- » chique, dit Montesquieu, doit être d'une grandeur médioy> cre. » Cet auteur a raison, parce qu'un Etat ne peut s'étendre démesurément, qu'en cessant d'être monarchique.

Jusqu'à Louis XIV, la France n'avait combattu que pour repousser l'étranger, dompter des vassaux révoltés, ou soumettre des sujets rebelles : des fleuves d'or et de sang, versés pour soutenir des droits légitimes, n'avaient pu lui assurer la moindre conquête en Italie. Sous Louis XIV, elle déploie tout à coup une force inconnue; elle était guerrière, elle devient conquérante : mais aussi sa constitution s'était affaiblie, et, sans parler de plusieurs causes moins sensibles d'altération, l'aliénation progressive d'une grande partie du domaine royal, qui avait rendu nécessaire l'établissement de nombreux subsides, le schisme dans la religion de l'État, qui, durant plusieurs règnes, avaient mis les armes à la main de tous les citoyens, avaient fait perdre aux personnes et aux propriétés cette fixité qui est la vraie limite du pouvoir et l'effet nécessaire de la constitution. Et cependant de toutes ses conquêtes, Louis XIV ne conserva que l'Alsace et une partie de la Flandre; car je ne parle pas de la Franche-Comté que la nature même donnait à la France comme une compensation légitime de la Haute-Navarre qu'elle laissait à l'Espagne. Et cependant Louis XIV, obéissant au principe de la monarchie, posa, peut-être malgré la nature, des bornes à la France dans la triple enceinte de places fortes qu'il fit construire avec tant de dépense sur les frontières. En interdisant ainsi à la France jusqu'au désir des conquêtes, ce grand prince annonçait à l'Europe qu'elle n'aurait plus désormais à redouter l'ambition de la France; et il avertissait ses successeurs que la France, parvenue au plus haut période de sa grandeur et de sa gloire, n'avait plus à craindre qu elle-même. Ce fut cependant Tacquisilion de l'Alsace et de la Flandre française, qui sont à peine la quarantième partie du sol de la France, qui lit craindre à toute l'Europe que Louis XIV n'as-

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