LIVRE IV
Je ferais remarquer l'Angleterre, moins constituée que la France, parce qu'elle est différemment constituée, et j'en dirai la raison lorsque je traiterai de ses institutions politiques. Aussi l'Angleterre a-t-elle toujours montré moins de force de résistance que de force d'agression : avec moins de population et de forces réelles que la France, elle en a longtemps occupé une partie, elle a fondé dans l'Inde un vaste empire; ne pouvant agrandir son territoire, elle a toujours étendu son commerce, et jamais elle n'a développé au dehors plus de force d'agression, que lorsque sa constitution était plus altérée, et qu'elle gémissait au dedans sous le despotisme d'un usurpateur. Mais elle a vu ses foyers envahis, ses lois fondamentales attaquées, sa liberté même opprimée, sans montrer cette force de réaction que nous avons remarquée dans d'autres sociétés.
Après de longs et violents orages, l'Anglais s'est reposé dans une constitution où des pouvoirs rivaux s'observent, se balancent et se limitent. L'auteur de l'Esprit des lois dit que dans le dernier siècle la république ne put s'y établir, parce qu'il n'y avait pas assez de vertu; c'est au contraire, parce qu'il y avait trop de vertus qu'elle ne s'y établit pas, et j'espère en convain-
le plus certain de la prospérité d'un pays, de la bouté de son gouvernement et de la sagesse de son administration, auraient dû commencer par prouver que plus il y a d'hommes dans une même société, plus ils sont heureux, et la société tranquille. L'administration ne doit pas tant multiplier les hommes, que veiller à la conservation, c'est-à-dire, à la perfection morale et physique de ceux qui existent. Un avantage inappréciable de l'Espagne, et qu'on n'a peutêtre pas remarqué, est l'impossibilité où est sa capitale de s'aggrandir démesurément. Toutes les grandes villes du monde sont sur des rivières navigables ou sur la mer ; et cela doit être pour que les subsistances, nécessaires à une immense population, puissent arriver avec facilité, et être vendues à un prix modique; Madrid seul est sur un ruisseau. En 1349, sous Henri II, on redoutait l'excessif accroissement de Paris; un édit en fixa les bornes : Louis XIV renouvela la défense de bâtir au-delà de certaines limites; « parce qu'il était » à craindre, disent les lettres patentes de 1672, que la ville de Paris, parvenue » à cette excessive grandeur, n'eût le même sort des plus puissantes villes de » l'antiquité, qui avaient trouvé en elles-mêmes le principe de leur ruine. » [Hénault.)
cre mes lecteurs, lorsque je traiterai de la vertu dans les monarchies et les républiques.
Un siècle de bonheur et de gloire, sous le règne de l'auguste maison de Brunswick, a dû fixer ce peuple estimable, et former ses habitudes. Légitime héritière d'une famille illustre autant que malheureuse, elle règne par le droit de la naissance comme par le titre de l'élection : elle réunit toutes les opinions, toutes les affections, tous les vœux, en confondant tous les droits : puisse-t-elle remplir ses hautes destinées et retenir cette nation inquiète sur la pente rapide où la placent ses institutions!
S'il entrait dans mon plan de parcourir l'histoire des autres monarchies de l'Europe, on verrait que, toutes les fois que les sociétés se sont écartées de leurs lois fondamentales \ et surtout du principe conservateur de l'unité dvi pouvoir, elles ont été punies par la fureur des conquêtes, par les troubles inté rieurs, et quelquefois par l'oppression étrangère.
Ainsi la Suède, toujours partagée entre un roi qui veut exercer le pouvoir de l'Etat et une aristocratie qui veut exercer le sien, tantôt dans le délire des conquêtes, tantôt dans la langueur de l'épuisement, ne trouvera de repos et de véritable force que dans une juste confiance h l'autorité royale.
Ainsi la Pologne puissante sous des rois héréditaires, et qui, en s'écartant de ce principe conservateur, a perdu son repos, son bonheur, et jusqu'à son indépendance, eût repris sa place parmi les nations, si, plus éclairés sur les vrais intérêts de leur patrie, convaincus que la seule loi politique actuellement nécessaire, était la loi de la succession héréditaire, et que l'influence continue de la royauté eût amené successi-
' En 1282, les Etats de Castille déposent Alphonse : son frère Emmanuel prononce la sentence qui le dégrade. Alphonse eut recours au roi de Maroc, qui passa aussitôt en Espagne, pour le rétablir. « Je viens, lui dit-il, en com- » battant pour vous, soutenir les droits sacrés des rois et des pères : mais vous » êtes Chrétien et je suis Musulman ; songez que je ne suspends ma haine que » pour venger la nature et la majesté royale violées en votre personne. » {Hist. d'Esp.fpar M. Désormeaux.)