‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 113 sur 300 · LA FRANCE RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA FRANCE RÉPUBLIQUE

Si nous considérons la France sous le point de vue que nous présente son nouveau gouvernement, nous trouverons, dans les différentes révolutions qu'elle a essuyées, et qu'on décore du nom de constitutions de 1789, 91, 93, 94, 95, la preuve évidente que le pouvoir, une fois écarté de son principe qui est l'unilé, a une tendance irrésistible à se diviser sur tous les membres de la société; et une fois parvenu au terme extrême de sa division, à revenir à son principe : c'est-à-dire quC; lorsqu'il n'y a plus de pouvoir général dans la société, chaque membre de la société tend à exercer sou pouvoir particulier; et lorsque tous les membres de la société ont leur pouvoir particulier, il n'y a plus de société, parce qu'il n'y a plus de pouvoir général; mais le pouvoir général tend h se rétablir, ou pour mieux dire, la société tend à se recomposer, parce que la société ne peut exister sans pouvoir général, ni l'homme exister sans société.

Je prie le lecteur de faire une attention sérieuse au développement qui va suivre; il lui offrira l'analyse du système de

la société civile : jamais théorie n'avait été confirmée par une expérience plus vaste et plus décisive.

Le pouvoir général de la société existait en France dans le monarque. Il devient nécessaire de convoquer la nation, parce que l'impôt ordinaire et fixe était insuffisant et les revenus de l'État infiniment au-dessous de ses besoins.

La volonté générale de la société demandait cette convocation, puisque la nation seule peut, sur la proposition du monarque, statuer sur l'augmentation extraordinaire des subsides. Mais, quand la volonté générale de la société convoque la nation propriétaire pour délibérer sur la propriété, son pouvoir général doit maintenir les formes nécessaires de la convocation; car tout, la forme comme le fond, est nécessaire àdiUS les institutions d'une société constituée.

Le monarque trompé autorise un changement dans la proportion respective des ordres : un seul ordre, et encore celui qui n'exerce pas de profession sociale, se trouve aussi nombreux que les deux autres ensemble : cette mesure était contre la nature de la société civile; car il est contre la nature de la société civile, que les professions sociales de la société religieuse et de la société politique, la force publique conservatrice de l'une et de l'autre se trouve la plus faible en nombre de députés dans la convocation générale de l'une et de l'autre société.

En portant cette loi, le monarque mit donc sa volonté particulière à la place de la volonté générale, et par conséquent sow pouvoir particulier à la place du pouvoir général.

Les corps dépositaires des lois, chargés de distinguer la volonté particulière de l'homme de la t;o?on^e générale de la société, réclamèrent contre une loi qui n'était pas émanée de la volonté générale; mais entraînés eux-mêmes par le torrent irrésistible dés circonstances, ils jugèrent une plus longue résistance inutile ou dangereuse, et ils enregistrèrent, c'est-à-dire, qu'ils admirent dans le dépôt des lois cette loi désastreuse la cause de tous les malheurs.

Les États généraux s'assemblèrent sous ces funestes auspices :

Apparent dirae faciès, inimicaque Trojae

Kumina

{Eneid. ii. 620.)

Dès que le monarque avait fait prévaloir son pouvoir particulier sur \e pouvoir général, le pouvoir général n'existait plus : car le pouvoir général de la société et le pouvoir particulier de l'homme ne sauraient exister ensemble dans la même société.

Dès qu'il n'y avait plus de pouvoir général, chacun voulut exercer son pouvoir particulier.

Les députés du troisième ordre voulurent s'ériger en pouvoir, ou, ce qui est la même chose, exercer leur pouvoir. Les deux autres ordres s'y opposèrent en vain : force générale conservatrice de la société civile, ils n'étaient que l'action du pouvoir général, et il n'y avait plus de pouvoir général. — Ils ne réristèrent donc qu'avec leur volonté particulière et leur pouvoir particulier.

Mais dans celte lutte de volontés et de pouvoirs particuliers, les volontés et les pouvoirs du plus grand nombre devaient l'emporter : les professions sociales, dominées par le nombre, se réunirent aux députés du troisième ordre, pour former, malgré elles-mêmes, le pouvoir particulier de l'assemblée soidisant nationale.

Cette réunion était contre la volonté générale de la société, puisqu'elle était contre la nature des êtres en société. En efiFet, il est contre la nature des êtres, que des professions distinguées soient confondues avec celles dont elles sont distinguées; que les professions sociales se mêlent aux professions naturelles, et que des propriétaires, dont les uns, comme le clergé et la noblesse, sont investis de propriétés sociales, et les autres comme le troisième ordre ne possèdent que des propriétés personnelles, se réunissent pour délibérer en commun sur la propriété.

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