LIVRE V
Les villes, à cette époque, avaient moins de comptoirs, de théâtres, de promenades, de Wauxhalls, de bibliothèques, d'académies; mais elles comptaient plus d'hommes disposés à sacrifier leurs plaisirs, leurs fortunes et leurs vies pour conserver l'honneur et surtout l'indépendance de leur société. Chaque société avait ses membres, chaque patrie avait ses enfants; mais Vunivers n'avait pas de citoyens.
Le danger qui menaçait Copenhague fit taire toutes les volontés particulières, cesser tous les pouvoirs particuliers, et réunit toutes les forces individuelles. Le roi devint donc le pouvoir général conservateur, agent de la volonté générale conservatrice, directeur de la force publique conservatrice. La société Danoise, renfermée tout entière dans les murs de Copenhague, fut donc constituée; et par cela même, elle acquit toute la force de résistance et de conservation dont elle était susceptible. Aussi la bravoure des vieux héros de la guerre de trente ans, échauffée par la présence d'un des plus grands rois qu'ait eus la Suède, cette société qui compte parmi ses monarques tant d'hommes extraordinaires, ne put triompher de la courageuse résistance des habitants de Copenhague; et Frédéric III recueillit le fruit du calcul politique que doit faire tout prince, dans une situation en apparence désespérée, de défendre avec hauteur, avec obstination ses droits légitimes, et de tout' perdre plutôt que de s'abaisser aux yeux de son ennemi ou de s'avilir aux yeux de ses sujets.
Dès que Copenhague fut libre, le roi convoqua les États généraux. Cette convocation était nécessaire, c'est-à-dire, dans la nature de la constitution, quisqu'il fallait des subsides extraordinaires pour faire face aux dépenses de la guerre, et que, dans une société constituée, la nation, assemblée en États généraux, a seule le droit d'accorder, sur la demande du monarque, les subsides extraordinaires.
Ce fut le moment que la nature prit pour faire sa révolution^ et constituer, pour toujours, le pouvoir général qu'elle n'avait constitué que pour une circonstance. Et remarquez la diffé-
rence des révolutions que fait la nature de la société à celles que font les hommes. Au milieu d'un peuple armé, aguerri par un long siège, irrité contre le sénat, la couronne, malgré le sénat et presque malgré le roi lui-même, est rendue héréditaire dans la postérité masculine et même féminine du monarque, sans qu'aucune violence, aucun désordre trouble cette majestueuse opération de la nature.
En France, les hommes font une révolution, c'est-à-dire, qu'ils veulent établir leur pouvoir particulier à la place du pouvoir général : et le peuple le plus policé devient tout à coup une horde d'antropophages, et la contrée la plus heureuse devient une terre abominable livrée à tous les fléaux qui puissent affliger l'humanité, à tous les crimes qui puissent la déshonorer.
La noblesse Danoise, en cessant d'être pouvoir, devint ou resta ce qu'elle devait être, profession sociale conservatrice de la société. « Il ne faut, dit le sage écrivain que j'ai cité, que » jeter les yeux sur la charte de ses privilèges, pour se con- )) vaincre que sa condition resta égale à celles des nobles des » monarchies de TEurope, où ils sont le plus favorisés. »
Le Danemarck, en se constituant, a cessé d'être conquérant, il a même perdu les provinces, que, malgré la nature, il possédait en Suède; mais sa force intérieure, c'est-à-dire sa prospérité et sa population, se sont considérablement accrues : et une administration sage et habile étend et perfectionne tous les jours ses moyens de résistance. « La nation Danoise, en gé- » néral, a été réellement plus libre, qu'elle ne l'était depuis » bien des siècles, et elle a sensiblement gagné à bien d'autres » égards. » [Mallet.)
Je n'ignore pas que Montesquieu attribue la supériorité qu'ont eue dans plusieurs rencontres les troupes Suédoises sur celles du Danemarck, à un vice inV'ricur dans le gouvernement Danois, « vice, dit-il, que je ne crois pas diflicile à découvrir. » Il va sans dire, pour quiconque connaît la manière et les principes de cet écrivain, que ce vice est un défaut de liberté