LIVRE IV
parade d'une raison déplacée; d'une femme ou d'un enfant fait des êtres ridicules qui veulent mettre une force de raison qu'ils n'ont pas, à la place de sentiments qu'ils doivent avoir; et du peuple fait un monstre qui n'a ni raison ni sentiment, parce que le sentiment est la raison du peuple, comme on peut dire, à certains égards, que la raison doit être le sentiment des rois. Je rentre dans mon sujet.
Dans nos monarchies modernes, et particulièrement en France, l'opinion n'attribuait aux femmes rien de divin, mais les mœurs en faisaient des divinités; et tel était le respect public à leur égard, que la politesse Française donnait la même qualification à l'épouse du monarque, et à la femme du dernier sujet.
Cette identité, sur le même objet, entre les mœurs des Égyptiens, des Germains et des peuples monarchiques modernes, a une cause, et il ne faut pas la chercher ailleurs que dans la constitution de ces sociétés.
La nature qui ordonne tout avec sagesse, et pour la conservation des deux sexes, réprime la force destructive de l'homme par le frein du pouvoir, et met la faiblesse de la femme sous la sauvegarde du respect. Elle contient l'homme par \e pouvoir, parce que le pouvoir est empire et force comme l'homme; elle protège la femme par les mœurs, parce que les mœurs sont persuasion et douceur comme la femme. Des lois positives en faveur des femmes, déjà fortes des avantages que la nature leur donne, en feraient des tyrans; comme en Orient, des mœurs différentes, malgré les avantages de la nature, ou à cause de ces avantages mêmes, en font des esclaves.
Ce respect pour les femmes, qui tient à la nature de la société ou de l'homme social, mêlé à un sentiment pour elles qui tient à la nature de l'homme naturel, forme entre les deux sexes ce commerce, appelé galanterie, où la force de l'homme devient complaisance et trop souvent faiblesse, et où la faiblesse delà femme devient empire et quelquefois tyrannie.
On a remarqué plus haut l'influence de la forme de gouver-
nement sur les arts : on peut remarquer ici l'influenee de la religion sur les mœurs et sur la constitution.
Le libertinage d'esprit porte atteinte aux principes fondamentaux d'une religion sociale; bientôt le libertinage des sens bannit une galanterie décente qu'on peut appeler le culte extérieur des mœurs honnêtes; un délire républicain ne tardera pas à attaquer la constitution politique de la société. La femme secoue elle-même le joug des mœurs décentes; les mœurs cessent de la protéger, les lois mêmes l'oppriment, et l'on porte contre elle la loi du divorce. L'homme rejette le frein du pouvoir; le pouvoir cesse de le protéger, le pouvoir même l'opprime, et l'on porte contre lui les lois révolutionnaires. Dans le même temps et chez le même peuple, une philosophie orgueilleuse veut ramener la religion sociale à la religion naturelle; une philosophie sensuelle ne considère plus les femmes sous des rapports sociaux, mais sous des rapports purement naturels ; une philosophie séditieuse ramène la société civile à l'état féroce et sauvage des sociétés naturelles.
Qu'on ne s'effarouche pas de ce rapprochement d'idées, en apparence si disparates. C'est ce mélange inexprimable de religion, de galanterie et de fidélité à l'État qui formait le caractère de l'antique chevalerie : institution sublime, que la nature avait adaptée aux besoins d'une société naissante, et qu'elle saurait encore proportionner à ses développements et à ses progrès, si les souverains daignaient réfléchir à cette vérité politique : Que dans une société constituée tout ne peut pas se faire avec la force et de par le roi; que le moral dans l'homme est quelque chose; que ce ressort puissant se dirige contre les gouvernements, s'il n'est pas dirigé par eux et pour eux; que ce ressort n'a de force que par la résistance qu'on lui oppose, ni d'utilité que parla direction qu'on lui donne; et que, pour accroître sa force et diriger son action, la religion est bien supérieure à la philosophie. En effet l'homme est esprit, cœur et sens, intelligence ou volonté, amour et force. La religion, en subjuguant Vesprit et maîtrisant les sens, concentre toute la