‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 114 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le monarque, averti par les désordres qui précédèrent ou qui suivirent la réunion des ordres en une seule assemblée, Voulut appeler à la défense de la société. La force publique extraordinaire ou l'armée. La force publique n'est que l'action du pouvoir général; et dès qu'il n'y a plus de pouvoir général, ^lais des pouvoirs particuliers, la force publique n'est que l'aclion des pouvoirs particuliers : aussi, l'armée ne reconnut plus que le pouvoir particulier de l'assemblée nationale. Dès lors la force publique fut séparée du pouvoir général ou du monarque; dès lors \e pouvoir général ne fut plus un pouvoir, car un pouvoir sans force n'est pas un pouvoir.

Dès que le pouvoir général conservateur de la société avait cessé d'être pouvoir, la société avait cessé de se conserver, ou d'être société. Dès qu'elle ne fut plus société, elle ne put plus remplir la fin de toute société qui est la conservation des êtres qui la composent : l'homme et la propriété furent détruits, et l'on commença par détruire l'homme social, c'est-à-dire, le prêtre ou le noble, et leurs propriétés ou les propriétés sociales ; bientôt on détruisit le simple citoyen, on envahit les propriétés personnelles.

Cependant les factions commencent dans l'assemblée et les dissensions dans le royaume, et vont toujours croissant. Chacun veut manifester sa volonté particulière, ou satisfaire sa passion de dominer, par l'exercice de son pouvoir particulier et par l'action de sa force individuelle.

Quelques-uns de ceux qui exerçaient ]eur pouvoir et avaient usurpé celui des autres, jaloux de le retenir, ou persuadés du danger de le diviser davantage, imaginent la distinction de citoyens actifs et non actifs : c'est une borne à la manifestation de toutes les volontés. Bientôt paraît le décret qui exige, pour être élu, la contribution du marc d'argent : c'est une limite à l'exercice de tous \es pouvoirs.

Mais que pouvaient ces faibles digues contre la tendance irrésistible du pouvoir une fois partagé ? On se rappelle avec quelle persévérance cette loi fut attaquée, avec quelle cha-

leur elle fut défendue. La première assemblée la lègue à la seconde, et lui recommande de la maintenir. Il me semble voir d'imprudents bergers qui ont précipité un rocher du haut d'une montagne, et qui, effrayés de sa chute impétueuse, crient à d'autres de l'arrêter.

La nouvelle constitution s'écroule au bruit des serments de la maintenir. L'Assemblée législative renverse la frêle barrière qui s'opposait à l'entière division du 'pouvoir : le pouvoir déborde, si j'ose le dire, et s'étend jusqu'au dernier individu de la société. Chacun a son pouvoir, et veut l'exercer par sa force : c'est l'état sauvage ; les plus forts et les plus adroits sont les maîtres. Quelques-uns alarmés de tant de désordres, tremblants pour eux-mêmes, proposent des plans de législation; mais comme ils tendent tous à restreindre le nombre des/)owvoirs, ils sont rejetés, et celui de Condorcet lui-même est traité de royaliste. Cependant la société dissoute tend à se recomposer, par le rétablissement d'un pouvoir général; car l'homme ne saurait exister sans société, ni la société sanspouvoir général. Il s'élève donc un seul pouvoir, il se forme une constitution. Mais quel pouvoir, grand Dieu! et quelle constitution ! elle a ses lois fondamentales, elle a une religion publique ; c'est le culte de Marat : elle a un pouvoir unique et général; c'est la mort: elle a des distinctions sociales; ce sont les Jacobins, prêtres de ce culte et agents de ce pouvoir. Ce pouvoir a un représentant, c'est l'instrument des supplices : ce monarque a des ministres, ce sont les bourreaux; il a des sujets, ce sont ses victimes. Rien de semblable n'avait encore paru sur la terre.

L'univers avait vu le gouvernement extérieur de Dieu chez les Juifs, celui de l'homme chez les autres peuples : il voit en France celui des démons. Le peintre des enfers, Milton seul pourrait s'élever h Ihorreur de cet effroyable tableau, je le termine ici. La mort du tyran a rendu à ses complices la faculté d'exercer leur /)oui;oiV particulier; mais un observateur attentif peut apercevoir dans le pouvoir une nouvelle tendance à se

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