LIVRE V
pectent un protecteur ou un garant, ou qu'enfin elles aient à redouter des voisins dangereux; c'est toujours hors d'elles qu'il faut chercher leur pouvoir conservateur, puisque \e pouvoir qui conserve une société est le frein des passions qui la détruisent. Le corps Germanique, l'aristocratie la plus puissante de l'univers, a le principe de sa conservation, c'est-àdire son pouvoir conservateur, dans les monarchies garantes du traité de Westphalie ; comme Genève, la plus petite des démocraties, a le sien dans les trois puissances qui garantissent sa forme de gouvernement. Il n'est aucun politique en Europe qui ne pense que le renversement de la monarchie Française entraînerait la dissolution de la constitution Germanique.
Ici je me rapproche de l'auteur de TEspril des lois. « Comme une certaine confiance fait la gloire et la sûreté » d'une monarchie, il faut au contraire qu'une république » redoute quelque chose, La crainte des Perses maintint les lois » chez les Grecs; Carthage et Rome s'intimidèrent l'une » l'autre et s'affermirent. Chose singulière! plus ces États ont » de sûreté, plus ils sont sujets à se corrompre. » Et ailleurs : « Il faut qu'un Etat aristocratique ait toujours quelque chose » à redouter. » Ce passage seul prouve que la guerre est l'état naturel d'une république : car un État qui s'attend toujours à être attaqué doit finir par attaquer lui-même; il le doit même à sa sûreté, car pour se défendre avec succès, il faut presque toujours attaquer avec promptitude. Rome ne périt que parce qu'elle n'eut plus d'ennemis à combattre; « la victoire de » Salamine sur les Perses corrompit la république d'Athènes; » la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse. » [Esprit des lois.) Et l'auteur dont j'extrais ces passages ose avancer que l'esprit de la république est la paix et la modération !
Je ne crains pas de le dire, si l'Europe eût été divisée en républiques mêmes fédératives, qu'il plaît à Montesquieu de regarder comme éternelles, le dernier Européen eût depuis
longtemps expiré sur celle lerre féconde où deux cent millions d'habitanls jouissent de lous les avantages d'une religion bienfaisante, et de gouvernements modérés.
Quel aliment à des guerres interminables, que la possession ou le commerce de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, si les républiques avaient besoin de motif pour guerroyer!
Il faut le dire : il n'y a jamais eu que deux républiques, qui, trop puissantes pour ménager un protecteur ou redouter un ennemi, trop turbulciUes pour avoir des garants, montrent à découvert lous les vices intérieurs qui les travaillent, et tout le danger dont elles menacent leurs voisins; c'est la république Romaine et la démocratie Française.
Si l'on me demandait quelle serait la destinée de celte démocratie née au sein des lumières et de la corruption, et qui, dans sa fureur d'innover, n'a pas même établi les frêles barrières qu'une organisation dilTérenlc eût pu opposer à ses propres excès; je répondrais, fondé sur la raison et sur l'histoire, que si elle pouvait subsister, elle dévasterait, elle subjuguerait, elle dévorerait l'Europe. Puissante comme Rome, et dépendante comme elle, elle ne pourrait exister, sans détruire les autres sociétés, ni subsister après les avoir détruites.
Qu'étaient auprès des avantages physiques de la France les faibles commencements de Rome? El Rome n'assujétit qu'un monde, et la France en aurait deux à conquérir'. Si les nations conservent jusque dans leur vieillesse ce caractère particulier que les inslilulions et les événements leur donnèrent à leur naissance, quel serait un jour ce peuple, né au sein de la licence la plus effrénée, de la barbarie la plus révollante, de l'athéisme le plus effronté, des succès les plus éclatants, et réunissant à toutes les lumières d'une civilisation perfectionnée, l'impétuosité féroce de l'état sauvage?
« Mahomet, dit Montesquieu, trouva les Arabes guerriers; » il leur donna de Tenthousiasme, et les voilà conquérants. » Cette turbulente inquiétude, caractère dislinclif des Etats populaires, signe certain d'un vice inlérieur de constitution,