LIVRE IV
force morale de l'homme dans son cœwr, qu'elle nourrit en lui ordonnant d'aimer, qu'elle dirige en fixant à ses affections des objets légitimes : elle fait donc des hommes sensibles et vertueux; car l'homme est sensible en aimant, et vertueux en n'aimant que ce qu'il doit aimer. La philosophie au contraire, en laissant aller Vesprit et laissant faire les sens, dessèche le cœur en l'épuisant, et porte toute la force morale de l'homme vers son es'prit qu'elle ne veut pas borner, et vers les sens qu'elle ne veut ni ne peut maîtriser; et selon que Vesprit ou les sens dominent, elle fait des fanatiques ou des scélérats, et quelquefois tous les deux ensemble; car on est fanatique par l'exagération de Vesprit, et scélérat par le dérèglement des sens. La vertu est donc dans le cœur, ou dans des affections dirigées; le fanatisme dans Vesprit, ou dans des opinions exaltées; et la scélératesse est dans les sens, ou dans des actions hardies. Cette distinction est juste; et l'on remarque en effet, que l'héroïsme de la vertu se joint presque toujours à la candeur, c'est-à-dire, à une certaine simplicité dans Vesprit; le fanatisme des opinions, à l'insensibilité du cœur; et la scélératesse, à la perfection des sens ou à la force physique. L'esprit, le cœur, les sens, voilà Thomme et tout l'homme ; c'est en réunissant la perfection de ces trois facultés, la justesse et l'étendue de Vesprit, l'élévation et îa sensibilité du cœur, et la perfection des sens ou la force physique, que la nature forme dans le silence, ces hommes extraordinaires, qu'elle réserve à de grands desseins, qu'elle a marqués pour être pouvoir, et qu'elle envoie, quand il est temps, ou former, ou rétablir une société.
Si forte virum quem
Conspexere, silent.
U^neid. 1.155.)
Vesprit, le cœur, le corps : intelligence, amour, sens extérieurs; volonté, pouvoir, force, voilà l'homme, ou la société en abrégé : et si l'on se rappelle mes principes sur les opérations et le concours de ces trois agents dans la société, on pourra
258 THÉORIE DU POLVOIU.
en faire à l'homme une application exacte. En effet, la volonté dans l'homme ou son esprit est tout intérieur ou moral ; les sens ou la force sont tous extérieurs ou physiques : le cœur ou le pouvoir tient à l'un et à l'autre; car si les inclinations du cœur doivent être dirigées par Vespril ou la volonté^ ses affections sont nécessairement manifestées par la force ou par les sens. La philosophie déprave et consume toutes )es facultés de l'homme, en ne réglant pas l'usage qu'il doit en faire; elle exalte Vesprit en permettant à ses recherches les objets auxquels il ne peut pas atteindre; elle épuise le cœur, en livrant à ses affections les objets qu'il ne doit pas aimer; elle dérègle les sens, en laissant à leur usage tous les objets dont ils ne doivent pas user. La religion, au contraire, conserve toutes les facultés en réglant leur usage, et accroît leur force par l'utile résistance qu'elle leur oppose. Elle conserve \ esprit en arrêtant sa vaine et impuissante curiosité; elle conserve le cœur en fixant sa légèreté : elle conserve les sens en bornant leur usage et prévenant leur dérèglement. La philosophie, en épuisant le cœur, détruit le pouvoir, éteint la faculté d'aimer, seul ressort de l'homme, et met les sens ou la force sous la direction immédiate d'une volonté dépravée. Dès lors elle fait des hommes vicieux par le dérèglement des sens, et elle fait des athées par l'extinction de la faculté d'aimer; car la foi de la divinité est sentiment en nous, et non opinion. La religion laisse chaque faculté à sa place; elle se borne à communiquer le mouvement au premier moteur; elle éclaire l'intelligence; l'intelligence guide la faculté d'aimer, celle-ci se manifeste par les moyens extérieurs : la religion éclaire la volonté, la volonté T(i^\Q\Q pouvoir, \e pouvoir dirige la /brce; c'est-à-dire que la religion éclaire l'esprit, l'esprit dirige le cœur, le cœur règle les se7is. Cette théorie explique l'homme, explique la société, explique la religion même; sans elle, j'ose le dire, tout n'est qu'incertitude, système dans riiommc naturel et l'homme social, dans l'homme moral et dans l'homme physique : elle est le fondement de la politique, et de la théologie,