‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 122 sur 300 · OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LES MONARCHIES MODERNES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LES MONARCHIES MODERNES

Toutes les sociétés de l'Europe ont donc un intérêt pressant et commun à se garantir mutuellement une constitution qui assure leur repos^ leur conservation, leur indépendance réciproque.

Ce n'est pas qu'elles puissent prévenir entre elles toutes les guerres, résultat nécessaire des efforts que font les sociétés pour se placer dans certaines bornes que la nature leur a assignées, ou plutôt du principe intérieur d'agression et d'inquiétude que les sociétés non constituées entretiennent en Europe. Il ne serait peut-être pas impossible de prouver, l'histoire à la main, que les républiques sont la cause ou l'occasion du plus grand nombre de guerres qui ont éclaté en Europe depuis quatre siècles. Au reste, la guerre exerce les forces respectives de tous les États, met des bornes, malheureusement nécessaires, à leur excessive population, et entre ainsi dans le plan de leur conservation. La constitution n'empêche pas toutes les guerres, parce que la religion même n'étouffe pas toutes les passions; mais elle prévient le malheur des grandes conquêtes, et mieux que les traités, maintient l'équilibre entre les puissances.

On ne remarque pas assez que jusqu'ici aucune des grandes monarchies fondées en Europe des débris de l'empire Romain ne s'est anéantie, et qu'il s'en est même élevé de nouvelles. L'antiquité n'offre rien de semblable dans un aussi long espace de temps. Si quelques États de création postérieure ont été réunis à d'autres, ou ils n'étaient que des parties détachées d'une plus grande société qui tendaient à s'y rejoindre, ou ils

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étaient trop petits pour pouvoir subsister par eux-mêmes : car la nature ne veut pas plus de monstres politiques que de monstres humains, et elle ne veut ni des nains, ni des géants, parce qu'elle ne veut pas que l'homme soit le jouet de son semblable, ou qu'il en soit le tyran. Ainsi, la Navarre détachée de la France et de l'Espagne, trop faible pour pouvoir subsister entre ces deux puissances, a été réunie à l'une et à l'autre, et par cette réunion la nature a fait cesser une cause de guerre entre deux puissances qu'elle devait unir un jour par les nœuds les plus étroits, et dont l'alliance nécessaire, indispensable, entrait dans le plan de leur conservation réciproque : mais elle a laissé le Portugal enclavé dans l'Espagne; elle a réuni le territoire et séparé les peuples, pour tenir en haleine les forces de cette belle partie de l'Europe, trop sujette à s'endormir dans la langueur du repos. La nature suspend la réunion de l'Ecosse et de l'Angleterre, tant que l'Angleterre est redoutable pour la France et qu'elle en occupe les plus belles provinces; mais elle rend à leur tendance réciproque son libre cours, et rejoint ces deux parties d'une même île, lorsque l'Ecosse cesse d'être une alliée nécessaire pour la France, et que la France réunie en un seul corps, devient redoutable à l'Angleterre. Elle laisse les petits États de la maison de Sardaigne à côté de la France, parce qu'elle ne veut pas que cette puissance s'étende en Italie; et elle l'avertit, par des revers réitérés, de l'inutilité des efforts qu'elle fait pour s'y maintenir. Lorsque de plus grands intérêts exigent de plus grandes mesures, lorsqu'elle craint pour la société civile de l'Europe chrétienne, c'est-à-dire, pour la religion chrétienne et la constitution monarchique menacées par le despotisme du Croissant, alors dans la crise de son développement, elle élève de ce côté de l'Europe la barrière la plus redoutable; comme un habile ingénieur, elle y multiplie les ouvrages avancés. Depuis longtemps elle y a placé le Hongrois, le plus belliqueux de ses enfants; elle le réunit au Bohémien, elle les réunit tous les deux à la maison d'Autriche; et même pendant un instant

et pour déplus grandes raisons, elle jette, pour ainsi dire toute l'Etirope du même côté, en réunissant sur la tête de Charles- Quint, l'Allemagne, les Paj's-Bas, l'Espagne, l'Italie, et jusqu'à l'Amérique. Mais lorsque le Turc amolli cesse d'être redoutable, et que la maison d'Autriche avec sa politique invariable, son administration sage, ses nombreuses armées, sa discipline parfaite le devient à son tour, alors s'élève auprès d'elle une puissance dont la nature hâte, presse le développement par des moyens nouveaux; elle avance à pas de géant, et la Prusse est barrièrcy lorsqu'on peut à peine la soupçonner d'être obstacle. La Russie à son tour jouit du bienfait de la civilisation; mais de son état naguère barbare, elle a retenu la passion de guerroyer : placée sur la limite de l'Europe et de l'Asie, elle pèse à la fois sur toutes les deux; il me semble que j'aperçois une borne qui s'élève pour arrêter ses progrès.

J'entends dire que le Musulman, malgré sa religion et ses préjugés, veut s'instruire dans nos arts : mais un peuple ne peut se civiliser sans devenir chrétien et monarchique, parce que la société civile est la réunion de la société religieuse de l'unité de Dieu, ou du christianisme, et de la société politique de l'unité du pouvoir, ou de la monarchie; et si e Turc, abruti par sa religion oppressive et son gouvernement destructeur, ne peut s'élever au christianisme et à la monarchie, son empire sera infailliblement détruit; et quel qu'en soit le conquérant, fût-ce le Russe lui-même, l'empire Grec et l'empire Russe se limiteront l'un l'autre. Ces événements plus ou moins éloignés sont infaillibles, parce qu'ils sont dans la nature des choses : ils sont dans la nature des choses, parce que la constitution religieuse et politique est dans la nature de la société; comme les sociétés religieuses et politiques sont elles-mêmes dans la nature de l'homme moral et physique. Au milieu de tous ces changements de scène, je vois l'ambition des souverains, les intrigues des cours, les erreurs des peuples; je vois les passions de l'homme, mais je vois les volontés de la nature qui entraîne, qui dirige vers le but qu'elle se propose

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ies peuples et leurs erreurs, les rois et leurs conseils, l'homme et ses passions.

Il me semble voir une troupe d'enfants conduits par un précepteur sévère. L'un court, et l'autre s'arrête; l'un s'écarte à droite et l'autre à gauche : quelques-uns se battent entre eux, chemin faisant : mais le précepteur presse l'un, arrête l'autre, ramène celui-ci, apaise ceux-là, et les fait arriver ensemble au terme.

Il faut observer, à l'honneur de la société civile, c'est-àdire, à l'honneur de la religion chrétienne et de la constitution monarchique, que les lois civiles sur la transmission des propriétés particulières ont été suivies pour la réunion des Etals, et ratifiées par le consentement exprès ou tacite des sociétés. Dans ces réunions, les sociétés ont presque toujours obéi à la loi fondamentale de la succession héréditaire, lorsque, par l'extinction des mâles de la famille régnante, elles ne pouvaient obéir à la loi politique de la succession masculine.

Ainsi, des alliances ont réuni la Hongrie à la Bohême, et l'une et l'autre à la monarchie Autrichienne; des droits de succession ont réuni l'Ecosse à l'Angleterre, et la Navarre à la France ; un testament dispose de l'Espagne : mais ces réunions n'ont pas anéanti les titres, ni confondu les peuples. Je retrouve avec un secret plaisir, sur la liste des puissances, les noms de ces vieux enfants de l'Europe ; j'entends nommer les rois de Bohème et de Hongrie, de Navarre et d'Ecosse. Je commerce avec des Ecossais et des Hongrois; et dans la société civile de l'Europe, la seule société civile de l'univers, le cœur n'est pas affligé par des spectacles de barbarie et de destruction dont les autres parties du monde présentent de si nombreux monuments.

Puissent les souverains être pénétrés de cette vérité, dont il semble qu'il soit réservé à la fin de ce siècle de montrer une grande application : vérité que la France prouve par ses malheurs, et que d'autres nations prouveront peut-être par leurs

revers; vérité dont la politique humaine ne fait que hâter le développement, lorsqu'elle croit l'éloigner, parce qu'elle est un rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses; vérité que l'homme méconnaît; parce que dans sa courte existence il n'en voit pas l'accomplissement, mais dont la société qui lui survit, ressent infailliblement les effets : cest qu'il ny a de succès durables que ceux dont la force n'a pas à rougir devant la justice^ et qu'une nation est tôt ou tard punie du mal quelle a fait à une autre.

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