LIVRE V
vaient donner, et des révérences qu'ils ne voulaient pas faire. Car il faut observer que les commencements de la république Helvétique sont aussi incertains que ceux de la république Romaine.
Dans toutes les révolutions il y a un dessous de cartes, qui n'est pas toujours connu, parce que les meneurs périssent souvent dans les troubles inséparables de la révolution, et emportent avec eux leur secret que des événements ultérieurs auraient dévoilé. Cependant les effets arrivent, parce que rimpulsion est donnée; mais le voile reste sur les causes, et la foule imbécile, qui ne les soupçonne pas, imagine du merveilleux pour expliquer les effets. Quoi qu'il en soit, les cantons insurgés se confédérèrent, et se crurent libres, parce qu'on ne leur demanda plus ni révérences ni impôts. Successivement d'autres cantons accédèrent à cette confédération. Ils conservèrent tous une religion publique; quelques-uns retinrent la noblesse même avec une existence politique; tous les grands cantons se constituèrent en aristocratie, parce que, comme l'ambition fait les révolutions, l'ambition veut en profiter : je vois dans ces gouvernements une loi fondamentale, la religion publique.
La république des Provinces-Unies s'élève au milieu des eaux; elle préfère un culte, mais elle tolère tous les autres; elle mêle toutes les institutions; elle appelle le peuple au gouvernement; elle conserve les distinctions politiques, et en fait l'ordre équestre qui a part au 'pouvoir; tout cet édifice est surmonté d'un magistrat suprême, héréditaire, inamovible^ chef des forces de terre et de mer, etc. Ainsi cette société a l'apparence des lois fondamentales : on peut dire qu'elle a tous les cultes, sans avoir de religion; un roi, sans avoir de royauté; une aristocratie, sans avoir de nobles.
La république des États-Unis commence, et la forme de gouvernement qu'elle adopte, est tout entière l'ouvrage de l'homme; la nature n'y est pour rien. Aussi elle fait de grands progrès vers la désorganisation. Elle ne préfère aucun culte,
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et les traite tous avec une égale indiiïcrence, on pourrait dire, avec un égal mépris. L'unité de pouvoir est une loi fondamentale dos sociélés constituées, la division des pouvoirs est une loi fondamentale de celle-ci; les distinctions sociales y sont formellement abolies, la philosophie et l'orgueil ont fait la révolution, et en exigent le prix; on livre la religion à l'une, et les distinctions à l'autre. Culte, pouvoir, distinctions, tout y est individuel, rien n'y est social : il n'^ a pas même de vestige des lois fondamentales.
La France s'érige en démocratie, cl s'élève en un instant au plus haut période de désorganisation auquel une société puisse atteindre; les ttats-Lnis avaient toléré tous les cultes; malgré quelques décrets hypocrites, la France les proscrit tous, et pour mieux anéantir la religion, elle en massacre les ministres. Les Etals-Unis avaient al)oli la royauté; la France va plus loin, elle fail périr le roi, el par hi liante de sa mort, die veut t'ionffcr jusfj/ù) (a vompnssioii \ Les Etals-Unis avaient anéanti les distinctions; la France détruit les familles distinguées. Les Etals-Unis avaient respecté la croyance delà divinité; la France l'anéantit, el ses lyrans décrètent qu'elle existe, comme si Dieu était l'ouvrage de l'homme. Los lîllats- Unis avaient respecté l'homme, cl le sang n'avait coulé que sur le champ de hataille; la France détruit l'homme de tout âge, de tout sexe, de toute profession, de tout parti, et par tous les moyens de destruction que peut fournir l'art ou la nature. Les Elals-Unis avaient respcclé la propriété; la France anéantit la propriété mé»ne, en dépouillant, en égorgeant les propriétaires. C'en est fail; la (oupc de la destruction et du malheur est épuisée, la royauté et le roi, le culte el ses ministres, les distinctions et les personnes, la propriété et les propriétaires, I homme, Dieu même, la France a tout détruit.
' Deformitas exilûs misericordiam abslulerat. Tacit. Ilist. m, 83,