‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 134 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

des couleurs les plus odieuses la révolution de 1660, qui détruisit, en Danemarck, le pouvoir particulier du sénat, pour élever sur ses débris le pouvoir général de la société, le despotisme de droit n'existe pas plus dans la constitution du Danemarck que le despotisme de fait n'existe dans son administration. Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler les faits historiques, et d'en montrer l'accord parfait avec les principes que j'ai posés. J'espère que cette digression ne paraîtra pas inutile.

On a vu, dans les révolutions de la France-république, la marche de l'homme qui veut établir son pouvoir particulier à la place du pouvoir général de la société : on va voir, dans la révolution de Danemarck, la marche de la nature qui relève le pouvoir général sur les ruines des pouvoirs particuliers.

La constitution primitive du Danemarck était celle de toutes les autres nations d'origine Germaine, la constitution de la nature des sociétés. « Le pouvoir du prince, » dit Mallet, auteur d'une Histoire estimée du Danemarck, dans des notes pleines de raison et de goût sur le Voyage en Danemarck par M. Coxe dont il a donné la traduction, « le pouvoir du prince » était limité par les droits de la noblesse et du clergé, » c'est à-dire, que le pouvoir social ou général était constitué, puisqu'il était défendu et limité par les professions générales ou sociales.

La couronne était alors héréditaire, ou du moins élective dans la même famille. Mais, par une suite de circonstances malheureuses, la succession héréditaire, ce rapport nécessaire dérivé de la nature des êtres, cette loi politique, conséquence nécessaire de la loi fondamentale de l'unité depouvoir, et fondamentale elle-même, n'avait pu se conserver dans cette société. Le pouvoir général n'y était donc pas constitué : et parce qu'il n'était pas constitué, il n'était ni défendu ni limité; et parce qu'il n'était ni défendu ni limité, il était fréquemment usurpé et quelquefois oppresseur. Le même règne vit un exemple mémorable de tyrannie et d'usurpation. Christierne, le Néron du Nord, fut un tyran qui n'exerça que son

'pouvoir particulier; le sénat qui le déposa fui un usurpateur, qui exerça aussi son pouvoir particulier ; car il faut observer que l'autorité rojale était à tel point anéantie en Danemarck, que, par un article des conditions que le sénat faisait signer au prince auquel il déférait le vain titre de roi, conditions toujours plus dures à chaque changement de règne, le cas de la déposition était prévu, et le monarque y était expressément soumis.

Dès que le roi ou le sénat exerçaient leur pouvoir particulier, il n'y avait plus de pouvoir général dans la société; car le pouvoir général et le pouvoir particulier ne peuvent exister ensemble dans la même société.

Une société soumise à des pouvoirs particuliers est une société non constituée; elle est donc dépendante des autres sociétés, soit par le besoin de les détruire, soit par la crainte d'en être délruite; c'est-à-dire qu'elle a un principe d'agression, et qu'elle n'a aucune force de résistance et de conservalion. Le Danemarck fut donc guerrier et môme conquérant, et malgré la nature, il assujétit la Suède à ses lois; mais aussi il fut conquis par la Suède, parce que cette société, qui n'était pas plus constituée que celle du Danemarck, avait aussi son principe d'agression, et n'avait aucune force de résistance.

Ce principe d'agression se développa en Suède, dans le siècle dernier, avec la plus grande énergie; et ce peuple, après avoir soumis et ravagé l'Allemagne sous Gustave-Adolphe, envahit le Danemarck sous Charles-Gustave, qui, en 1658, mit le siège devant Copenhague.

Frédéric III, roi de Danemarck, s'y était enfermé avec la reine son épouse, décidés l'un et l'autre à supporter les fatigues du siège, à en braver l 'S dangers.

Celte magnanime résolution inspira un courage étonnant à la garnison, à la bourgeoisie, aux étudiants, aux femmes mêmes. Dans une société en danger, tout est soldat lorsque le monarque est capitaine. C'est alors \c pouvoir général qui agit par une force absolument générale.

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