‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 129 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

et relevées. La peinture exprimait plus volontiers la férocité de Brutus que la magnanimité d'Alexandre. L'architecture avait moins de monuments à élever que de boudoirs à embellir; et la même disposition d'esprit qui changeait un jardin oii l'art avait perfectionné la nature en en disposant avec ordre les diCTérentes beautés, en une campagne inculte et agreste sous le nom de jardin anglais, devait bientôt remplacer la régularité majestueuse d'une société constituée, par le désordre et le délire des institutions politiques de l'homme.

La langue elle-même se ressentait de l'approche de cette révolution. En vain quelques bons écrivains se roidissaient contre une dégénération dont le temps a révélé le principe, la langue Française, la langue de Fénelon et de Racine, de Bossuet et de Buffon; cette langue simple sans bassesse et noble sans enflure, harmonieuse sans fatigue, précise sans obscurité, élégante sans afféterie, métaphorique sans recherche; cette langue, la véritable expression d'une nature perfectionnée, devenait brusque, dure, courte, sauvage, hyperbolique, parce qu'il fallait, disait-on, que la langue îài pensée, fût sentie, forte, pittoresque, comme la nature.

C'est à l'imitation de la belle nature que la langue, les arts, et les manières Françaises devaient la supériorité qui les faisait, même dans leur dégénération, admirer et copier de toute l'Europe; parce qu'en tout genre, ce qui est dans la nature la plus parfaite est nécessaire, et si Thomme peut en retarder les progrès, il ne saurait en arrêter le développement.

Les mœurs déclinaient avec les arts, elles déclinaient avec la constitution. Je ne dirai pas que dans la manière de se vêtir ou de se loger la nature libre et sans gêne remplaçait la nature embellie et perfectionnée; que la familiarité, la commodité bannissaient la dignité, la décence extérieure, choses dont la mesure est aussi convenable que l'excès en est ridicule; je passe sur ces détails qui paraîtraient peut-être frivoles, et je viens à un objet plus important, à l'état des femmes dans la société politique.

Si je ne respectais les lecteurs de tous les âges, à l'instruction desquels cet ouvrage est consacré, je ferais voir, dans la Grèce, la société naturelle, ou l'homme naturel, écarté de sa 6n principale, la propagation de l'espèce humaine, par d'infâmes désordres, sur lesquelles une poésie voluptueuse s'efforce en vain de jeter un voile; comme la société politique, ou l'homme social, était écarté de sa fin par les institutions politiques. Ces vices, inconnus à Rome tant que l'institution monarchique y conserva les mœurs, je les y retrouverais, lorsque les institutions populaires ouvrirent la lice aux passions les plus monstrueuses; je les retrouverais transmis avec les institutions et les arts d'Athènes dans les démocraties Italiennes du moyen âge; je les retrouverais peut-être se glissant dans une société monarchique à la veille de sa dissolution : source intarissable de réflexions profondes sur la dépravation de l'homme, de cet être inexplicable à la philosophie, de cet être qu'elle outrage,.... qu'elle honore quelquefois lorsqu'elle n'en fait qu'un animal! Je l'ai dit ailleurs : c'est par l'état social des femmes qu'on peut toujours déterminer la nature des institutions politiques d'une société.

En Egypte, où était le type de la constitution, les lois soumettaient les maris à leurs femmes en l'honneur d'Isis; chez les Germains, où nous avons retrouvé les lois fondamentales de la constitution, l'opinion faisait des femmes des êtres audessus de l'humanité; chez des peuples dont les connaissances étaient bornées, et les habitudes guerrières et féroces, la nature exagérait le sentiment^ pour mieux protéger la faiblesse : et, pour le dire en passant, ce que la philosophie appelle, dans les enfants, les femmes ou le peuple, préjugés, superstitions, n'est autre chose qu'une exagération de sentiment, par lequel la nature supplée à la faiblesse de l'esprit pour assurer la pratique d'un principe important, ou établir la foi d'une vérité essentielle. Et c'est ce qui fait que la philosophie qui éteint le sentiment, et veut tout faire avec la raison, d'un homme instruit fait un pédant qui étouffe ses sentiments naturels pour faire

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